Se connecterLe lendemain matin, Élise arriva au siège du groupe Montclair à sept heures moins le quart, comme chaque jour depuis trois ans, les jambes encore lourdes de fatigue après une nuit presque blanche passée à ressasser les événements de la veille. Elle avait à peine dormi deux heures, hantée par le regard d'Étienne de Montclair et cette phrase qui tournait en boucle dans son esprit : je le découvrirai bien assez tôt.
Elle traversa le hall d'entrée du gratte ciel de verre et d'acier, salua le vigile de nuit qui terminait son service, et s'installa derrière le comptoir de la réception comme si de rien n'était, comme si elle n'avait pas dansé la veille avec l'homme même qui dirigeait cet empire depuis le trente huitième étage. Elle prépara le plateau habituel, la cafetière italienne qu'Étienne préférait à toute autre, deux sucres, jamais de lait, une tasse en porcelaine blanche sans aucune décoration. Ce rituel matinal, elle l'accomplissait depuis des mois sans jamais échanger plus qu'un signe de tête poli avec lui. Aujourd'hui, ses mains tremblaient légèrement en versant le café. « Bonjour Élise », lança Marion, sa collègue du service courrier, en passant devant le comptoir. « Tu as une mine épouvantable. Mauvaise nuit ? » « On peut dire ça », répondit Élise avec un sourire fatigué, évitant soigneusement d'entrer dans les détails. L'ascenseur privé réservé à la direction s'ouvrit à sept heures précises, comme une horloge suisse. Élise sentit son estomac se nouer en reconnaissant la silhouette familière qui en sortit. Étienne de Montclair, vêtu d'un costume gris anthracite impeccable, aucune trace de fatigue sur son visage malgré une soirée qui avait dû se prolonger tard dans la nuit. Elle se leva, comme chaque matin, saisit le plateau et s'avança vers lui avec la démarche mesurée qu'elle avait perfectionnée au fil des mois. Mais cette fois, lorsque leurs regards se croisèrent, quelque chose avait changé. Il ne détourna pas les yeux comme à son habitude. « Bonjour monsieur de Montclair », dit elle d'une voix qu'elle voulait parfaitement normale, tendant le plateau vers lui. Il ne prit pas immédiatement la tasse. Il l'observa un long moment, ses yeux bleus la scrutant avec une intensité qui lui rappela douloureusement la fontaine de marbre, la lune, ce moment où il avait failli soulever son masque. « Merci », dit il finalement, prenant la tasse de porcelaine. « Élise, n'est ce pas ? » Son cœur manqua un battement. Il connaissait son prénom depuis toujours, évidemment, elle travaillait ici depuis trois ans, mais jamais auparavant il ne l'avait prononcé à voix haute devant elle. Il y avait dans sa façon de le dire une intonation particulière, comme s'il testait le mot, comme s'il vérifiait quelque chose. « Oui monsieur », répondit elle, s'efforçant de garder son calme malgré les battements affolés de son cœur. « Vous avez l'air fatiguée ce matin », observa t il, toujours immobile devant le comptoir, sans faire mine de s'éloigner vers son bureau comme il le faisait habituellement. « Une nuit un peu agitée », admit elle prudemment, choisissant ses mots avec le plus grand soin. « Vraiment ? » dit il, un léger sourire flottant sur ses lèvres. « J'ai moi même assisté à un bal masqué hier soir. Une soirée particulièrement mémorable, si je puis dire. » Élise sentit le sol se dérober sous ses pieds. Il jouait avec elle, elle en était certaine désormais, chaque mot choisi avec une précision chirurgicale destinée à la faire vaciller. « Comme c'est intéressant », parvint elle à répondre, sa voix presque égale. « J'y ai rencontré une femme fascinante », continua t il, ses yeux ne la quittant jamais. « Elle portait un masque de dentelle noire et prétendait s'appeler Camille Rousseau. Mais je crois qu'elle mentait. » Le plateau vide trembla légèrement entre les mains d'Élise. Elle le posa rapidement sur le comptoir avant qu'il ne puisse voir ses doigts trembler davantage. « Les bals masqués sont propices à toutes sortes de fantaisies », dit elle, tentant désespérément de garder un ton léger. « En effet », répondit il, se penchant légèrement vers elle, si près qu'elle pouvait sentir le même parfum de bois de santal que la veille. « Mais voyez vous, j'ai un talent particulier pour reconnaître les gens, même derrière un masque. La façon dont une personne se tient, dont elle parle, dont ses yeux s'illuminent quand elle est nerveuse. » Élise recula d'un pas, le comptoir la protégeant comme une barrière fragile entre elle et cet homme qui semblait tout deviner. « Je ne vois pas de quoi vous parlez, monsieur », dit elle, la voix un peu plus ferme cette fois, décidée à maintenir le mensonge jusqu'au bout, quelles que soient les conséquences. Étienne se redressa, un sourire énigmatique aux lèvres, et pour la première fois depuis le début de cette conversation, il sembla reculer, comme s'il acceptait momentanément de ne pas pousser plus loin son interrogatoire silencieux. « Bien sûr », dit il. « Excusez moi, j'ai dû confondre. Passez une bonne journée, Élise. » Il se dirigea vers l'ascenseur privé, mais s'arrêta juste avant d'y entrer et se retourna vers elle. « Au fait », ajouta t il, « transmettez mes salutations à votre sœur Camille. J'espère que sa grippe s'améliore rapidement. » Les portes de l'ascenseur se refermèrent avant qu'Élise ne puisse répondre quoi que ce soit, la laissant pétrifiée derrière son comptoir, la certitude glaçante qu'il savait absolument tout s'installant dans sa poitrine comme une pierre. Elle passa le reste de la matinée dans un état second, répondant machinalement aux appels téléphoniques, orientant les visiteurs vers les bons étages, incapable de se concentrer véritablement sur son travail. À midi, elle reçut un message de Camille sur son téléphone. « Comment s'est passée la soirée ? Personne n'a rien remarqué j'espère ? Julien me dit que tout le monde parle encore de mon élégance hier soir, ha ha. Merci mille fois petite sœur, je te revaudrai ça. » Élise fixa l'écran pendant de longues secondes, hésitant sur la réponse à donner. Comment expliquer à sa sœur que l'homme le plus puissant et le plus redouté de tout le groupe Montclair avait probablement percé leur secret dès la première danse, et que ce même homme venait, quelques heures plus tard, de lui servir son café du matin en connaissant parfaitement son vrai prénom ? Elle se contenta de répondre simplement : « Tout s'est bien passé. On en reparle ce soir. » À dix sept heures, alors qu'elle s'apprêtait à quitter son poste pour la journée, une enveloppe scellée fut déposée sur son comptoir par un coursier interne. Aucun nom d'expéditeur, seulement son prénom écrit d'une écriture élégante et anguleuse sur le devant. Élise l'ouvrit avec des mains tremblantes. À l'intérieur se trouvait une seule carte, en papier épais et crème, sur laquelle étaient inscrits quelques mots à l'encre noire. « Rejoignez moi au restaurant Le Meurice ce soir à vingt heures. Venez seule, et venez en tant que vous même, pas en tant que votre sœur. Nous avons beaucoup de choses à nous dire, Élise. E.M. » Elle resta debout derrière le comptoir vide, la carte tremblant entre ses doigts, le cœur partagé entre une terreur profonde et une excitation qu'elle refusait de s'avouer, sachant pertinemment que sa vie, à partir de ce moment précis, ne serait plus jamais tout à fait la même.Élise reposa sa fourchette, son appétit soudainement envolé face à la gravité de ce qu'Étienne venait de lui révéler. Elle le dévisagea longuement, cherchant à comprendre si cet homme, réputé pour son intelligence redoutable en affaires, était réellement sincère ou s'il cherchait simplement à la manipuler pour ses propres fins.« Pourquoi moi ? » demanda t elle finalement. « Vous devez avoir des dizaines de personnes de confiance à votre disposition, des enquêteurs privés, des avocats. Pourquoi choisir une simple réceptionniste que vous connaissez à peine ? »Étienne prit une gorgée de vin avant de répondre, prenant apparemment le temps de choisir soigneusement ses mots.« Parce que justement, tout le monde autour de moi est soit trop impliqué dans les cercles de ma famille, soit trop visible pour agir discrètement. Un enquêteur privé serait repéré en quelques jours. Un avocat de la maison serait immédiatement soupçonné de travailler pour moi. Mais vous, Élise, vous êtes invisible aux
Élise passa les trois heures suivantes dans un état de panique presque totale. Elle rentra chez elle en métro, la carte crème toujours serrée dans son sac, relisant sans cesse ces quelques mots qui semblaient contenir à la fois une menace et une invitation. Venez en tant que vous même. Comment un homme qu'elle connaissait à peine pouvait il déjà tout savoir avec autant de certitude ?Elle appela Camille depuis son studio de Belleville, la voix tremblante.« Il sait tout », dit elle sans préambule dès que sa sœur décrocha. « Étienne de Montclair sait que ce n'était pas toi hier soir. Il m'a envoyé une invitation à dîner, sous mon vrai prénom. »Un silence pesant s'installa à l'autre bout de la ligne.« Comment est ce possible ? » demanda finalement Camille, sa voix trahissant une inquiétude sincère. « Personne n'aurait dû faire la différence, Élise, nous sommes identiques. »« Je ne sais pas », admit Élise, s'asseyant sur le rebord de son lit étroit. « Mais il savait, dès le début de l
Le lendemain matin, Élise arriva au siège du groupe Montclair à sept heures moins le quart, comme chaque jour depuis trois ans, les jambes encore lourdes de fatigue après une nuit presque blanche passée à ressasser les événements de la veille. Elle avait à peine dormi deux heures, hantée par le regard d'Étienne de Montclair et cette phrase qui tournait en boucle dans son esprit : je le découvrirai bien assez tôt.Elle traversa le hall d'entrée du gratte ciel de verre et d'acier, salua le vigile de nuit qui terminait son service, et s'installa derrière le comptoir de la réception comme si de rien n'était, comme si elle n'avait pas dansé la veille avec l'homme même qui dirigeait cet empire depuis le trente huitième étage.Elle prépara le plateau habituel, la cafetière italienne qu'Étienne préférait à toute autre, deux sucres, jamais de lait, une tasse en porcelaine blanche sans aucune décoration. Ce rituel matinal, elle l'accomplissait depuis des mois sans jamais échanger plus qu'un sig
Élise resta près de vingt minutes sur la terrasse, les mains posées sur la balustrade de pierre froide, à contempler les jardins illuminés du château loué pour l'occasion. La fraîcheur nocturne calmait peu à peu les battements affolés de son cœur, mais elle ne parvenait pas à chasser le souvenir du regard d'Étienne de Montclair, ce regard qui semblait avoir deviné quelque chose qu'elle ne comprenait pas encore elle même.« Vous vous cachez ? »La voix féminine la fit sursauter. Une femme d'une quarantaine d'années, vêtue d'une robe pourpre et coiffée d'un masque à plumes, s'était approchée sans bruit.« Je prends simplement l'air », répondit Élise, tentant de retrouver un semblant de contenance.« Vous avez raison de vous méfier de lui », dit la femme avec un sourire complice, en désignant discrètement la salle de bal derrière elle. « Étienne de Montclair dévore les femmes comme d'autres dévorent des pâtisseries. Mais il faut avouer qu'il vous a regardée d'une drôle de façon, Camille.
Tu es en retard, ma chérie. Et tu ne portes pas le collier d'émeraude que je t'ai offert. »La voix grave d'Étienne de Montclair résonna dans le hall de marbre avant même qu'Élise Fontaine ne franchisse le seuil de la salle de bal. Elle se figea, le cœur battant si fort qu'elle craignit qu'il ne s'entende à travers sa robe de soie empruntée.Il ne pouvait pas s'adresser à elle. C'était impossible. Personne, dans cette salle remplie de lustres en cristal et de rires cristallins, ne pouvait savoir qui elle était réellement.« Je... » commença-t-elle, la gorge nouée.Elle chercha des yeux une échappatoire, mais l'homme se tenait déjà devant elle, immense dans son costume noir parfaitement taillé, un masque d'argent dissimulant la moitié supérieure de son visage. Seuls ses yeux étaient visibles, d'un bleu si froid qu'ils semblaient capables de transpercer n'importe quel mensonge.Élise Fontaine n'avait jamais voulu se trouver ici. Trois heures plus tôt, sa sœur jumelle Camille l'avait sup







