LOGINDante
L’odeur de son thé renversé imprègne encore l’air, même si l’appartement sent désormais le citron aseptisé. Elle est là, de l’autre côté de la porte que j’ai verrouillée. Endormie. Contenue.
Je ne me sers pas de verre. Je me verse un doigt de whisky, un Lagavulin d’un âge vénérable, dans un cristal taillé à froid. L’alcool brûle une trajectoire propre jusqu’à mon estomac. La logique est rétablie. Le protocole, engagé.
Pourtant.
Je regarde mes mains. Elles viennent de laver sa vaisselle, rangé ses papiers, touché ses objets intimes. Ses tasses fêlées, ses vêtements empilés sur une chaise, ce manuscrit aux phrases alambiquées. Une répulsion physique m’avait saisi devant le désordre. Mais autre chose, aussi. Une curiosité irritée, comme devant un mécanisme complexe et cassé qu’on aurait envie de réparer juste pour prouver qu’on le peut.
Elle est un désastre ambulant. Financier, émotionnel, logistique. Ses tentatives de crime sont d’une naïveté pathétique. Elle devrait être une variable à éliminer, une erreur de parcours réglée discrètement et définitivement.
Mais elle a dit : « C’était pour l’art. »
Personne ne m’a jamais dit ça. La peur, l’avidité, la vengeance, la stupidité, oui. Jamais l’art. C’est un motif irrationnel. Imprévisible. Comme elle.
Et lorsqu’elle a renversé ce thé… la fureur qui m’a traversé n’était pas seulement due à la souillure du tissu, à la rupture du protocole. C’était face à cette preuve vivante, palpable, de son chaos inhérent. Un chaos que je ne pouvais pas contrôler par la menace ou la raison. Un chaos qui, bizarrement, m’attire.
Je termine mon whisky. Le goût de tourbe et de fumée est une vieille connaissance, fiable.
Je n’éprouve pas de désir. Le désir est un désordre hormonal, un égarement des sens. Ce que je ressens pour Anouk Durand est plus proche de la propriété. Elle s’est introduite dans mon existence avec la délicatesse d’un ouragan dans une bibliothèque. Maintenant qu’elle y est, elle m’appartient. Sa terreur, sa créativité brouillonne, son regard qui oscille entre l’horreur et une fascination coupable… tout cela est à moi. Je vais le modeler, l’organiser, en extraire quelque chose. Une œuvre. Son roman, peut-être. Ou autre chose.
Je l’aurai. Pas maintenant. Maintenant, il y a du travail.
Mon téléphone, posé à angle droit sur le bureau, vibre une fois. Un message crypté. La réunion avec les fournisseurs d’Anvers est confirmée pour minuit sur les docks. Des détails logistiques à finaliser, des preuves de livraison à examiner, une trahison potentielle à écarter.
Je me lève, j’enfile une veste plus sombre, adaptée à l’ombre et à l’humidité des quais. Je vérifie le chargeur du pistolet à aiguilles, le vaporisateur au chloroforme raffiné, le couteau plat le long de ma colonne vertébrale. Chaque objet a sa poche désignée, son utilité prévue.
Je passe devant la porte de la chambre où elle dort. Je m’arrête une seconde. Je l’imagine, endormie dans les draps propres, ses cheveux probablement en désordre sur l’oreiller. Une nuisance. Mon projet.
Je sors, verrouillant derrière moi. L’appartement est une forteresse silencieuse, blanche, et elle en est désormais le seul élément désorganisé. Et donc, le plus précieux.
Anouk
Le réveil est lent, visqueux. La tête me lance, et un goût amer persiste au fond de ma gorge. Le chloroforme, sans doute. Je garde les yeux fermés un long moment, écoutant le silence. Un silence si épais, si propre, qu’il en est oppressant.
Je finis par ouvrir les yeux. Le plafond blanc me contemple, impassible. Je suis dans le lit moelleux, dans la chambre stérile. Ce n’était pas un cauchemar.
Je m’assois, les membres lourds. Sur la chaise, près de la commode, des vêtements ont été déposés. Un pantalon en lin beige, parfaitement repassé. Un chemisier en soie ivoire. Des sous-vêtements simples en coton. Rien de moi. Tout sent le neuf et le… neutre.
Une colère sourde commence à gronder sous la peur. Il m’a déplacée. Il m’a changée. Il veut contrôler jusqu’à la fibre de mes vêtements.
Je me lève, je vais à la fenêtre. Je tente de glisser un doigt entre les lames du store vénitien. Elles ne bougent pas d’un millimètre. Verrouillées aussi. Je regarde le jardin intérieur, parfait, symétrique, mort. Une prison magnifique.
Mon estomac crie famine. Il est… quelle heure est-il ? Je n’ai plus mon téléphone. Je n’ai rien.
Je me dirige vers la porte de la chambre. A ma surprise, elle s’ouvre. Le couloir blanc et vide s’étend devant moi. L’appartement semble désert.
— Dante ?
Ma voix résonne, faible, avalée par les murs nus. Pas de réponse.
Un mélange de soulagement et d’anxiété plus aiguë m’envahit. Il n’est pas là. Je suis seule dans sa cage. Mais pour combien de temps ?
AnoukJe reste seule avec Dante. Avec ses doigts qui serrent les miens dans son sommeil. Avec ce silence lourd de tout ce que je viens de déterrer.— Tu entends, murmuré-je à Dante. Tu entends ce que je viens de dire. Maintenant tu sais. Tu sais pourquoi je suis comme je suis. Pourquoi j'ai du mal à faire confiance. Pourquoi l'abandon, c'est ma peur la plus profonde.Il ne répond pas. Il dort.Mais sa main serre la mienne un peu plus fort.Comme s'il avait entendu.Comme s'il me disait, même inconscient, même à moitié mort : je suis là. Je ne pars pas.Les heures passent.Le médecin vient. Il examine Dante. Il hoche la tête, satisfait.— Il est hors de danger. La transfusion a bien fonctionné. Votre sang a fait du bon travail.— Ce n'est pas mon sang, docteur. C'est moi.Il sourit.— Oui. C'est vous.Il repart. Je reste.Dante ouvre les yeux en fin d'après-midi. Il me cherche immédiatement.— Toujours là, dis-je avant qu'il ne pose la question.— Toujours.Il essaie de bouger, grimace
AnoukLe sommeil est une trahison.Je devrais veiller. Je devrais rester éveillée, surveiller son souffle, guetter le moindre signe. Mais mon corps a lâché. Mes yeux se sont fermés sans me demander la permission.Quand je les rouvre, la lumière a changé. Plus dure. Plus blanche. Le jour est levé depuis longtemps.Dante dort encore. Sa main est toujours dans la mienne. Sa poitrine se soulève régulièrement. Je reste immobile, à écouter ce bruit. Le plus beau que j'aie jamais entendu.La porte s'ouvre.Leo entre sur la pointe des pieds. Son visage est tiré. Il n'a pas dormi non plus.— Il va bien? murmure-t-il en désignant Dante.— Je crois. Il dort.— Le médecin va passer. Il a dit que s'il tenait la nuit, c'était bon signe.— Il a tenu.Leo hoche la tête. Il hésite. Je connais cette hésitation. Il va insister.— Anouk, il faut que tu voies ton père.Je serre la mâchoire.— J'ai dit plus tard.— C'est ton père, Anouk. Il a été blessé lui aussi. Il demande après toi.— Je n'ai pas de pèr
AnoukDeux heures.Le médecin travaille sans s'arrêter. La sueur perle sur son front. Son assistant éponge, passe des instruments, tient des écarteurs.— La balle a touché l'omoplate, dit-il sans cesser d'œuvrer. Fracassé l'os. Sectionné une artère. Il a perdu beaucoup de sang. Je fais ce que je peux, mais...— Mais quoi?— Il va avoir besoin d'une transfusion. Et je n'ai pas de sang ici.— Prenez le mien.Il me regarde.— Vous connaissez son groupe?— Non. Mais on est compatibles. Je le sais. Je le sens.— On ne fait pas de médecine avec des sensations, mademoiselle.— Faites le test. Tout de suite. Et vous verrez.Il hésite. Puis il fait signe à son assistant. L'homme me prélève du sang. Quelques minutes d'attente. Une éternité.— Compatibles, dit l'assistant.Le médecin me regarde, surpris.— Comment saviez-vous?— Je vous ai dit. Je le savais.Je m'allonge sur une table à côté de Dante. L'aiguille entre dans ma veine. Mon sang commence à couler dans un tube, puis dans ses veines à
AnoukSa main lâche la mienne, touche mon ventre.— Et si... si tu es enceinte... tu lui dis que son père... que son père l'aimait avant même de savoir qu'il existait.Je pleure. Les larmes coulent sans que je puisse les arrêter. Elles tombent sur son visage, se mêlent à son sang.— Je le lui dirai toi-même. Tu lui diras toi-même. Parce que tu vas vivre.— Anouk.Leo. Sa voix est pressante.— On doit y aller. Maintenant.Je regarde Dante. Il ferme les yeux. Sa respiration ralentit.— NON! RESTE AVEC MOI! DANTE!Rien.Plus rien.Je hurle.Un hurlement qui vient de mes entrailles, de mon âme, de ce vide abyssal qui s'ouvre en moi. Je hurle son nom encore et encore jusqu'à ce que ma voix se casse, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un râle.Leo me soulève de force. Je me débats, je le frappe, je le griffe. Il me tient.— Il est pas mort, idiote! Il a juste perdu connaissance! Mais si on reste, il va mourir!La phrase percute mon cerveau en panique.Il est pas mort.Il est pas mort.— Où?
AnoukNous sortons de la chambre des offrandes et le monde nous tombe dessus.Pas métaphoriquement. Littéralement. La porte à peine franchie, une main m'agrippe les cheveux, tire en arrière. Je bascule, ma nuque craque, un cri s'étrangle dans ma gorge.— Salope.La voix de Marco. Son visage au-dessus du mien, déformé par une rage que je n'ai jamais vue. Ses doigts tordent mes mèches, arrachent presque mon cuir chevelu.— Mon frère, dit Dante.Sa voix est calme. Trop calme. Je le vois dans ma vision périphérique, immobile comme une statue.— Pose-la.— La poser? Elle? La pute qui t'a mis dans le crâne des idées de trahison?Marco me tire plus fort. Je tombe à genoux. La douleur irradie dans toute ma colonne.— Regarde-la, mon frère. Regarde ce que tu protèges. Une fille de flic. Une garce qui ouvre les cuisses pour briser une famille.— Pose-la, Marco. Dernière fois.Le canon d'une arme apparaît dans la main de Dante. Il vise son frère. Son visage est de marbre, mais ses yeux ses yeux
AnoukIl capture ma main, la retire. La porte à ses lèvres. Embrasse chacun de mes doigts, lentement, comme pour les purifier.— Non, dit-il. Pas la première fois. Pas comme ça.— Alors comment?Il me regarde. Ses yeux sont deux braises dans l'obscurité.— Comme si tu étais sacrée.Il se penche, embrasse mon ventre. Sa bouche descend, plus bas, suivant la ligne de poils fins qui disparaît sous ma culotte. Ses mains écartent le coton, le font glisser sur mes cuisses.Je suis nue sous lui.Il s'écarte légèrement. Juste assez pour me contempler tout entière. Ses yeux parcourent mon corps de la tête aux pieds, s'attardent sur chaque courbe, chaque secret.— Tu es, souffle-t-il.Toujours cette phrase inachevée. L'infini.Il s'allonge entre mes jambes.Sa bouche trouve mon sexe.La sensation est si intense, si soudaine, que mon dos se cambre. Un cri muet reste bloqué dans ma gorge. Sa langue est précise, experte, mais ce n'est pas de l'expérience. C'est de l'attention. Il me lit comme un li







