ログインElara se rassoit, réfléchit.
— Si tu lui dis avant, elle va vouloir venir. Ou elle va t'en empêcher. Ou elle va faire quelque chose d'imprévisible. Liora est instable, en ce moment. Depuis que son père est mort, elle est...
— Elle est comment ?
— Perdue. Je crois. Marc la croise parfois, il dit qu'elle a changé. Qu'elle est moins agressive, plus... vide.
Je repense à ce que m'a dit Isab
Rosa me regarde. Son visage ridé exprime une compassion infinie.— Toi aussi, dit-elle en anglais approximatif. Viens. Elle t'attend.— Elle ne m'a jamais attendue, je réponds.— Si. Tous les jours.Je fais un pas. Puis un autre. Puis je suis à genoux dans la poussière, à côté de Naya, et les bras de Maria s'ouvrent pour m'accueillir aussi. Son odeur est étrange — coco, poisson, transpiration, lessive bon marché — mais c'est l'odeur d'une mère, je le sais instinctivement, comme si mon corps avait gardé la mémoire de cette femme qui m'a portée neuf mois.— Liora, dit-elle en pleurant. Ma Liora.— Pourquoi, murmura-je. Pourquoi vous ne m'avez pas gardée ?Elle ne répond pas. Elle ne peut pas. Les sanglots la secouent trop fort.Alors je reste là, dans ses bras, &agr
La femme âgée s'appelle Rosa. Elle a connu Maria depuis l'enfance, elles ont grandi ensemble dans ce village où rien ne change jamais. Elle nous regarde, Naya et moi, avec des yeux qui semblent chercher sur nos visages les traces de la femme que nous venons chercher.— Venez, dit-elle en tagalog. Je vais vous mener à elle.Elle ne parle pas anglais, mais ses gestes suffisent. Sa main ridée se tend vers nous, puis désigne un chemin qui s'enfonce dans le village. Naya serre mon bras. Ses doigts tremblent. Je ne dis rien. Mes propres mains sont moites, mon cœur bat trop vite.Nous traversons le village.Les maisons sont pauvres, faites de bois récupéré et de tôles ondulées, mais chaque seuil est propre, chaque cour balayée. Des manguiers étendent leurs branches au-dessus de nos têtes. Des poules caquettent dans la poussière. Des enfants arrêtent de jouer pour nous regarder passer, leurs yeux ronds comme des billes.— Amerikana? demande une petite fille.— Hindi, Pranses, répond Rosa en s
NayaLa barque tangue sur les vagues. Le pêcheur ne parle pas, se contente de regarder l'horizon, de tirer sur sa cigarette, de corriger la barre quand une vague trop forte menace de nous faire chavirer.Je suis assise à l'avant, le visage tourné vers le large. Mes vêtements sont trempés. Mes cheveux collent à mes joues. Mon sac à dos est lourd sur mes épaules.L'île apparaît soudain. Une tache verte qui grossit, se précise, devient forêt, plage, maisons.Malapascua.Mon cœur s'emballe.— Bientôt arrivé, madame, dit le pêcheur.Je hoche la tête, incapable de parler. Ma gorge est nouée. Mes mains tremblent.Le bateau s'approche de la plage. Je vois des enfants qui courent, des femmes qui se retournent, des hommes qui arrêtent de réparer leurs filets pour me regarder.
Ma voix n'est pas la mienne. Elle est plus petite, plus fragile, comme celle d'une enfant qui demande pardon sans savoir pourquoi.— Bonjour, répond-elle. Sa voix tremble. Vous êtes perdue ?— Non. Je ne suis pas perdue.Je fais un pas en avant. Puis un autre. Mes jambes flageolent, mais je ne m'arrête pas. Je suis venue trop loin pour m'arrêter.— Je suis Liora. Liora Delacroix.Elle pâlit. Ses mains tremblent. Ses lèvres s'ouvrent et se referment sans laisser passer un son. Elle se lève lentement, si lentement que j'ai le temps de compter chaque battement de mon cœur, chaque seconde qui passe, chaque silence qui s'allonge entre nous.— Liora, répète-t-elle. Ma Liora ?— Votre Liora, oui. Celle que vous avez abandonnée.Le silence qui suit est si profond que j'entends le vent dans les cocotiers, les vagues sur la
Quand le jeepney arrive enfin au port, le soleil est haut. La mer scintille, d'un bleu presque irréel. Des bateaux de pêche sont amarrés le long du quai, leurs coques peintes de couleurs vives. L'odeur d'iode et de poisson grillé est puissante.— Malapascua, madame ? demande un pêcheur.— Oui. Combien ?— Cinq cents pesos.— Faites vite.Il m'aide à monter dans sa barque. Le bateau est petit, fragile, une coque de bois qui tangue au moindre mouvement. Je m'assois à l'avant, face à la mer.— Une heure, dit-il. Si chance.Si chance. Encore une fois.LioraLa traversée est un cauchemar.Les vagues sont hautes, le vent fort, le bateau tangue comme une coquille de noix sur l'océan. Je suis accrochée au bastingage, les jointures blanchies, le visage fouetté par les emb
NayaUne femme âgée s'approche, son visage ridé exprimant une inquiétude sincère. Elle me parle en tagalog, je ne comprends pas, mais je devine.— Ça va, dis-je en anglais. Je vais bien.Elle n'a pas l'air convaincue. Elle me tend une bouteille d'eau.— Buvez. Chaud ici.Je prends la bouteille, bois une longue gorgée. L'eau est tiède, mais elle me fait du bien.— Merci.Elle me sourit, puis repart vers sa famille.Je me redresse. Je ne suis pas venue jusqu'ici pour m'effondrer dans un aéroport. Liora a de l'avance, mais la course n'est pas finie. Peut-être que Maria voudra me voir. Peut-être que Maria voudra me voir même si Liora est arrivée la première. Peut-être que, dans le cœur d'une mère, il y a de la place pour deux filles.Je dois y croire. Je n'ai que ça.







