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CHAPITRE 4 — Son regard sur moi

Penulis: KellyKarly
last update Tanggal publikasi: 2026-08-27 05:57:34

Point de vue de Léo Del Rey

Je ne parvenais pas à me concentrer. Les dossiers s’entassaient sur mon bureau, les emails s’accumulaient, mais mon esprit restait ailleurs. 

Enfin, pas ailleurs : sur elle. 

Adriana Fox. Assise à quelques mètres de mon bureau, de l’autre côté de la cloison vitrée, la tête penchée sur ses dossiers, les épaules tendues.

Je l’observais sans le vouloir. Enfin, si, je le voulais. 

C’était plus fort que moi. Sept ans que je ne l’avais pas vue. Sept ans à me demander ce qu’elle était devenue, où elle vivait, si elle pensait encore à nous. Et voilà qu’elle réapparaissait là, dans mon entreprise, comme une réponse du destin.

Elle n’avait presque pas changé. Les mêmes cheveux bruns, légèrement ondulés, relevés en un chignon sage. 

La même façon de se mordre la lèvre quand elle était nerveuse. 

Ce geste m’avait hanté des années entières. Mais il y avait autre chose, dans son regard. Une distance, une froideur. Un mur que je ne connaissais pas.

Ce jour-là, je l’avais convoquée dans mon bureau pour la première fois officiellement. 

Je devais lui transmettre des documents pour le nouveau projet, mais je savais que c’était surtout un prétexte. Je voulais la voir de plus près. Comprendre ce qu’elle fuyait. 

Elle était entrée sans un bruit, le carnet serré contre sa poitrine, la démarche prudente.

— Vous vouliez me voir, monsieur Del Rey ?

Sa voix était calme. Trop calme. Elle ne me regardait presque pas. Ses yeux fuyaient les miens, se posaient sur les dossiers, sur la fenêtre, partout sauf sur moi. Ce comportement m’irrita plus que je ne l’aurais admis.

— Asseyez-vous, je vous prie.

Elle s’était assise au bord de la chaise, le dos droit, les genoux serrés. Chacun de ses gestes trahissait sa tension.

Je m’étais adossé à mon fauteuil, les bras croisés, et je l’avais regardée en silence pendant de longues secondes. Elle ne bougeait pas. Elle attendait.

— Vous êtes très différente, avais-je fini par dire.

Elle releva légèrement les yeux, sans les poser sur moi.

— Les gens changent, monsieur.

— Pas vous.

Je vis sa main se crisper sur le carnet. Elle ne répondit rien. Le silence s’étira, lourd de tout ce que nous ne disions pas. Je poursuivis, plus bas :

— Vous évitez mon regard, Adriana.

— Je fais mon travail.

— Votre travail ne consiste pas à me fuir.

Elle serra les lèvres. Je la sentais prête à se lever, à trouver une excuse, à disparaître à nouveau. Mais je n’avais pas l’intention de la laisser faire.

— Posez ce carnet, murmurai-je.

Elle hésita, puis le posa sur ses genoux. Je me penchai légèrement en avant, posai les avant-bras sur le bureau.

— Regardez-moi.

Elle ferma les yeux une fraction de seconde, comme si je lui demandais l’impossible. Puis elle obéit. Enfin. Ses yeux ambrés se plantèrent dans les miens, et tout mon corps se souvint. 

La lumière du sud, les rires, les promesses. Ce regard, je l’avais aimé plus que tout au monde. Et il était là, mais éteint, craintif.

— Pourquoi êtes-vous revenue dans cette entreprise ? demandai-je.

— J’avais besoin d’un travail.

— Il y avait d’autres entreprises à Paris.

— Peut-être. Mais celle-ci m’offrait le meilleur poste.

Je ne la croyais pas. Elle était trop maligne pour ignorer que le groupe portait mon nom. Del Rey & Associés. Même si je n’étais pas encore à Paris à ce moment-là, elle savait que je finirais par y revenir. Elle ne pouvait pas prétendre le contraire.

— Vous saviez, affirmai-je. Vous saviez que je dirigeais ce groupe.

Elle soutint mon regard, mais je vis ses doigts s’enfoncer dans la couverture du carnet.

— Et si c’était le cas ? répondit-elle doucement. Cela ne change rien.

— Cela change tout.

Elle secoua la tête lentement.

— Il n’y a plus rien entre nous, monsieur Del Rey.

Le vouvoiement me fit l’effet d’une gifle. Elle le savait. Elle l’utilisait comme une arme, une barrière entre nos deux corps, nos deux passés. 

Je me levai et contournai le bureau pour m’approcher d’elle. Elle recula légèrement dans son fauteuil, sans me quitter des yeux.

— Tu peux prétendre ce que tu veux, dis-je plus bas. Mais je te connais, Adriana. Je t’ai connue plus que personne.

— C’était il y a longtemps.

— Pas assez.

Je m’arrêtai à un pas d’elle. Je sentis son parfum, un parfum nouveau, mais qui m’évoqua aussitôt l’odeur chaude de sa peau autrefois. Mon cœur battait trop vite. Je devais me contrôler.

— Tu es nerveuse, constatai-je.

— Je suis prudente.

— De quoi as-tu peur ?

Elle se leva brusquement, le carnet pressé contre sa poitrine comme un bouclier.

— Je n’ai pas peur.

— Alors pourquoi refuses-tu de me regarder en face ?

Elle leva le menton, fière, et planta à nouveau ses yeux dans les miens. Cette fois, je vis autre chose dans ses prunelles : une douleur ancienne, profonde, qu’elle s’efforçait de cacher. Et cette douleur me fit plus mal que tous ses silences.

— Vous êtes mon patron, dit-elle enfin d’une voix blanche. Je ne vous dois aucune explication.

Elle avait raison.

Elle ne me devait rien. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de vouloir tout lui arracher : la vérité, les années manquantes, les raisons de son départ.

Cette femme m’avait hanté plus qu’aucune autre. Et maintenant qu’elle était là, toute proche et pourtant inaccessible, je sentais une colère sourde monter en moi. Pas contre elle. Contre le temps. Contre le silence. Contre moi-même.

— Très bien, murmurai-je. Vous pouvez disposer.

Elle hocha la tête et se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, elle s’arrêta, la main sur la poignée, sans se retourner.

— Si vous voulez qu’on travaille ensemble, monsieur Del Rey, il va falloir me regarder autrement.

— Comment cela ?

— Comme une employée. Pas comme un fantôme.

Puis elle sortit, et la porte se referma doucement. Je restai debout, immobile, le cœur battant.

Elle avait raison. Et pourtant, c’était impossible. Chaque fois que je posais les yeux sur elle, je ne voyais pas une employée. Je voyais la femme qui m’avait tout donné, puis tout repris sans un mot. Je voyais nos nuits à Marseille, nos rires, nos disputes, nos promesses. Je voyais le vide qu’elle avait laissé.

Je retournai m’asseoir, mais je ne pus reprendre le travail. De l’autre côté de la cloison vitrée, Adriana avait regagné son bureau. Elle s’était rassise, les épaules basses, le regard fixé sur son écran. Je la voyais parfaitement.

Et je compris que je passerais mes journées à l’observer, à guetter le moindre de ses gestes, la moindre hésitation. 

Elle était revenue dans ma vie, et je ne savais pas si c’était une chance ou une malédiction. Mais une chose était certaine : je n’étais pas prêt à la laisser repartir.Pas cette fois.

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