LOGINChapitre 6
Damien
Le refus d’Éléonore résonne encore, sec, tranchant, et cette phrase, « je ne veux plus dépendre d’aucun homme », tourne en boucle dans mon crâne comme une écharde. Je devrais dormir, oublier cette inconnue, mais je reste assis au fond du wagon, le regard fixé sur la nuit, les poings serrés sur mes cuisses. Le train tangue doucement, les néons blafards se reflètent sur la vitre, et je revois son visage ravagé, ses larmes séchées, sa mâchoire crispée. Elle m’a repoussé sans hésiter, sans même me laisser le temps de proposer davantage, et c’est ce refus qui m’obsède, parce qu’il était pur, sans calcul, sans cette arrière-pensée que je perçois chez toutes les autres.
J’ai l’habitude des femmes qui sourient, qui s’approchent, qui savent exactement quoi dire pour obtenir ce qu’elles veulent, et je me laisse faire, parce que c’est simple, prévisible, confortable. Mais Éléonore n’a rien demandé, elle n’a pas cherché à me plaire, elle n’a même pas semblé remarquer qui j’étais, et cette indifférence me déstabilise, elle réveille une curiosité que je croyais morte. Je me lève, incapable de rester immobile, et je remonte l’allée sans bruit, le plancher vibrant sous mes semelles, l’air chargé d’une odeur de tissu usé et de café froid. À travers la vitre de la porte coulissante, je l’aperçois, toujours assise, la tête appuyée contre la fenêtre, les yeux fermés, et je reste là, immobile, à la regarder comme un voleur d’ombres.
Elle n’a pas bougé, elle n’a pas séché ses larmes, elle s’est simplement abandonnée à l’épuisement, et cette vulnérabilité me serre la poitrine d’une manière que je ne m’explique pas. Je me demande ce que je fiche là, pourquoi je ne retourne pas à ma place, pourquoi je ne descends pas à la prochaine gare pour m’éloigner d’elle, mais mes pieds refusent de bouger, mes yeux refusent de se détourner. Je me surprends à vouloir la protéger, elle qui ne me connaît pas, elle qui m’a repoussé, et je me déteste pour cette faiblesse. Moi qui ai juré de ne plus jamais m’attacher, de ne plus jamais tendre la main, je me retrouve à suivre une inconnue dans un train de nuit, obsédé par son visage brisé et cette force étrange qui l’a tenue debout malgré tout.
Le train ralentit, les freins crissent, les lumières d’une petite gare percent la brume, et je la vois se redresser, ramasser sa valise, se diriger vers la sortie sans un regard pour le wagon, comme si elle traversait un désert. Je descends derrière elle, le froid me saisit, et je reste planté sur le quai, les mains dans les poches, à la regarder s’éloigner dans la nuit. Sa silhouette disparaît peu à peu, avalée par la brume, et je sens mon cœur battre trop fort, mes tempes bourdonner. Pour la première fois depuis des années, une femme ne m’a rien demandé, et c’est précisément cela qui me donne envie de tout lui donner. Je m’avance, décidé à ne pas la laisser disparaître, même si je sais que cette poursuite pourrait bien me coûter ce qui me reste d’humanité. Son refus m’obsède, et je n’ai plus envie de lutter.
Chapitre 6DamienLe refus d’Éléonore résonne encore, sec, tranchant, et cette phrase, « je ne veux plus dépendre d’aucun homme », tourne en boucle dans mon crâne comme une écharde. Je devrais dormir, oublier cette inconnue, mais je reste assis au fond du wagon, le regard fixé sur la nuit, les poings serrés sur mes cuisses. Le train tangue doucement, les néons blafards se reflètent sur la vitre, et je revois son visage ravagé, ses larmes séchées, sa mâchoire crispée. Elle m’a repoussé sans hésiter, sans même me laisser le temps de proposer davantage, et c’est ce refus qui m’obsède, parce qu’il était pur, sans calcul, sans cette arrière-pensée que je perçois chez toutes les autres.J’ai l’habitude des femmes qui sourient, qui s’approchent, qui savent exactement quoi dire pour obtenir ce qu’elles veulent, et je me laisse faire, parce que c’est simple, prévisible, confortable. Mais Éléonore n’a rien demandé, elle n’a pas cherché à me plaire, elle n’a même pas semblé remarquer qui j’étais
Chapitre 5ÉléonoreLe train file dans la nuit, secoué par un roulement sourd qui me traverse les os, et je reste assise près de la fenêtre, le front appuyé contre la vitre froide, les yeux fixés sur le paysage noir qui défile sans que je le voie vraiment. Mes larmes ont séché sur mes joues, laissant une sensation de sel et de froid, mais je ne les essuie plus, je n’en ai plus la force. Ma valise est calée entre mes jambes, mon manteau serré autour de moi comme un bouclier dérisoire, et je me répète en boucle que je ne dois plus rien attendre de personne, que chaque main tendue cache une lame, que chaque sourire peut mentir. Le wagon est presque vide, seulement quelques silhouettes assoupies plus loin, et l’odeur du tissu usé, du café renversé et du tabac froid imprègne l’air confiné, une odeur qui m’écœure et m’ancre en même temps dans cette réalité que je fuis.Je ne l’ai pas entendu approcher, pas tout de suite, et lorsque sa voix s’élève dans le silence, grave, posée, je sursaute
Chapitre 4DamienLa gare est déserte à cette heure, ou presque, et je me tiens dans l'ombre d'un pilier de béton, le col de mon manteau relevé, les mains enfoncées dans les poches, à regarder les néons blafards bourdonner au-dessus des quais vides. L'air sent la poussière, le métal froid et le café brûlé, une odeur de transit, de vies en suspens, de départs sans retours. Je devrais être ailleurs, n'importe où sauf ici, mais je n'arrive pas à me décider à avancer, à monter dans ce train qui m'attend, à quitter cette ville qui me colle à la peau comme un parfum de cendre. Et puis je la vois.Elle entre par les portes vitrées, silhouette fragile dans une robe de soie trop légère pour cette nuit glaciale, sa valise roulant derrière elle avec un bruit de roulettes qui résonne dans le hall vide. Ses cheveux sont défaits, son visage est pâle, marqué par des sillons de larmes qui brillent sous la lumière crue, et ses yeux, ses yeux si clairs, sont rougis, gonflés, épuisés. Elle s'arrête au m
Chapitre 3ÉléonoreLa maison est silencieuse, et ce silence pèse sur ma poitrine comme une chape de plomb. Je traverse la chambre, ouvre une valise noire sur le lit, et j’y range l’essentiel : quelques vêtements, mes papiers, une trousse de toilette. Mes gestes sont lents, mécaniques, comme si je pliais en même temps que ces tissus les lambeaux de ma vie d’avant. La pénombre est trouée par la lueur blafarde d’un lampadaire qui filtre à travers les rideaux, et chaque ombre me paraît étrangère, déjà lointaine. Je referme la valise d’un claquement sec, et ce bruit claque comme une porte qu’on claque à jamais.Je descends l’escalier sans allumer, effleurant la rampe, le papier peint, le cadre d’une photo que je refuse de regarder. L’odeur de la maison, ce mélange de cire d’abeille, de lavande et de son eau de toilette, s’accroche à moi comme un fantôme, et j’ai envie de m’en défaire, de m’arracher la peau. Je m’arrête devant la porte d’entrée, la main sur la poignée, les yeux brûlants, l
Chapitre 2ÉléonoreLe froid de la nuit s’infiltre à travers la soie de ma robe, mais je ne le sens presque plus, tant la douleur qui pulse dans ma poitrine occupe tout mon corps. Je me tiens sur la terrasse, les doigts crispés sur la pierre rugueuse, le dos tourné à la fête, aux rires, aux lumières qui continuent de scintiller derrière les vitres comme si le monde ne venait pas de s’effondrer. Des pas s’approchent, lourds, hésitants, puis s’arrêtent. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir que c’est lui, Julien, mon fiancé, l’homme qui m’a détruite sans un battement de cils. Sa présence est une brûlure dans mon dos, et je me force à rester droite, les épaules rigides, les mâchoires serrées, parce que je refuse de lui montrer l’étendue des dégâts.— Éléonore, dit-il, et sa voix est calme, posée, comme s’il s’adressait à une étrangère.Je me retourne lentement, le corps lourd, le cœur en charpie, et je le regarde. Il est là, les cheveux en désordre, la veste toujours froissée, l
Chapitre 1ÉléonoreLa musique flotte sous les lustres, les conversations bruissent, et je traverse la salle de réception avec l'élégance d'une femme qui refuse de montrer son angoisse. Ma robe de soie ivoire caresse mes jambes, les perles captent la lumière, et je cherche Julien des yeux, ce fiancé qui devait me rejoindre et qui tarde. Des regards se détournent, des chuchotements s'éteignent, et l'air saturé de jasmin me paraît soudain irrespirable.Je me dirige vers le fumoir, le cœur battant trop vite. La porte est entrouverte, un rai de lumière ambrée s'échappe, et j'entends un rire de femme, cristallin, trop intime. Ce rire, je le connais : Camille, mon amie, ma confidente. Je pousse le battant, et la scène me frappe de plein fouet.Julien est adossé au bureau en acajou, sa veste froissée, sa cravate dénouée. Camille est dans ses bras, sa robe de velours bordeaux relevée sur ses cuisses, ses doigts crispés sur la chemise blanche de mon fiancé. Leurs bouches se séparent à peine, l







