LOGINChapitre 2
Éléonore
Le froid de la nuit s’infiltre à travers la soie de ma robe, mais je ne le sens presque plus, tant la douleur qui pulse dans ma poitrine occupe tout mon corps. Je me tiens sur la terrasse, les doigts crispés sur la pierre rugueuse, le dos tourné à la fête, aux rires, aux lumières qui continuent de scintiller derrière les vitres comme si le monde ne venait pas de s’effondrer. Des pas s’approchent, lourds, hésitants, puis s’arrêtent. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir que c’est lui, Julien, mon fiancé, l’homme qui m’a détruite sans un battement de cils. Sa présence est une brûlure dans mon dos, et je me force à rester droite, les épaules rigides, les mâchoires serrées, parce que je refuse de lui montrer l’étendue des dégâts.
— Éléonore, dit-il, et sa voix est calme, posée, comme s’il s’adressait à une étrangère.
Je me retourne lentement, le corps lourd, le cœur en charpie, et je le regarde. Il est là, les cheveux en désordre, la veste toujours froissée, l’odeur sucrée du parfum de Camille encore accrochée à sa peau, et son visage n’exprime rien, seulement une lassitude qui me glace jusqu’aux os.
— Pourquoi es-tu là ? demandé-je, la voix rauque, brisée par la colère et le chagrin.
Il incline la tête, passe une main dans ses cheveux, et ce geste, que j’ai vu des centaines de fois, me déchire davantage.
— Je te dois une explication, répond-il, et chaque mot semble lui peser, non par regret, mais par ennui.
— Une explication ? Tu viens de coucher avec mon amie dans le fumoir, devant la moitié de la ville, et tu me parles d’explication ?
Il ne cille pas. Il soutient mon regard avec une froideur si totale que je me sens minuscule, pathétique, et il lâche enfin, d’une voix égale, presque détachée :
— Je ne t’aime plus, Éléonore. Je ne t’aime plus depuis longtemps.
La phrase me transperce comme une lame. Mon sang se fige, mon souffle se bloque, et je reste figée, incapable de détacher mes yeux de cet homme que j’ai adoré et qui me crache son indifférence au visage.
— Depuis longtemps ? répété-je, la voix à peine audible. Alors tout était faux ? Les fiançailles, les projets, les serments, tout ça n’était que du mensonge ?
Il hausse les épaules, un geste qui me fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre.
— Ce n’était pas du mensonge, dit-il avec une lenteur condescendante. C’était du confort, de l’habitude, une certaine idée de ce qu’on attendait de moi. Mais je ne t’aime plus, je ne t’aime plus depuis bien avant ce soir.
Chaque mot s’enfonce dans ma chair, rouvre des blessures que je ne savais pas avoir, et je sens mes jambes fléchir, mes yeux brûler, mais je refuse de pleurer, pas devant lui, pas maintenant.
— Et Camille ? demandé-je, la gorge serrée. C’est quoi pour toi ?
Julien esquisse un sourire, un sourire froid, méprisant, et il ouvre la bouche pour répondre, mais un bruit de talons résonne sur le marbre. Camille apparaît sur le seuil de la terrasse, sa robe de velours froissée, son rouge à lèvres étalé, et elle s’arrête près de Julien, sans le toucher, mais assez près pour que leur proximité soit une insulte supplémentaire. Elle me regarde, et un sourire se forme sur ses lèvres, un sourire lent, cruel, chargé d’une satisfaction mauvaise qui me glace le sang.
— Tu comprends maintenant, dit-elle d’une voix doucereuse, presque chantante. Tu as été la dernière à savoir, Éléonore. Tout le monde savait, tout le monde voyait, mais personne n’osait te le dire.
Ses mots s’insinuent dans mon crâne comme des aiguilles, et je les imagine rire derrière mon dos, se retrouver en cachette, se moquer de ma naïveté depuis des mois. L’humiliation me submerge, rouge, brûlante, dévorante. Ce n’est pas une trahison d’un soir, ce n’est pas un égarement, c’est une mascarade qui dure depuis longtemps, et j’étais la seule à ne pas la voir. Je me sens nue, exposée, dépouillée de tout ce que je croyais être, et pour la première fois de ma vie, je comprends ce que signifie vraiment la haine.
Je les regarde, tous les deux, debout côte à côte, unis dans leur duplicité, et je sens une colère froide, pure, définitive, se répandre dans mes veines, remplacer la douleur, la jalousie, l’amour brisé. Je ne pleurerai plus, je ne supplierai plus, je ne chercherai plus à comprendre. Je redresse les épaules, relève le menton, et les fixe avec une intensité qui fait vaciller le sourire de Camille.
— Vous regretterez ce que vous venez de faire, dis-je d’une voix calme, tranchante, une voix qui ne m’appartient pas.
Je pivote, les talons claquant sur le marbre, et je m’éloigne dans la nuit, le vent sifflant autour de moi comme une promesse de tempête. Mon cœur saigne, mais il saigne différemment, plus froid, plus déterminé, et je sais que cette nuit n’est pas la fin, c’est le début d’autre chose, quelque chose de sombre et de puissant que je ne maîtrise pas encore, mais que je ne pourrai pas arrêter. Derrière moi, le silence retombe, lourd, chargé de toutes les vengeances à venir.
Chapitre 6DamienLe refus d’Éléonore résonne encore, sec, tranchant, et cette phrase, « je ne veux plus dépendre d’aucun homme », tourne en boucle dans mon crâne comme une écharde. Je devrais dormir, oublier cette inconnue, mais je reste assis au fond du wagon, le regard fixé sur la nuit, les poings serrés sur mes cuisses. Le train tangue doucement, les néons blafards se reflètent sur la vitre, et je revois son visage ravagé, ses larmes séchées, sa mâchoire crispée. Elle m’a repoussé sans hésiter, sans même me laisser le temps de proposer davantage, et c’est ce refus qui m’obsède, parce qu’il était pur, sans calcul, sans cette arrière-pensée que je perçois chez toutes les autres.J’ai l’habitude des femmes qui sourient, qui s’approchent, qui savent exactement quoi dire pour obtenir ce qu’elles veulent, et je me laisse faire, parce que c’est simple, prévisible, confortable. Mais Éléonore n’a rien demandé, elle n’a pas cherché à me plaire, elle n’a même pas semblé remarquer qui j’étais
Chapitre 5ÉléonoreLe train file dans la nuit, secoué par un roulement sourd qui me traverse les os, et je reste assise près de la fenêtre, le front appuyé contre la vitre froide, les yeux fixés sur le paysage noir qui défile sans que je le voie vraiment. Mes larmes ont séché sur mes joues, laissant une sensation de sel et de froid, mais je ne les essuie plus, je n’en ai plus la force. Ma valise est calée entre mes jambes, mon manteau serré autour de moi comme un bouclier dérisoire, et je me répète en boucle que je ne dois plus rien attendre de personne, que chaque main tendue cache une lame, que chaque sourire peut mentir. Le wagon est presque vide, seulement quelques silhouettes assoupies plus loin, et l’odeur du tissu usé, du café renversé et du tabac froid imprègne l’air confiné, une odeur qui m’écœure et m’ancre en même temps dans cette réalité que je fuis.Je ne l’ai pas entendu approcher, pas tout de suite, et lorsque sa voix s’élève dans le silence, grave, posée, je sursaute
Chapitre 4DamienLa gare est déserte à cette heure, ou presque, et je me tiens dans l'ombre d'un pilier de béton, le col de mon manteau relevé, les mains enfoncées dans les poches, à regarder les néons blafards bourdonner au-dessus des quais vides. L'air sent la poussière, le métal froid et le café brûlé, une odeur de transit, de vies en suspens, de départs sans retours. Je devrais être ailleurs, n'importe où sauf ici, mais je n'arrive pas à me décider à avancer, à monter dans ce train qui m'attend, à quitter cette ville qui me colle à la peau comme un parfum de cendre. Et puis je la vois.Elle entre par les portes vitrées, silhouette fragile dans une robe de soie trop légère pour cette nuit glaciale, sa valise roulant derrière elle avec un bruit de roulettes qui résonne dans le hall vide. Ses cheveux sont défaits, son visage est pâle, marqué par des sillons de larmes qui brillent sous la lumière crue, et ses yeux, ses yeux si clairs, sont rougis, gonflés, épuisés. Elle s'arrête au m
Chapitre 3ÉléonoreLa maison est silencieuse, et ce silence pèse sur ma poitrine comme une chape de plomb. Je traverse la chambre, ouvre une valise noire sur le lit, et j’y range l’essentiel : quelques vêtements, mes papiers, une trousse de toilette. Mes gestes sont lents, mécaniques, comme si je pliais en même temps que ces tissus les lambeaux de ma vie d’avant. La pénombre est trouée par la lueur blafarde d’un lampadaire qui filtre à travers les rideaux, et chaque ombre me paraît étrangère, déjà lointaine. Je referme la valise d’un claquement sec, et ce bruit claque comme une porte qu’on claque à jamais.Je descends l’escalier sans allumer, effleurant la rampe, le papier peint, le cadre d’une photo que je refuse de regarder. L’odeur de la maison, ce mélange de cire d’abeille, de lavande et de son eau de toilette, s’accroche à moi comme un fantôme, et j’ai envie de m’en défaire, de m’arracher la peau. Je m’arrête devant la porte d’entrée, la main sur la poignée, les yeux brûlants, l
Chapitre 2ÉléonoreLe froid de la nuit s’infiltre à travers la soie de ma robe, mais je ne le sens presque plus, tant la douleur qui pulse dans ma poitrine occupe tout mon corps. Je me tiens sur la terrasse, les doigts crispés sur la pierre rugueuse, le dos tourné à la fête, aux rires, aux lumières qui continuent de scintiller derrière les vitres comme si le monde ne venait pas de s’effondrer. Des pas s’approchent, lourds, hésitants, puis s’arrêtent. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir que c’est lui, Julien, mon fiancé, l’homme qui m’a détruite sans un battement de cils. Sa présence est une brûlure dans mon dos, et je me force à rester droite, les épaules rigides, les mâchoires serrées, parce que je refuse de lui montrer l’étendue des dégâts.— Éléonore, dit-il, et sa voix est calme, posée, comme s’il s’adressait à une étrangère.Je me retourne lentement, le corps lourd, le cœur en charpie, et je le regarde. Il est là, les cheveux en désordre, la veste toujours froissée, l
Chapitre 1ÉléonoreLa musique flotte sous les lustres, les conversations bruissent, et je traverse la salle de réception avec l'élégance d'une femme qui refuse de montrer son angoisse. Ma robe de soie ivoire caresse mes jambes, les perles captent la lumière, et je cherche Julien des yeux, ce fiancé qui devait me rejoindre et qui tarde. Des regards se détournent, des chuchotements s'éteignent, et l'air saturé de jasmin me paraît soudain irrespirable.Je me dirige vers le fumoir, le cœur battant trop vite. La porte est entrouverte, un rai de lumière ambrée s'échappe, et j'entends un rire de femme, cristallin, trop intime. Ce rire, je le connais : Camille, mon amie, ma confidente. Je pousse le battant, et la scène me frappe de plein fouet.Julien est adossé au bureau en acajou, sa veste froissée, sa cravate dénouée. Camille est dans ses bras, sa robe de velours bordeaux relevée sur ses cuisses, ses doigts crispés sur la chemise blanche de mon fiancé. Leurs bouches se séparent à peine, l







