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Chapitre 2

Author: Histoire
last update publish date: 2026-08-19 17:59:52

Chapitre 2

Éléonore

Le froid de la nuit s’infiltre à travers la soie de ma robe, mais je ne le sens presque plus, tant la douleur qui pulse dans ma poitrine occupe tout mon corps. Je me tiens sur la terrasse, les doigts crispés sur la pierre rugueuse, le dos tourné à la fête, aux rires, aux lumières qui continuent de scintiller derrière les vitres comme si le monde ne venait pas de s’effondrer. Des pas s’approchent, lourds, hésitants, puis s’arrêtent. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir que c’est lui, Julien, mon fiancé, l’homme qui m’a détruite sans un battement de cils. Sa présence est une brûlure dans mon dos, et je me force à rester droite, les épaules rigides, les mâchoires serrées, parce que je refuse de lui montrer l’étendue des dégâts.

— Éléonore, dit-il, et sa voix est calme, posée, comme s’il s’adressait à une étrangère.

Je me retourne lentement, le corps lourd, le cœur en charpie, et je le regarde. Il est là, les cheveux en désordre, la veste toujours froissée, l’odeur sucrée du parfum de Camille encore accrochée à sa peau, et son visage n’exprime rien, seulement une lassitude qui me glace jusqu’aux os.

— Pourquoi es-tu là ? demandé-je, la voix rauque, brisée par la colère et le chagrin.

Il incline la tête, passe une main dans ses cheveux, et ce geste, que j’ai vu des centaines de fois, me déchire davantage.

— Je te dois une explication, répond-il, et chaque mot semble lui peser, non par regret, mais par ennui.

— Une explication ? Tu viens de coucher avec mon amie dans le fumoir, devant la moitié de la ville, et tu me parles d’explication ?

Il ne cille pas. Il soutient mon regard avec une froideur si totale que je me sens minuscule, pathétique, et il lâche enfin, d’une voix égale, presque détachée :

— Je ne t’aime plus, Éléonore. Je ne t’aime plus depuis longtemps.

La phrase me transperce comme une lame. Mon sang se fige, mon souffle se bloque, et je reste figée, incapable de détacher mes yeux de cet homme que j’ai adoré et qui me crache son indifférence au visage.

— Depuis longtemps ? répété-je, la voix à peine audible. Alors tout était faux ? Les fiançailles, les projets, les serments, tout ça n’était que du mensonge ?

Il hausse les épaules, un geste qui me fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre.

— Ce n’était pas du mensonge, dit-il avec une lenteur condescendante. C’était du confort, de l’habitude, une certaine idée de ce qu’on attendait de moi. Mais je ne t’aime plus, je ne t’aime plus depuis bien avant ce soir.

Chaque mot s’enfonce dans ma chair, rouvre des blessures que je ne savais pas avoir, et je sens mes jambes fléchir, mes yeux brûler, mais je refuse de pleurer, pas devant lui, pas maintenant.

— Et Camille ? demandé-je, la gorge serrée. C’est quoi pour toi ?

Julien esquisse un sourire, un sourire froid, méprisant, et il ouvre la bouche pour répondre, mais un bruit de talons résonne sur le marbre. Camille apparaît sur le seuil de la terrasse, sa robe de velours froissée, son rouge à lèvres étalé, et elle s’arrête près de Julien, sans le toucher, mais assez près pour que leur proximité soit une insulte supplémentaire. Elle me regarde, et un sourire se forme sur ses lèvres, un sourire lent, cruel, chargé d’une satisfaction mauvaise qui me glace le sang.

— Tu comprends maintenant, dit-elle d’une voix doucereuse, presque chantante. Tu as été la dernière à savoir, Éléonore. Tout le monde savait, tout le monde voyait, mais personne n’osait te le dire.

Ses mots s’insinuent dans mon crâne comme des aiguilles, et je les imagine rire derrière mon dos, se retrouver en cachette, se moquer de ma naïveté depuis des mois. L’humiliation me submerge, rouge, brûlante, dévorante. Ce n’est pas une trahison d’un soir, ce n’est pas un égarement, c’est une mascarade qui dure depuis longtemps, et j’étais la seule à ne pas la voir. Je me sens nue, exposée, dépouillée de tout ce que je croyais être, et pour la première fois de ma vie, je comprends ce que signifie vraiment la haine.

Je les regarde, tous les deux, debout côte à côte, unis dans leur duplicité, et je sens une colère froide, pure, définitive, se répandre dans mes veines, remplacer la douleur, la jalousie, l’amour brisé. Je ne pleurerai plus, je ne supplierai plus, je ne chercherai plus à comprendre. Je redresse les épaules, relève le menton, et les fixe avec une intensité qui fait vaciller le sourire de Camille.

— Vous regretterez ce que vous venez de faire, dis-je d’une voix calme, tranchante, une voix qui ne m’appartient pas.

Je pivote, les talons claquant sur le marbre, et je m’éloigne dans la nuit, le vent sifflant autour de moi comme une promesse de tempête. Mon cœur saigne, mais il saigne différemment, plus froid, plus déterminé, et je sais que cette nuit n’est pas la fin, c’est le début d’autre chose, quelque chose de sombre et de puissant que je ne maîtrise pas encore, mais que je ne pourrai pas arrêter. Derrière moi, le silence retombe, lourd, chargé de toutes les vengeances à venir.

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