LOGINChapitre 5
Éléonore
Le train file dans la nuit, secoué par un roulement sourd qui me traverse les os, et je reste assise près de la fenêtre, le front appuyé contre la vitre froide, les yeux fixés sur le paysage noir qui défile sans que je le voie vraiment. Mes larmes ont séché sur mes joues, laissant une sensation de sel et de froid, mais je ne les essuie plus, je n’en ai plus la force. Ma valise est calée entre mes jambes, mon manteau serré autour de moi comme un bouclier dérisoire, et je me répète en boucle que je ne dois plus rien attendre de personne, que chaque main tendue cache une lame, que chaque sourire peut mentir. Le wagon est presque vide, seulement quelques silhouettes assoupies plus loin, et l’odeur du tissu usé, du café renversé et du tabac froid imprègne l’air confiné, une odeur qui m’écœure et m’ancre en même temps dans cette réalité que je fuis.
Je ne l’ai pas entendu approcher, pas tout de suite, et lorsque sa voix s’élève dans le silence, grave, posée, je sursaute si fort que ma nuque heurte le dossier.
— Vous n’avez pas l’air bien.
Je me retourne, le cœur battant à se rompre, et je le reconnais aussitôt : l’homme de la terrasse, celui qui se tenait près de la colonne, un verre de whisky à la main, les yeux sombres posés sur moi comme s’il voyait à travers ma peau. Il est là, debout dans l’allée du train, le col de son manteau relevé, les mains enfoncées dans les poches, et son visage est plus dur encore que dans mon souvenir, la mâchoire crispée, les traits tirés par une fatigue ou une tension que je ne comprends pas. Il me regarde avec une intensité qui me met mal à l’aise, une attention trop précise, trop appuyée, comme s’il attendait quelque chose de moi que je ne peux pas donner.
— Ça ne vous regarde pas, dis-je, la voix enrouée, à peine plus forte qu’un souffle.
Il ne recule pas, ne détourne pas les yeux, et je sens la colère monter, mêlée à une peur sourde, parce que je ne veux pas qu’on s’approche, je ne veux pas qu’on me parle, je ne veux pas qu’on me regarde avec cette pitié qui me rappelle à quel point je suis tombée bas.
— Je peux vous aider, dit-il simplement, et sa voix est si calme, si mesurée, que j’ai envie de hurler.
— Je n’ai besoin de personne, réponds-je d’un ton sec, coupant, en me redressant sur mon siège pour mettre de la distance entre nous. Surtout pas d’un inconnu.
Il incline légèrement la tête, comme s’il soupesait mes mots, et je vois une lueur passer dans ses yeux, quelque chose qui ressemble à de la compréhension, et c’est pire encore, cette compréhension silencieuse, cette façon de me regarder comme s’il savait exactement ce que je traverse, comme s’il avait le droit de s’immiscer dans ma douleur.
— Je ne vous veux pas de mal, reprend-il sans élever la voix. Laissez-moi juste vous aider.
Mon cœur se serre, mes doigts se crispent sur le tissu de mon manteau, et je sens les larmes remonter, brûlantes, prêtes à me trahir. Mais je refuse de pleurer devant lui, devant un homme que je ne connais pas, devant un homme qui, comme tous les autres, finira par me décevoir, me trahir, me briser. Julien aussi était gentil, Julien aussi me regardait avec douceur, et je sais maintenant que la gentillesse n’est qu’un masque, un appât, une arme déguisée en caresse.
— Votre aide, je n’en veux pas, dis-je en plantant mes yeux dans les siens avec toute la dureté que je peux rassembler. Je ne veux rien de vous, rien de personne. Je ne veux plus dépendre d’aucun homme, vous comprenez ? Alors partez.
Ma voix tremble sur les derniers mots, et je me déteste pour cette faiblesse, pour cette émotion qui perce sous la colère, pour cette façon que j’ai de toujours tout laisser transparaître. Il ne bouge pas, il soutient mon regard avec une patience qui me déstabilise, et je vois ses mâchoires se serrer, ses poings se crisper dans ses poches, comme s’il luttait contre une impulsion, contre quelque chose qui le dépasse.
— Très bien, dit-il enfin, la voix basse, presque un murmure. Je ne vous forcerai pas.
Il recule d’un pas, sans me quitter des yeux, et ce simple mouvement, cette retraite silencieuse, me fait soudain regretter ma dureté, mais je chasse aussitôt ce sentiment, je me rappelle que je ne peux plus me permettre la moindre faiblesse. Il tourne les talons, s’éloigne dans l’allée, et je le regarde partir, le cœur battant à tout rompre, les larmes enfin libres de couler sur mes joues. Je voudrais qu’il se retourne, qu’il insiste, qu’il me prouve que je peux encore faire confiance, mais il ne le fait pas, et je ne sais pas si je suis soulagée ou déçue. Le train continue de filer dans la nuit, et je reste seule, recroquevillée sur mon siège, à me répéter que j’ai bien fait, que je dois me protéger, que la solitude est préférable à la trahison. Mais son regard me hante, sa voix résonne en moi, et je sens, tout au fond, une fissure minuscule s’ouvrir dans la muraille que je viens de dresser.
Chapitre 59DamienJ'arrive dans le couloir et je les vois. Julien, debout devant Éléonore, sa main posée sur son bras. Elle, adossée au mur, les joues mouillées, les lèvres tremblantes, le regard vide. Elle ne parle pas. Elle ne bouge pas. Elle tremble. Et lui, il attend. Il attend qu'elle cède. Je sens la colère monter en moi, froide, dangereuse. Je pourrais traverser ce couloir, le jeter contre le mur, lui faire payer chaque larme qu'elle verse. Mais je m'arrête. Parce que ce n'est pas ma bataille. C'est la sienne.— Tiens, le sauveur, dit Julien en me voyant. Tu viens jouer les héros ?Je ne réponds pas. Je regarde Éléonore. Elle lève les yeux vers moi. Je vois dans son regard une supplique, une peur, mais aussi quelque chose d'autre. Une force fragile. Une détermination qui cherche à émerger.— Éléonore, dis-je doucement. Tu veux que je parte ?Elle secoue la tête. Un mouvement infime, mais clair.— Non.— Tu veux que je r
Chapitre 58ÉléonoreIl ne part pas. Il reste là, sa main sur mon bras, son regard planté dans le mien.— Tu ne vas pas me répondre ? Tu ne vas pas me parler ?Je ne dis rien.— Très bien. Alors je vais rester. Jusqu'à ce que tu m'écoutes. Jusqu'à ce que tu comprennes.La colère monte en moi, lente, sourde, brûlante. Une colère que je refoulais depuis des mois.— Je ne veux pas de toi. Je ne veux plus jamais te revoir.— Tu ne le penses pas. Tu es en colère. C'est normal. Mais tu ne peux pas me chasser comme ça.— Je viens de le faire.— Non. Tu cries, tu trembles, tu pleures. Mais tu ne me chasses pas. Parce que tu sais que je suis le seul à t'aimer vraiment.— Tu ne m'as jamais aimée.— Si. Je t'aimais. Mais tu étais froide, Él&
Chapitre 57ÉléonoreJe sors du bureau, les jambes lourdes, l'esprit encore embrumé par les mots de Damien, par cette nouvelle qui a tout fissuré. Je ne vois pas le piège se refermer. Je ne le vois pas parce que je regarde mes pieds, parce que je cherche mon souffle, parce que je porte sur mes épaules le poids de la peur qu'il m'a transmise. Et puis je le sens. Ce parfum. Ce parfum boisé, capiteux, que je connais par cœur, que j'ai respiré pendant des années, qui a imprégné mes draps, mes vêtements, ma peau. Je m'arrête net, le cœur suspendu, et je lève les yeux.Il est là. Debout devant moi, à quelques mètres, les mains dans les poches, le sourire aux lèvres. Julien. Le même visage, les mêmes yeux clairs, la même élégance décontractée qui m'a fait chavirer autrefois. Il est là
Chapitre 56DamienJe la regarde dormir, la lumière du matin caresse son visage, et pour la première fois de ma vie, je me surprends à imaginer un avenir. Pas un avenir abstrait, fait de réussites professionnelles et de conquêtes, mais un avenir concret, tangible, avec elle. Une maison, pourquoi pas. Quelque chose de simple, avec un jardin, une cuisine où elle préparerait son thé, une chambre où je la regarderais m'endormir chaque nuit. Des projets. Des voyages. Des matins comme celui-ci, silencieux et doux.— Tu penses à quoi ? murmure-t-elle, les yeux encore fermés.— À toi.— Tu mens.— Je ne mens jamais.Elle ouvre un œil, un sourire au coin des lèvres.— Alors dis-moi.— Je pense à une maison. Avec un jardin. Assez grand pour qu'on puisse s'y perdre. Et une cuisine où tu f
Chapitre 55ÉléonoreLa nuit s'étire autour de nous, et je me surprends à ne plus vouloir qu'elle se termine. Damien est allongé près de moi, sa main posée sur mon ventre, son pouce dessinant des cercles lents sur ma peau. Nous ne faisons rien. Nous ne disons rien. Et pourtant, c'est la nuit la plus intime de ma vie.— Tu es calme, murmure-t-il.— Je sais.— Ça t'arrive souvent ?— Jamais.Il tourne la tête vers moi, et je vois dans ses yeux une curiosité tendre.— Pourquoi ce soir ?— Parce que tu es là. Parce que je n'ai pas besoin de faire semblant. Parce que je n'ai pas peur.— Peur de quoi ?— De toi. De moi. De ce que je ressens. De ce que ça pourrait devenir.Il ne dit rien, il attend. Alors je continue.— Avant, j'avais peur de tout. Peur de m'attache
Chapitre 54DamienJe la regarde, assise en face de moi, les yeux encore brillants des larmes qu'elle vient de verser. Elle m'a dit qu'elle m'aime, elle a prononcé les mots qui la terrifiaient, et maintenant, c'est à moi de lui offrir quelque chose en retour. Pas une promesse creuse. La vérité.— Éléonore.— Oui ?— Il faut que je te dise quelque chose. Quelque chose que je n'ai jamais avoué à personne.Elle se redresse, essuie ses joues, et me fixe avec cette intensité qui me met à nu.— Je t'écoute.— Je suis tombé amoureux de toi bien avant que tu ne t'en rendes compte.Elle cligne des paupières, surprise.— Quoi ?— La première fois que je t'ai vue, sur cette terrasse. Tu pleurais, tu étais brisée, et pourtant tu te tenais droite. Tu ne t'es pas effond







