LOGINChapitre 4
Damien
La gare est déserte à cette heure, ou presque, et je me tiens dans l'ombre d'un pilier de béton, le col de mon manteau relevé, les mains enfoncées dans les poches, à regarder les néons blafards bourdonner au-dessus des quais vides. L'air sent la poussière, le métal froid et le café brûlé, une odeur de transit, de vies en suspens, de départs sans retours. Je devrais être ailleurs, n'importe où sauf ici, mais je n'arrive pas à me décider à avancer, à monter dans ce train qui m'attend, à quitter cette ville qui me colle à la peau comme un parfum de cendre. Et puis je la vois.
Elle entre par les portes vitrées, silhouette fragile dans une robe de soie trop légère pour cette nuit glaciale, sa valise roulant derrière elle avec un bruit de roulettes qui résonne dans le hall vide. Ses cheveux sont défaits, son visage est pâle, marqué par des sillons de larmes qui brillent sous la lumière crue, et ses yeux, ses yeux si clairs, sont rougis, gonflés, épuisés. Elle s'arrête au milieu du hall, comme si elle ne savait pas où aller, comme si le monde venait de s'écrouler autour d'elle et qu'elle n'avait plus la force de chercher une issue. Et moi, moi qui croyais avoir tout vu, tout ressenti, tout oublié, je sens mon cœur se serrer d'une manière qui n'a rien de raisonnable, une émotion brute, primitive, qui me prend à la gorge et me cloue sur place.
Je ne la connais pas, pas vraiment. Je l'ai aperçue plus tôt, à cette réception où je n'aurais jamais dû mettre les pieds, une apparition en soie ivoire au milieu des rires et des coupes de champagne, et déjà quelque chose en elle m'avait arrêté, une grâce, une tension, une tristesse dissimulée sous une élégance trop parfaite. Mais là, dans cette gare déserte, elle n'a plus rien de la femme que j'ai entraperçue. Elle n'est plus qu'une blessure ouverte, un être humain à vif, et son regard brisé me renvoie à une douleur que je connais trop bien, une douleur que je croyais avoir enterrée et qui remonte soudain, violente, insupportable.
Je sais ce que c'est que de fuir en pleine nuit, de quitter une vie en quelques heures, de marcher droit devant soi avec la sensation que chaque pas vous arrache un morceau de chair. Je sais ce que c'est que de pleurer en silence, de serrer les dents si fort que la mâchoire en tremble, de se jurer que plus jamais, plus jamais on ne laissera quelqu'un s'approcher assez près pour vous détruire. Et en la voyant là, si seule, si perdue, je sens une colère sourde monter en moi, une colère contre celui ou celle qui l'a réduite à cet état, contre moi-même peut-être, contre la vie entière qui ne cesse de fabriquer des âmes brisées.
Elle lève les yeux, regarde les panneaux d'affichage, puis se dirige lentement vers un quai, sa valise roulant dans son sillage comme un animal docile. Ses talons claquent sur le sol, un bruit irrégulier, fatigué, et elle a ce mouvement de la main pour essuyer une larme qui coule encore, un geste si intime, si fragile, que je dois détourner le regard un instant pour ne pas me trahir. Mais je ne peux pas m'empêcher de la suivre des yeux, de la dévorer du regard comme on fixe une œuvre d'art trop belle, trop douloureuse, et je sens mon pouls s'accélérer, mes poings se serrer dans mes poches, mes jambes se tendre comme si elles voulaient bouger, s'approcher, faire quelque chose.
Je ne devrais pas. Je ne la connais pas, elle ne me connaît pas, et je ne suis pas l'homme qu'on appelle au secours, je suis celui qu'on évite, celui qui porte ses propres ténèbres comme un manteau. Mais il y a dans son regard quelque chose qui m'attire, qui m'appelle, qui réveille une partie de moi que je croyais morte, et je reste là, immobile, à la regarder avancer vers ce quai vide, vers ce train qui l'emportera loin, peut-être à jamais. Le hall résonne du bruit de ses pas, du ronronnement des machines, du souffle lointain d'un train qui approche, et je sens que si je ne fais rien, je la laisserai disparaître, et que cette image, ce visage en larmes, me hantera jusqu'à la fin de mes jours.
Elle s'arrête au bord du quai, pose sa valise, et lève les yeux vers le panneau des départs. Le train arrive, freins crissant, portes s'ouvrant avec un souffle d'air glacé. Elle hésite une seconde, jette un regard derrière elle, comme si elle attendait quelque chose, quelqu'un, un signe, et je vois son visage se crisper, ses lèvres trembler, ses épaules s'affaisser. Puis elle monte, la valise à la main, et les portes se referment sur elle comme une gueule d'acier. Le train s'ébranle, quitte la gare, disparaît dans la nuit, et je reste là, seul, le cœur battant à tout rompre, les yeux fixés sur les rails vides, avec la certitude terrible que je viens de laisser partir la seule chose qui aurait pu me donner une raison de rester.
Et c'est là, dans ce silence de tombeau, que je prends une décision, une décision absurde, irrationnelle, mais inévitable : je vais la retrouver, je vais savoir qui elle est, et je vais comprendre pourquoi son regard brisé a rallumé en moi une flamme que je croyais éteinte à jamais. Parce que je sais, je sais au plus profond de moi, que nos douleurs se ressemblent, et que si je la laisse disparaître, je me condamnerai à errer toute ma vie dans les ténèbres.
Chapitre 58ÉléonoreIl ne part pas. Il reste là, sa main sur mon bras, son regard planté dans le mien.— Tu ne vas pas me répondre ? Tu ne vas pas me parler ?Je ne dis rien.— Très bien. Alors je vais rester. Jusqu'à ce que tu m'écoutes. Jusqu'à ce que tu comprennes.La colère monte en moi, lente, sourde, brûlante. Une colère que je refoulais depuis des mois.— Je ne veux pas de toi. Je ne veux plus jamais te revoir.— Tu ne le penses pas. Tu es en colère. C'est normal. Mais tu ne peux pas me chasser comme ça.— Je viens de le faire.— Non. Tu cries, tu trembles, tu pleures. Mais tu ne me chasses pas. Parce que tu sais que je suis le seul à t'aimer vraiment.— Tu ne m'as jamais aimée.— Si. Je t'aimais. Mais tu étais froide, Él&
Chapitre 57ÉléonoreJe sors du bureau, les jambes lourdes, l'esprit encore embrumé par les mots de Damien, par cette nouvelle qui a tout fissuré. Je ne vois pas le piège se refermer. Je ne le vois pas parce que je regarde mes pieds, parce que je cherche mon souffle, parce que je porte sur mes épaules le poids de la peur qu'il m'a transmise. Et puis je le sens. Ce parfum. Ce parfum boisé, capiteux, que je connais par cœur, que j'ai respiré pendant des années, qui a imprégné mes draps, mes vêtements, ma peau. Je m'arrête net, le cœur suspendu, et je lève les yeux.Il est là. Debout devant moi, à quelques mètres, les mains dans les poches, le sourire aux lèvres. Julien. Le même visage, les mêmes yeux clairs, la même élégance décontractée qui m'a fait chavirer autrefois. Il est là
Chapitre 56DamienJe la regarde dormir, la lumière du matin caresse son visage, et pour la première fois de ma vie, je me surprends à imaginer un avenir. Pas un avenir abstrait, fait de réussites professionnelles et de conquêtes, mais un avenir concret, tangible, avec elle. Une maison, pourquoi pas. Quelque chose de simple, avec un jardin, une cuisine où elle préparerait son thé, une chambre où je la regarderais m'endormir chaque nuit. Des projets. Des voyages. Des matins comme celui-ci, silencieux et doux.— Tu penses à quoi ? murmure-t-elle, les yeux encore fermés.— À toi.— Tu mens.— Je ne mens jamais.Elle ouvre un œil, un sourire au coin des lèvres.— Alors dis-moi.— Je pense à une maison. Avec un jardin. Assez grand pour qu'on puisse s'y perdre. Et une cuisine où tu f
Chapitre 55ÉléonoreLa nuit s'étire autour de nous, et je me surprends à ne plus vouloir qu'elle se termine. Damien est allongé près de moi, sa main posée sur mon ventre, son pouce dessinant des cercles lents sur ma peau. Nous ne faisons rien. Nous ne disons rien. Et pourtant, c'est la nuit la plus intime de ma vie.— Tu es calme, murmure-t-il.— Je sais.— Ça t'arrive souvent ?— Jamais.Il tourne la tête vers moi, et je vois dans ses yeux une curiosité tendre.— Pourquoi ce soir ?— Parce que tu es là. Parce que je n'ai pas besoin de faire semblant. Parce que je n'ai pas peur.— Peur de quoi ?— De toi. De moi. De ce que je ressens. De ce que ça pourrait devenir.Il ne dit rien, il attend. Alors je continue.— Avant, j'avais peur de tout. Peur de m'attache
Chapitre 54DamienJe la regarde, assise en face de moi, les yeux encore brillants des larmes qu'elle vient de verser. Elle m'a dit qu'elle m'aime, elle a prononcé les mots qui la terrifiaient, et maintenant, c'est à moi de lui offrir quelque chose en retour. Pas une promesse creuse. La vérité.— Éléonore.— Oui ?— Il faut que je te dise quelque chose. Quelque chose que je n'ai jamais avoué à personne.Elle se redresse, essuie ses joues, et me fixe avec cette intensité qui me met à nu.— Je t'écoute.— Je suis tombé amoureux de toi bien avant que tu ne t'en rendes compte.Elle cligne des paupières, surprise.— Quoi ?— La première fois que je t'ai vue, sur cette terrasse. Tu pleurais, tu étais brisée, et pourtant tu te tenais droite. Tu ne t'es pas effond
Chapitre 53ÉléonoreJe le regarde, assis en face de moi, et les mots sont là, coincés dans ma gorge, comme une pierre que je ne parviens pas à avaler. Je les sens, ils pèsent, ils brûlent, ils hurlent en moi, mais ma bouche refuse de les prononcer. Damien attend, patient, les yeux posés sur moi, et je sais qu'il voit ma lutte, qu'il devine ce que je retiens, mais il ne me force pas. Il attend. Comme toujours.— Éléonore, dit-il doucement. Tu n'es pas obligée de dire quoi que ce soit.— Je sais.— Alors ne te force pas.— Ce n'est pas que je me force. C'est que… si je le dis, ça devient réel. Et si c'est réel, ça peut être détruit.Il hoche la tête, et je vois dans ses yeux une compréhension qui me serre le cœur.— Je sais ce que c'est d'avoir peur de rendre







