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Chapitre 1
Éléonore
La musique flotte sous les lustres, les conversations bruissent, et je traverse la salle de réception avec l'élégance d'une femme qui refuse de montrer son angoisse. Ma robe de soie ivoire caresse mes jambes, les perles captent la lumière, et je cherche Julien des yeux, ce fiancé qui devait me rejoindre et qui tarde. Des regards se détournent, des chuchotements s'éteignent, et l'air saturé de jasmin me paraît soudain irrespirable.
Je me dirige vers le fumoir, le cœur battant trop vite. La porte est entrouverte, un rai de lumière ambrée s'échappe, et j'entends un rire de femme, cristallin, trop intime. Ce rire, je le connais : Camille, mon amie, ma confidente. Je pousse le battant, et la scène me frappe de plein fouet.
Julien est adossé au bureau en acajou, sa veste froissée, sa cravate dénouée. Camille est dans ses bras, sa robe de velours bordeaux relevée sur ses cuisses, ses doigts crispés sur la chemise blanche de mon fiancé. Leurs bouches se séparent à peine, leurs corps encore soudés, le rouge de Camille bave sur la peau de Julien. Mon estomac se tord, une nausée monte, et derrière moi, des ombres s'amassent, des témoins avides de scandale.
— Éléonore… murmure Camille en se reculant à peine.
Julien, lui, ne bouge pas. Il ne rajuste pas sa chemise, ne repousse pas Camille, ne baisse pas les yeux. Il me fixe avec une froideur si totale que mes os se glacent, et il ne dit rien. Ce silence est pire qu'un aveu. Je sens les larmes monter, mais je les écrase, je refuse de pleurer devant eux.
— Dis-moi que je rêve, dis-je d'une voix blanche.
Julien incline la tête, passe une main dans ses cheveux, puis esquisse un sourire sans chaleur.
— Tu ne rêves pas, Éléonore.
La phrase claque comme un fouet. Camille baisse les yeux mais ne s'écarte pas, sa main toujours sur le torse de Julien. Je vois dans son regard une lueur de triomphe. Ce n'est pas un accident, cette trahison a été choisie, savourée. Les murmures enflent derrière moi, des mains se tendent, que je repousse d'un geste brusque.
— Depuis combien de temps ? demandé-je, les dents serrées.
Julien hausse les épaules, un geste qui me fait plus mal que le baiser.
— Tu ne veux pas savoir la vérité. Tu n'as jamais su regarder les choses en face.
Son mépris me ronge. Il ne s'excuse pas, ne nie rien. Je le regarde, lui qui me jurait fidélité il y a quelques heures, et je ne vois plus que la dureté de sa mâchoire, la désinvolture de sa posture. La haine remplace l'amour, comble les fissures avec une violence qui me terrifie.
— Tu n'es qu'un lâche, dis-je, la voix tremblante.
Camille esquisse un geste vers moi, et je recule. Mes talons claquent sur le marbre. Son parfum sucré me soulève le cœur. La trahison est double, elle s'enfonce comme une lame.
Je retire ma bague, le platine froid, le diamant qui jette des reflets bleutés. Julien plisse les yeux mais ne dit rien. Je tiens l'anneau au-dessus de ma coupe de champagne, et je les regarde, lui, elle, ce tableau d'adultère qui me répugne. Mon cœur saigne, mais je souris, un sourire pâle, tranchant.
— Garde-la, dit Julien sans émotion. Elle vaut une fortune.
Je laisse tomber la bague dans le champagne. Le liquide frémit, les bulles s'accrochent au diamant, le tintement résonne. Camille pâlit. Les invités retiennent leur souffle. Je tiens debout, la colonne vertébrale raide, le visage lisse.
— C'est terminé, dis-je simplement.
Je pivote, ma robe effleurant le sol, et je traverse le couloir sans regarder personne. Les visages ne sont que des taches floues, des bouches ouvertes. La musique reprend, absurde, et mes pas résonnent, réguliers, mécaniques. Je me concentre sur le froid du marbre, sur le parfum entêtant des fleurs, sur le fracas de mon monde qui s'écroule.
Je pousse la grande porte vitrée, l'air glacial de la nuit me frappe le visage, et je m'arrête sur le seuil, le souffle court. Je ne me retourne pas. Je ne veux plus rien, sinon disparaître dans cette nuit sans lune. Mon cœur saigne, une déchirure lente et profonde. Mais je ne pleure pas. Pas ici. Pas devant eux.
Et c'est alors que je le sens, ce regard posé sur moi, différent des autres. Un homme se tient près d'une colonne, adossé à l'ombre, un verre de whisky à la main. Il ne chuchote pas, ne sourit pas, ne détourne pas les yeux. Ses cheveux noirs contrastent avec la pâleur de son visage, sa mâchoire est crispée, et ses yeux d'un brun presque noir me percent comme s'il voyait jusqu'à la fissure exacte de mon âme. Mon cœur manque un battement. Puis je détourne la tête, je m'avance dans le noir, et son regard reste gravé derrière mes paupières, brûlant, magnétique. Je ne sais pas encore que cet homme s'appelle Damien, ni qu'il s'apprête à entrer dans ma vie au moment précis où je viens de tout perdre.
Chapitre 6DamienLe refus d’Éléonore résonne encore, sec, tranchant, et cette phrase, « je ne veux plus dépendre d’aucun homme », tourne en boucle dans mon crâne comme une écharde. Je devrais dormir, oublier cette inconnue, mais je reste assis au fond du wagon, le regard fixé sur la nuit, les poings serrés sur mes cuisses. Le train tangue doucement, les néons blafards se reflètent sur la vitre, et je revois son visage ravagé, ses larmes séchées, sa mâchoire crispée. Elle m’a repoussé sans hésiter, sans même me laisser le temps de proposer davantage, et c’est ce refus qui m’obsède, parce qu’il était pur, sans calcul, sans cette arrière-pensée que je perçois chez toutes les autres.J’ai l’habitude des femmes qui sourient, qui s’approchent, qui savent exactement quoi dire pour obtenir ce qu’elles veulent, et je me laisse faire, parce que c’est simple, prévisible, confortable. Mais Éléonore n’a rien demandé, elle n’a pas cherché à me plaire, elle n’a même pas semblé remarquer qui j’étais
Chapitre 5ÉléonoreLe train file dans la nuit, secoué par un roulement sourd qui me traverse les os, et je reste assise près de la fenêtre, le front appuyé contre la vitre froide, les yeux fixés sur le paysage noir qui défile sans que je le voie vraiment. Mes larmes ont séché sur mes joues, laissant une sensation de sel et de froid, mais je ne les essuie plus, je n’en ai plus la force. Ma valise est calée entre mes jambes, mon manteau serré autour de moi comme un bouclier dérisoire, et je me répète en boucle que je ne dois plus rien attendre de personne, que chaque main tendue cache une lame, que chaque sourire peut mentir. Le wagon est presque vide, seulement quelques silhouettes assoupies plus loin, et l’odeur du tissu usé, du café renversé et du tabac froid imprègne l’air confiné, une odeur qui m’écœure et m’ancre en même temps dans cette réalité que je fuis.Je ne l’ai pas entendu approcher, pas tout de suite, et lorsque sa voix s’élève dans le silence, grave, posée, je sursaute
Chapitre 4DamienLa gare est déserte à cette heure, ou presque, et je me tiens dans l'ombre d'un pilier de béton, le col de mon manteau relevé, les mains enfoncées dans les poches, à regarder les néons blafards bourdonner au-dessus des quais vides. L'air sent la poussière, le métal froid et le café brûlé, une odeur de transit, de vies en suspens, de départs sans retours. Je devrais être ailleurs, n'importe où sauf ici, mais je n'arrive pas à me décider à avancer, à monter dans ce train qui m'attend, à quitter cette ville qui me colle à la peau comme un parfum de cendre. Et puis je la vois.Elle entre par les portes vitrées, silhouette fragile dans une robe de soie trop légère pour cette nuit glaciale, sa valise roulant derrière elle avec un bruit de roulettes qui résonne dans le hall vide. Ses cheveux sont défaits, son visage est pâle, marqué par des sillons de larmes qui brillent sous la lumière crue, et ses yeux, ses yeux si clairs, sont rougis, gonflés, épuisés. Elle s'arrête au m
Chapitre 3ÉléonoreLa maison est silencieuse, et ce silence pèse sur ma poitrine comme une chape de plomb. Je traverse la chambre, ouvre une valise noire sur le lit, et j’y range l’essentiel : quelques vêtements, mes papiers, une trousse de toilette. Mes gestes sont lents, mécaniques, comme si je pliais en même temps que ces tissus les lambeaux de ma vie d’avant. La pénombre est trouée par la lueur blafarde d’un lampadaire qui filtre à travers les rideaux, et chaque ombre me paraît étrangère, déjà lointaine. Je referme la valise d’un claquement sec, et ce bruit claque comme une porte qu’on claque à jamais.Je descends l’escalier sans allumer, effleurant la rampe, le papier peint, le cadre d’une photo que je refuse de regarder. L’odeur de la maison, ce mélange de cire d’abeille, de lavande et de son eau de toilette, s’accroche à moi comme un fantôme, et j’ai envie de m’en défaire, de m’arracher la peau. Je m’arrête devant la porte d’entrée, la main sur la poignée, les yeux brûlants, l
Chapitre 2ÉléonoreLe froid de la nuit s’infiltre à travers la soie de ma robe, mais je ne le sens presque plus, tant la douleur qui pulse dans ma poitrine occupe tout mon corps. Je me tiens sur la terrasse, les doigts crispés sur la pierre rugueuse, le dos tourné à la fête, aux rires, aux lumières qui continuent de scintiller derrière les vitres comme si le monde ne venait pas de s’effondrer. Des pas s’approchent, lourds, hésitants, puis s’arrêtent. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir que c’est lui, Julien, mon fiancé, l’homme qui m’a détruite sans un battement de cils. Sa présence est une brûlure dans mon dos, et je me force à rester droite, les épaules rigides, les mâchoires serrées, parce que je refuse de lui montrer l’étendue des dégâts.— Éléonore, dit-il, et sa voix est calme, posée, comme s’il s’adressait à une étrangère.Je me retourne lentement, le corps lourd, le cœur en charpie, et je le regarde. Il est là, les cheveux en désordre, la veste toujours froissée, l
Chapitre 1ÉléonoreLa musique flotte sous les lustres, les conversations bruissent, et je traverse la salle de réception avec l'élégance d'une femme qui refuse de montrer son angoisse. Ma robe de soie ivoire caresse mes jambes, les perles captent la lumière, et je cherche Julien des yeux, ce fiancé qui devait me rejoindre et qui tarde. Des regards se détournent, des chuchotements s'éteignent, et l'air saturé de jasmin me paraît soudain irrespirable.Je me dirige vers le fumoir, le cœur battant trop vite. La porte est entrouverte, un rai de lumière ambrée s'échappe, et j'entends un rire de femme, cristallin, trop intime. Ce rire, je le connais : Camille, mon amie, ma confidente. Je pousse le battant, et la scène me frappe de plein fouet.Julien est adossé au bureau en acajou, sa veste froissée, sa cravate dénouée. Camille est dans ses bras, sa robe de velours bordeaux relevée sur ses cuisses, ses doigts crispés sur la chemise blanche de mon fiancé. Leurs bouches se séparent à peine, l







