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Chapitre 3

Author: Histoire
last update publish date: 2026-08-19 18:15:05

Chapitre 3

Éléonore

La maison est silencieuse, et ce silence pèse sur ma poitrine comme une chape de plomb. Je traverse la chambre, ouvre une valise noire sur le lit, et j’y range l’essentiel : quelques vêtements, mes papiers, une trousse de toilette. Mes gestes sont lents, mécaniques, comme si je pliais en même temps que ces tissus les lambeaux de ma vie d’avant. La pénombre est trouée par la lueur blafarde d’un lampadaire qui filtre à travers les rideaux, et chaque ombre me paraît étrangère, déjà lointaine. Je referme la valise d’un claquement sec, et ce bruit claque comme une porte qu’on claque à jamais.

Je descends l’escalier sans allumer, effleurant la rampe, le papier peint, le cadre d’une photo que je refuse de regarder. L’odeur de la maison, ce mélange de cire d’abeille, de lavande et de son eau de toilette, s’accroche à moi comme un fantôme, et j’ai envie de m’en défaire, de m’arracher la peau. Je m’arrête devant la porte d’entrée, la main sur la poignée, les yeux brûlants, le ventre tordu. Je pense à ces années, aux matins où je partais en croyant revenir le soir, aux projets de mariage qui n’étaient que des mensonges. Mais je ne pleure pas. Je tourne la clé, j’ouvre, et je sors dans la nuit sans un regard en arrière.

L’air extérieur est glacial, chargé d’humidité et de terre mouillée. Le taxi attend au bout de l’allée, moteur tournant, feux rouges luisant dans l’obscurité. Je marche vers lui, ma valise roulant sur les pavés, le froid transperçant mon manteau trop fin. Le chauffeur descend, prend mon bagage sans un mot, et je m’installe sur la banquette arrière, les jambes flageolantes, le cœur en miettes. La voiture sent le désodorisant à la vanille et le tabac froid, une odeur écœurante qui me retourne l’estomac. Je presse mon front contre la vitre froide et je regarde la ville défiler.

Nous passons devant la boulangerie où j’achetais des croissants le dimanche, devant le parc où Julien m’avait demandée en mariage, devant le café où Camille me racontait ses secrets. Chaque lieu est une flèche empoisonnée qui se fiche dans ma poitrine. La ville est déserte, les rues luisent sous les réverbères, les vitrines éteintes semblent des tombes. Je comprends enfin que tout ce que j’ai vécu ici n’était qu’un théâtre de faux-semblants bâti sur du sable. Le taxi s’arrête à un feu rouge, et une première larme roule sur ma joue, puis une autre, puis un flot silencieux que je laisse couler sans un sanglot. Je pleure sur Julien, sur Camille, sur la femme que j’étais, et je me jure que plus jamais, plus jamais je ne laisserai quelqu’un s’approcher assez près pour me faire aussi mal.

Le chauffeur jette un coup d’œil dans le rétroviseur, puis détourne les yeux, et je lui suis reconnaissante de ce silence. Les lumières de la ville s’espacent, les immeubles laissent place aux arbres, à l’autoroute qui s’étire comme un ruban noir. La douleur reste tapie dans ma poitrine, mais l’éloignement m’apaise un peu, comme si chaque kilomètre m’arrachait à l’enfer que je fuis. Je ferme les yeux, épuisée, mais incapable de dormir, incapable d’échapper aux images de Julien dans le fumoir, de son sourire froid, de son « je ne t’aime plus » lancé comme une sentence, du sourire triomphant de Camille. La honte me submerge, rouge, brûlante, et je serre les poings, enfonçant mes ongles dans mes paumes jusqu’à la douleur, pour me rappeler que je suis vivante. Je me promets de devenir forte, froide, indifférente, de ne plus jamais laisser mon cœur saigner pour un homme qui n’en vaut pas la peine.

Tandis que la ville natale disparaît derrière moi, avalée par la nuit, je sens quelque chose se fissurer, se refermer, se verrouiller en moi. L’Éléonore d’avant est morte dans cette maison, dans ce fumoir, dans ce taxi. Celle qui en émerge n’a plus rien à perdre. Je rouvre les yeux, le regard fixé sur la route noire, infinie, et je me fais une dernière promesse, silencieuse, solennelle : plus jamais je ne m’abandonnerai à l’amour, plus jamais je ne me laisserai consumer par quelqu’un d’autre, plus jamais je ne reviendrai en arrière. La nuit m’enveloppe, le froid me transperce, et pour la première fois depuis des heures, je respire. Mal, mais je respire. Et c’est déjà quelque chose, un début, une lueur vacillante dans les ténèbres de mon âme. Devant moi, il n’y a plus que la route, et cette promesse qui bat dans ma poitrine comme un second cœur, dur, fermé, méfiant, mais vivant. Je m’appelle Éléonore, et je ne laisserai plus jamais personne me briser.

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