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Chapitre VI — La Macabre Découverte

Author: Yzak
last update publish date: 2026-03-16 20:00:42

Il dépassait trois heures du matin quand Henri Joyal rentra chez lui.

Il sifflotait. Il avait cette façon de marcher des hommes qui ont passé une bonne soirée et qui ne savent pas encore ce qui les attend de l'autre côté de leur porte — légère, un peu nonchalante, les mains dans les poches du pardessus. Il poussa la porte, vit la lumière au salon, vit les deux inconnus, vit sa sœur assise dans le fauteuil avec ce visage qu'elle avait quand quelque chose d'irréparable s'était produit.

Il s'arrêta.

Brien n'y alla pas par quatre chemins.

— Emma, votre sœur, est morte.

Henri pâlit affreusement. Pas la pâleur calculée de quelqu'un qui joue la surprise — la vraie, celle qui vide un visage en une seconde et laisse les traits sans défense.

— Quoi ? fit-il, interloqué.

— Je dis que votre sœur est morte. Assassinée — puisqu'elle était paralysée et ne pouvait pas se plonger elle-même un poignard dans le cœur.

Un silence. Henri porta la main à l'encadrement de la porte comme pour s'y appuyer.

— Oh.

Brien laissa le mot flotter une seconde, puis :

— Qu'avez-vous fait depuis votre départ de la DEMI-LUNE ?

— J'ai toujours été avec mon amie Cécile Lévesque.

— Où ça ?

Le jeune homme rougit légèrement et répondit en baissant les yeux.

— Chez elle.

— Le numéro de téléphone de mademoiselle Lévesque ?

Henri le donna. Beloeil sortit appeler. Brien se tourna vers Jeannine.

— Il y a longtemps que la victime était paralysée ?

— Depuis son accident d'automobile. Il y a deux ans.

— Racontez-moi.

Jeannine s'exécuta — pour la deuxième fois de la journée, avec cette fatigue particulière de ceux qui répètent une histoire douloureuse. La brume, Emma au volant, Henri et Paiement à l'arrière, Aline Maranda la danseuse. L'accident bête et brutal. Aline tuée sur le coup. Emma paralysée à vie.

Quand elle prononça le nom d'Aline Maranda, Albert Brien tressaillit imperceptiblement.

— N'était-elle pas la blonde de votre frère ? demanda-t-il.

— En effet.

Brien nota quelque chose mentalement sans le dire. Serra lui avait raconté ce soir au cabaret qu'Aline Maranda avait d'abord été sa femme à lui — avant que Henri Joyal la lui enlève. Le cercle se resserrait autour de la DEMI-LUNE d'une façon qui n'avait peut-être rien d'accidentel.

— Joyal et Paiement étaient aussi dans le véhicule au moment de l'accident ?

— Oui.

— Et ni l'un ni l'autre n'a subi la moindre égratignure ?

Jeannine dit avec un brin de fatalisme :

— Les accidents d'autos ont parfois de ces bizarreries.

Brien hocha la tête sans répondre.

Beloeil revint, l'air satisfait.

— Cécile Lévesque confirme en tous points l'alibi de Joyal.

On entendit à ce moment une clef grincer dans la serrure de la porte d'entrée. Jeannine leva la tête.

— Ce doit être Irénée qui entre.

C'était bien lui.

Irénée Paiement resta pétrifié quand Beloeil lui annonça sans précaution la mort violente de sa fiancée. Il pâlit d'une façon qui ne se commande pas — ce blanc soudain sous la peau qui trahit une émotion vraie ou un excellent sang-froid. Les deux se ressemblent dangereusement.

Brien demanda, de la même voix égale qu'il aurait utilisée pour commander un café :

— Où étiez-vous entre minuit et deux heures du matin ?

— Je me suis promené seul dans la montagne.

— Seul ?

— Comme je vous le dis.

Son lit n'était pas défait. Jeannine le fit remarquer. Beloeil eut un rire sardonique.

— Les assassins n'ont généralement pas la conscience assez tranquille pour dormir immédiatement après un meurtre.

— Oui, dit Brien. Ils aiment mieux se promener...

— ...dans la montagne, par exemple, compléta le gros Théo.

Paiement était très pâle.

— M'accusez-vous de meurtre ? demanda-t-il d'une voix blanche.

— Non, dit Albert.

— Pas encore, dit Beloeil. Mais ne quittez pas la ville.


Brien s'était levé. Il fit le tour du salon lentement, les mains dans le dos, examinant les meubles, les cadres, les bibelots — cette façon qu'il avait d'habiter un espace inconnu jusqu'à ce qu'il lui appartienne.

Il s'arrêta devant Jeannine.

— Ainsi, dit-il, c'était votre sœur Emma qui, exclusivement, avait hérité de toute la fortune de votre mère ?

— Oui, monsieur.

— Donnez-moi le nom et l'adresse du notaire de votre sœur.

Jeannine s'exécuta.

Albert alla appeler le notaire au téléphone, lui enjoignant de se rendre chez les Joyal immédiatement. C'était trois heures et demie du matin. Le notaire obtempéra avec une mauvaise humeur fort compréhensible — mais il obtempéra.


Maître Gélinas arriva vingt minutes plus tard, enveloppé dans un manteau jeté à la hâte sur un pyjama rayé, les cheveux aplatis d'un côté, une mallette en cuir sous le bras. Il avait le regard offensé de quelqu'un qu'on a sorti du seul endroit sensé où se trouver à cette heure de la nuit.

Quand Brien l'eut mis au courant du meurtre, le notaire posa sa mallette sur la table du salon, l'ouvrit avec les gestes solennels d'un homme qui a conscience de son importance, et dit :

— Dans un cas grave comme celui-ci, ce n'est pas trahir le secret professionnel que de vous renseigner sur la nature des dernières volontés de la victime Emma Joyal. Nous sommes ici, messieurs, en présence d'un testament d'une nature tout à fait particulière et originale.

Brien dit, avec une patience appliquée :

— Notaire, entortillez donc moins vos phrases.

Maître Gélinas s'indigna.

— Un officier de loi doit peser ses paroles comme ses écrits.

Il se défit néanmoins d'un raclement de gorge et poursuivit :

— Le testament de feu Emma Joyal commence de façon singulière. Elle dit que si elle n'écoutait que sa raison et son cœur, elle léguerait sa fortune entière à son fiancé Irénée Paiement — le seul être au monde qui lui soit véritablement dévoué. Elle dit même, en toutes lettres, qu'elle craint que l'un des membres de sa famille soit son assassin.

Personne ne bougea.

— Cependant, continua le notaire, elle dit vouloir respecter la volonté de sa mère — qui lui avait demandé de répartir ses biens également entre Jeannine Joyal, Henri Joyal et Irénée Paiement, avec une rente viagère de cent dollars hebdomadaires à son père Emmanuel Joyal.

Beloeil soupira longuement.

— Ainsi, dit-il en promenant son regard sur les personnes présentes, vous aviez tous un intérêt à faire disparaître la victime.

Jeannine protesta faiblement. Henri regardait le plancher.

Paiement ne dit rien.

Brien dit :

— Défense est faite à tous de quitter cette maison jusqu'à nouvel ordre.

Il ajouta, se tournant vers Beloeil :

— Je vais avoir besoin de Paulot. Ton expert en empreintes digitales.

— À cette heure ?

— Immédiatement.

— Il va pousser les hauts cris.

— Qu'importe.

Beloeil sortit en direction du téléphone, résigné. Brien resta dans le salon, debout, silencieux. Il regardait Irénée Paiement — cet homme admirable, ce fiancé éternel, ce saint laïc que tout le monde s'accordait à trouver exemplaire.

Quelque chose dans ce portrait trop parfait ne sonnait pas juste.

Quelque chose ne sonnait pas juste du tout.

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