LOGINLe DEMI-LUNE était ce genre d'endroit qui se prenait pour mieux que ce qu'il était — lumières tamisées, nappes à carreaux, orchestre de quatre musiciens qui jouaient trop fort pour couvrir les conversations. Ça marchait. La salle était pleine la plupart des soirs, et les filles qui dansaient sur la petite scène du fond attiraient une clientèle fidèle et peu regardante.
Théo Beloeil, le gros détective provincial, et Albert Brien, le détective national des Canadiens français, occupaient une table dans l'angle. Beloeil avait commandé deux bières. Brien n'avait pas encore touché à la sienne.
— Ainsi, dit Beloeil en s'essuyant la bouche, c'est encore parce que tu es mal pris que tu m'appelles à ton secours. De quoi s'agit-il, cette fois ?
Brien souriait — ce sourire tranquille qui agaçait prodigieusement son partenaire parce qu'il signifiait toujours que Brien savait déjà tout.
— Il s'agit d'Alonzo Farinelli.
Beloeil fronça les sourcils.
— Connais pas.
— Farinelli, il y a dix ans, a fait un court séjour à la prison de Bordeaux. Possession de drogues.
— C'était un dôpé ?
— Tu l'as en plein.
— Et après ?
— Il est sorti de prison et on ne l'a plus jamais repincé. On a bien son portrait à la Sûreté, mais un homme change tellement en dix ans.
Brien leva un doigt.
— Les empreintes digitales, elles, ne changent pas.
— Tu l'as encore en plein, vieux. Mais dis-moi de quoi il s'agit, à la fin.
— Il s'agit du hold-up de la Banque Canadienne Nationale. La succursale de la rue Sainte-Catherine, coin Saint-Denis.
Beloeil se redressa.
— Celle-là même ?
— Celle-là même. Les empreintes digitales d'Alonzo Farinelli étaient sur les lieux du crime.
— Ah. Ça devient intéressant. Continue.
— Mes informateurs habituels m'ont dit que Farinelli avait l'habitude de fréquenter cet établissement.
Beloeil balaya la salle du regard.
— C'est donc la raison pour laquelle nous sommes à la DEMI-LUNE.
— Nous n'avons qu'à attendre et à ouvrir l'œil.
À ce moment, Albano Serra s'approcha de leur table. Le gérant du cabaret était un homme trapu, la quarantaine passée, les épaules larges et les yeux sombres de quelqu'un à qui on ne raconte pas d'histoires. Il connaissait les deux détectives — et eux le connaissaient.
Il s'arrêta devant eux, les bras croisés, un sourire en coin.
— Que me vaut l'honneur de cette visite, messieurs ?
Beloeil dit, direct :
— Albano, tu as toujours coopéré avec la police. Je vais te demander quelque chose.
Serra ouvrit les mains.
— Allez, Beloeil.
— Tu connais Alonzo Farinelli ?
— Oui.
— Y a-t-il longtemps qu'il est venu ici ?
Serra réfléchit. Ses mâchoires se serrèrent imperceptiblement.
— Il venait quand Aline Maranda était ma blonde. Puis le maudit Henri Joyal m'a enlevé Aline. C'est à peu près dans le même temps que Farinelli a cessé de venir ici.
Il posa les poings sur la table et ses yeux prirent cette lueur sombre qui précède les mauvaises nouvelles.
— Le torrieu de Joyal, dit-il, il vient encore de m'enlever ma blonde — Cécile Lévesque cette fois. Il va finir par me payer ça, lui.
C'est précisément ce moment que choisit Henri Joyal pour franchir la porte du cabaret.
Serra serra les poings. Brien et Beloeil regardèrent entrer le jeune homme avec intérêt. Joyal traversa la salle sans les voir, salua quelques têtes connues, et disparut dans les coulisses derrière la scène.
Les deux détectives échangèrent un regard, prirent congé d'Albano Serra et sortirent.
Il était minuit passé quand la dernière représentation commença.
Brien et Beloeil s'étaient postés de l'autre côté de la rue Sainte-Catherine, dans l'auto. Le moteur était froid. Beloeil soufflait dans ses mains.
La salle se vida peu à peu. Les lumières du DEMI-LUNE s'éteignirent une par une.
Puis Henri Joyal sortit, Cécile Lévesque pendue à son bras.
De l'autre côté de la rue, dans son véhicule, Serra avait tout vu. Il serra de nouveau les poings.
— Il va en avoir une tannante, se promit-il à voix basse.
Il dit à son chef de garçons resté dans l'embrasure :
— Tu fermes, Léo. Je m'en vais.
Sa voiture quitta la Sainte-Catherine, prit la rue Guy, et s'arrêta bientôt en face de la résidence des Joyal — une demeure imposante du boulevard Westmount, silencieuse et sombre à cette heure.
Serra attendit.
Dans la demi-obscurité, un homme sortit de la maison. Il s'approcha de la voiture et dit, sans même regarder le chauffeur :
— Bonne nuit. Je suis Emmanuel Joyal.
Le père du maudit Henri, pensa Serra.
Le vieillard ordonna, souverain :
— Conduisez-moi immédiatement auprès de ma femme millionnaire.
Serra, interloqué, demanda :
— Où ça ?
— Au cimetière. Il m'arrive souvent de passer la nuit avec elle, couché sur sa tombe.
Serra n'eut même pas le temps de répondre. Le vieux fou avait déjà oublié sa demande et rentrait paisiblement chez lui, les mains dans le dos, comme quelqu'un qui revient d'une promenade ordinaire.
Serra consulta sa montre. Une heure dix.
Joyal était sans doute encore en train de caresser Cécile. Il poussa un juron.
La lune se leva. Elle éclaira la porte principale des Joyal d'une lumière froide et précise.
Un homme sortit de la maison — pas Henri. Quelqu'un de plus mince, marchant à pas rapides, le col relevé.
Comme il passait près de la voiture sans regarder, Serra tressaillit.
Il le reconnut.
— Alonzo Farinelli, murmura-t-il. C'était Alonzo Farinelli.
Puis il pesta entre ses dents — si Joyal pouvait arriver maintenant, il lui sacrerait la volée promise et filerait. Mais ce ne fut pas Henri qui arriva. Ce fut une autre automobile dont les freins crièrent au moment de s'arrêter devant la demeure.
Serra vit, à sa grande stupeur, que la voiture était conduite par un constable en uniforme.
Il n'attendit pas la suite. Il embraya et déguerpit.
Mais Albert Brien était déjà hors du véhicule.
Il dépassait trois heures du matin quand Henri Joyal rentra chez lui.Il sifflotait. Il avait cette façon de marcher des hommes qui ont passé une bonne soirée et qui ne savent pas encore ce qui les attend de l'autre côté de leur porte — légère, un peu nonchalante, les mains dans les poches du pardessus. Il poussa la porte, vit la lumière au salon, vit les deux inconnus, vit sa sœur assise dans le fauteuil avec ce visage qu'elle avait quand quelque chose d'irréparable s'était produit.Il s'arrêta.Brien n'y alla pas par quatre chemins.— Emma, votre sœur, est morte.Henri pâlit affreusement. Pas la pâleur calculée de quelqu'un qui joue la surprise — la vraie, celle qui vide un visage en une seconde et laisse les traits sans défense.— Quoi ? fit-il, interloqué.— Je dis que votre s
Emma Joyal gisait toujours sur le dos dans son lit.Les yeux fixes, vides, grands ouverts — exactement comme Jeannine les avait laissés une heure plus tôt. Mais il y avait maintenant quelque chose de nouveau, quelque chose qui n'était pas là avant.Un poignard enfoncé jusqu'à la garde dans le cœur.Jeannine porta les deux mains à sa bouche. Le cri qu'elle poussa était celui de quelqu'un qui tombe — court, involontaire, définitif.Brien se tourna vers Camirand.— Pas une minute à perdre. Vite, docteur, examinez la victime.Le médecin s'approcha, tâta le pouls d'Emma, posa l'oreille sur sa poitrine. Jeannine éclata en sanglots dans l'embrasure de la porte — des sanglots silencieux, les épaules secouées, la tête baissée, comme quelqu'un qui pleure depuis trop longtemps pour que ça fasse encore
On se couchait tôt chez les Joyal.Pas par vertu — par épuisement. La maison avait ce genre d'atmosphère lourde qui use les gens sans qu'ils s'en aperçoivent, comme une accumulation de jours sans joie, de repas silencieux, de portes fermées. Emma régnait sur tout ça depuis son fauteuil roulant avec la tyrannie particulière des impotents qui ont de l'argent.La chambre de Jeannine était contiguë à celle de sa sœur. Une simple cloison les séparait — assez mince pour qu'on entende tout, pas assez pour qu'on puisse intervenir à temps.Ce soir-là, Jeannine s'était endormie dans le salon en attendant le retour du docteur Camirand. Elle avait lu quelques pages d'un roman, puis ses yeux s'étaient fermés tout seuls.Vers onze heures, quelque chose la réveilla.Elle se dressa d'un coup, le cœur battant, sans savoi
Le DEMI-LUNE était ce genre d'endroit qui se prenait pour mieux que ce qu'il était — lumières tamisées, nappes à carreaux, orchestre de quatre musiciens qui jouaient trop fort pour couvrir les conversations. Ça marchait. La salle était pleine la plupart des soirs, et les filles qui dansaient sur la petite scène du fond attiraient une clientèle fidèle et peu regardante.Théo Beloeil, le gros détective provincial, et Albert Brien, le détective national des Canadiens français, occupaient une table dans l'angle. Beloeil avait commandé deux bières. Brien n'avait pas encore touché à la sienne.— Ainsi, dit Beloeil en s'essuyant la bouche, c'est encore parce que tu es mal pris que tu m'appelles à ton secours. De quoi s'agit-il, cette fois ?Brien souriait — ce sourire tranquille qui agaçait prodigieusement son par
Il y avait une chose que Jeannine n'avait pas dite au docteur Camirand.Son grand-père paternel était mort fou.Emmanuel, son père, se ressentait de cet héritage — depuis quelques mois sa raison vacillait de façon visible, préoccupante, parfois terrifiante. Jeannine le regardait dériver et ne disait rien. Il y avait déjà assez de douleur dans cette maison sans en rajouter.Elle n'avait pas encore retiré son manteau quand la voix d'Emma claqua depuis l'étage.— Viens ici, grande sotte.Jeannine monta sans se presser. Elle s'approcha de la chaise roulante, s'accroupit légèrement pour être à la hauteur de sa sœur — ce geste machinal qu'elle faisait depuis deux ans, ce geste qui lui coûtait quelque chose à chaque fois.— Tu veux, soeurette ?— Je veux savoir où tu es allée.
Le tramway de Westmount sentait la laine mouillée et le tabac froid.Jeannine Joyal s'y était glissée sans bruit, son petit chien mandchou Fripon serré contre elle, et depuis dix minutes elle regardait défiler les façades grises du boulevard sans vraiment les voir. Elle avait souri au wattman. Elle avait payé son ticket. Elle avait fait tout ce qu'on fait quand on ne veut pas qu'on se souvienne de vous.Personne ne devait savoir où elle allait.Surtout pas Emma.Si sa sœur avait envoyé le chauffeur de la famille — et Emma en était tout à fait capable —, l'homme aurait rapporté chaque détail du trajet avec la précision zélée d'un informateur. Alors Jeannine avait pris le tram. Comme une fille ordinaire. Comme une fille qui n'a pas de sœur paralysée à la maison qui la surveille, la juge et l'accuse de vouloir