Se connecterOn se couchait tôt chez les Joyal.
Pas par vertu — par épuisement. La maison avait ce genre d'atmosphère lourde qui use les gens sans qu'ils s'en aperçoivent, comme une accumulation de jours sans joie, de repas silencieux, de portes fermées. Emma régnait sur tout ça depuis son fauteuil roulant avec la tyrannie particulière des impotents qui ont de l'argent.
La chambre de Jeannine était contiguë à celle de sa sœur. Une simple cloison les séparait — assez mince pour qu'on entende tout, pas assez pour qu'on puisse intervenir à temps.
Ce soir-là, Jeannine s'était endormie dans le salon en attendant le retour du docteur Camirand. Elle avait lu quelques pages d'un roman, puis ses yeux s'étaient fermés tout seuls.
Vers onze heures, quelque chose la réveilla.
Elle se dressa d'un coup, le cœur battant, sans savoir pourquoi. Le salon était sombre. Fripon dormait en boule à ses pieds.
Puis elle l'entendit.
Un gémissement sourd, étouffé — qui venait de la chambre d'Emma.
Elle n'eut pas le temps de réfléchir. Elle traversa le corridor en courant, poussa la porte, chercha le commutateur à tâtons et alluma.
Ce qu'elle vit lui coupa le souffle.
Emma gisait sur le dos dans son lit, les yeux grands ouverts et vitreux, la bouche blanche d'écume. Ses mains inertes reposaient sur le drap comme deux choses abandonnées. Elle ne bougeait pas. Elle respirait à peine.
— Ciel !
Jeannine se rua sur le téléphone.
— Docteur Camirand, vite — venez tout de suite. Ma sœur se meurt. Vous savez, celle dont je vous ai parlé cet après-midi.
La voix du médecin, à l'autre bout, était celle d'un homme habitué aux urgences nocturnes — calme, précise, sans affect inutile.
— Dans dix minutes je serai chez vous. Quels sont les symptômes, pour que j'apporte le nécessaire ?
— Elle a les yeux vitreux et la bave à la bouche.
Un silence d'une seconde.
— Alors il n'y a pas de doute — c'est un empoisonnement. Attendez, j'accours.
Camirand arriva en neuf minutes.
Il examina Emma sans un mot, méthodique, les gestes précis d'un homme qui a vu pire et qui n'en laisse rien paraître. Jeannine se tenait dans l'embrasure de la porte, les bras croisés sur la poitrine, les ongles enfoncés dans ses paumes.
— Empoisonnement à la morphine, dit enfin le médecin. Surdose. Je suis arrivé juste à temps.
Il sortit une pompe stomacale de sa trousse. Il vida l'estomac de la paralytique, lui donna ensuite du lait, puis un vomitif. Emma se mit à restituer — toujours inconsciente, toujours absente, son corps travaillant seul à sa propre survie.
— Elle dormira encore quelques heures, dit Camirand en refermant sa trousse. Passons dans une autre pièce, mademoiselle.
Au salon, face à face, le médecin dit sans détour :
— Mon devoir est de prévenir la police.
Jeannine baissa la tête.
— Vous avez raison, docteur. Puisqu'il s'agit d'une tentative de suicide.
Camirand la regarda fixement.
— Il ne s'agit pas d'une tentative de suicide.
Les yeux de Jeannine s'écarquillèrent.
— Mais comment...
— Votre sœur est entièrement paralysée, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Alors elle n'a pas pu prendre cette morphine toute seule. Il a fallu que quelqu'un la lui donne.
Le silence qui suivit fut de ceux qu'on n'oublie pas. Jeannine entendit le mot avant même qu'il soit prononcé.
— Il a fallu que quelqu'un lui donne cette morphine, continua Camirand, et cela probablement contre sa volonté. Ce quelqu'un est un assassin.
— Oh. Je comprends. C'est épouvantable.
— Je pars. En cours de route je m'arrêterai à la Sûreté Provinciale pour faire ma dénonciation.
Il prit son chapeau. Jeannine ne bougea pas tout de suite. Elle regardait le tapis, les mains jointes, comme quelqu'un qui fait le compte de ce que cette nuit allait changer — pour Emma, pour la maison, pour tous ceux qui dormaient encore à l'étage sans savoir.
Elle était seule avec son père. Henri n'était pas rentré. Paiement non plus.
Elle remonta s'asseoir dans le corridor devant la porte de sa sœur.
Et elle attendit.
Ce fut à peu près à ce moment qu'Albano Serra, garé de l'autre côté du boulevard Westmount, vit Albert Brien bondir hors de la voiture de police.
Beloeil descendit à son tour, accompagné du docteur Camirand qui sortait justement de chez les Joyal. Les deux hommes échangèrent quelques mots rapides. Beloeil ordonna au constable de rester au volant.
Brien appuya sur le bouton de la sonnette électrique.
Le son traversa la maison silencieuse.
Là-haut, dans le corridor sombre, Jeannine sursauta, se leva, et descendit ouvrir.
Elle avait les yeux pleins de sommeil et quelque chose de cassé dans le regard — cette expression particulière des gens qui ont eu peur et qui n'en sont pas encore tout à fait revenus.
— Oh, c'est vous, docteur, dit-elle à Camirand en réprimant un bâillement. Excusez-moi, je m'étais endormie dans le salon en vous attendant. Je crois bien que je me suis rendormie dès après votre départ.
— Moi et la police, dit le médecin.
Jeannine poussa un Oh bref et s'effaça pour les laisser entrer.
Derrière elle, la maison était noire et silencieuse.
Quelque chose dans ce silence n'était pas ordinaire.
Brien le sentit dès le seuil — ce genre de sensation qu'on ne s'explique pas mais qu'on n'ignore jamais quand on fait son métier depuis assez longtemps. Il posa la main sur le bras de Beloeil.
Beloeil dit, autoritaire :
— Mademoiselle, conduisez-nous immédiatement dans la chambre de votre sœur.
Jeannine les fit entrer et referma la porte derrière eux. Puis elle prit la tête du groupe dans le corridor obscur et ouvrit la porte de la chambre d'Emma.
Elle s'arrêta net.
— Tiens. Quelqu'un a éteint dans la chambre d'Emma.
— Vous l'aviez laissée allumée ? demanda Brien.
— Oui.
— Vous en êtes sûre ?
— Absolument.
Beloeil dit avec impatience :
— Comme vous êtes la seule à connaître l'emplacement exact du commutateur, mademoiselle, veuillez faire de la lumière.
Jeannine allongea le bras dans l'obscurité.
La chambre s'illumina.
Tout le monde poussa en même temps un cri.
Le train de Montréal partait à sept heures du matin.Brien arriva en avance à la gare du Palais, sa valise légère à la main, et s'installa dans un compartiment côté fleuve. Il aimait voir le Saint-Laurent s'éloigner derrière lui quand le train prenait de la vitesse — cette façon qu'avait le fleuve de rester immobile pendant que tout le reste bougeait, comme un homme qui a vu trop d'histoires pour s'en émouvoir encore.Il déplia le journal du matin.En première page, sous une photographie du Château Frontenac, le compte rendu complet de l'arrestation de Gilbenski occupait trois colonnes. Le journaliste avait fait son travail avec enthousiasme — opération audacieuse, le célèbre détective Brien, coup de maître de la Sûreté Provinciale. Brien lut jusqu'au bout, replia le journal s
Le lendemain matin, Brien était de retour au Château Frontenac.Il avait dormi six heures — un record pour lui en cours d'enquête — et se sentait avec cette clarté particulière des matins après les nuits difficiles, quand tout ce qui semblait compliqué la veille apparaît soudainement simple et ordonné comme une page de comptabilité bien tenue.Il descendit prendre son petit-déjeuner dans la grande salle à manger, commanda des œufs et du café, et s'installa face au fleuve. Le Saint-Laurent brillait sous le soleil de juin. Sur l'autre rive, Lévis dormait encore dans sa verdure. Rien dans ce paysage ne laissait deviner qu'à Hadlow Cove, sur un vieux bateau échoué que personne ne regardait plus depuis des années, une jeune femme avait failli perdre sa liberté et sa fortune en même temps.Gilles Rousseau arriva &agr
Gypsie ficela Nina Malta avec une efficacité qui surprit Brien.Elle faisait des nœuds solides, méthodiques, sans trembler — les nœuds de quelqu'un qui a appris à ne compter que sur soi. Quand ce fut fait elle se redressa et regarda le détective.— Bien, dit Brien. Maintenant le chef-comptable.Gypsie le conduisit dans une pièce adjacente — un réduit sans fenêtre qui sentait le bois moisi et la peur. Un homme d'une cinquantaine d'années était allongé sur un matelas de fortune, les yeux fermés, la respiration régulière d'un sommeil épuisé. Il avait les poignets marqués par les cordes et les chevilles enflées. Son visage portait les traces de ce qu'il avait enduré — pas des coups, quelque chose de pire. La souffrance précise et calculée de quelqu'un qui cherche une information.—
Celui qu'on appelait Adélard était un colosse noir et hirsute.Il venait de déficeler Albert et refermer la lourde porte de la cale à cadenas. Brien se leva lentement, se dégourdit les membres en se promenant dans l'espace réduit. Le plancher avait une pente fort prononcée — le bateau était échoué, pas seulement amarré. Échoué depuis longtemps, à en juger par l'odeur de vase et de bois pourri qui imprégnait les cloisons.Il avait faim. Il avait soif. Et il avait ce calme particulier qui le prenait dans les situations sans issue apparente — ce calme que Beloeil appelait, avec une admiration teintée d'exaspération, la sérénité du condamné à mort.La porte se rouvrit.Adélard passa la tête.— Où suis-je ? demanda Brien.Le colosse dit d'une voix r
— La chambre 10333 est au dixième étage, n'est-ce pas ?C'était Albert Brien qui venait de poser cette question au garçon d'ascenseur du Château Frontenac. Il avait emprunté la serviette de Rousseau — en cuir brun, initiales dorées, l'air d'un homme d'affaires sérieux — et l'avait ouverte pour y glisser des liasses de billets de mille dollars et d'autres de plus grosses dénominations.— Oui, monsieur, répondit le garçon.La cage s'arrêta au dixième et le détective en sortit.Ce fut Nina Malta elle-même qui lui ouvrit la porte.— Monsieur... ?— Je suis l'associé du courtier Rousseau.— Entrez.La femme ajouta, hôtesse accomplie :— Donnez-moi votre chapeau.Brien s'assit dans un fauteuil de velours bordeaux et posa la serviette sur ses genoux. La chambre
Brien raconta tout au chef.Méline Savard et Gypsie Savern étaient une seule et unique personne. La fille du multimillionnaire mort s'était enfuie jusqu'à Lorette pour vivre soixante jours de liberté sous un nom d'emprunt — et ce soir des bandits l'avaient enlevée sur une route forestière à cinq milles du Lac Bleu.Le chef écouta sans l'interrompre. Quand Brien eut fini, il dit :— Ainsi les craintes du secrétaire étaient justifiées.— Oui.— Alors, Brien, ne perdez pas une minute. Retrouvez-moi cette fille.— J'y compte bien, patron. Mais j'ai besoin d'un renseignement d'abord. Les titres des actions — comment se présentent-ils ?— Ce sont des actions au porteur qui se négocient couramment à la Bourse. N'importe quel inconnu peut les échanger pour de l'argent comptant.&mdash







