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Chapitre IV — Chez les Joyal

Author: Yzak
last update Last Updated: 2026-03-12 20:00:30

On se couchait tôt chez les Joyal.

Pas par vertu — par épuisement. La maison avait ce genre d'atmosphère lourde qui use les gens sans qu'ils s'en aperçoivent, comme une accumulation de jours sans joie, de repas silencieux, de portes fermées. Emma régnait sur tout ça depuis son fauteuil roulant avec la tyrannie particulière des impotents qui ont de l'argent.

La chambre de Jeannine était contiguë à celle de sa sœur. Une simple cloison les séparait — assez mince pour qu'on entende tout, pas assez pour qu'on puisse intervenir à temps.

Ce soir-là, Jeannine s'était endormie dans le salon en attendant le retour du docteur Camirand. Elle avait lu quelques pages d'un roman, puis ses yeux s'étaient fermés tout seuls.

Vers onze heures, quelque chose la réveilla.

Elle se dressa d'un coup, le cœur battant, sans savoir pourquoi. Le salon était sombre. Fripon dormait en boule à ses pieds.

Puis elle l'entendit.

Un gémissement sourd, étouffé — qui venait de la chambre d'Emma.

Elle n'eut pas le temps de réfléchir. Elle traversa le corridor en courant, poussa la porte, chercha le commutateur à tâtons et alluma.

Ce qu'elle vit lui coupa le souffle.

Emma gisait sur le dos dans son lit, les yeux grands ouverts et vitreux, la bouche blanche d'écume. Ses mains inertes reposaient sur le drap comme deux choses abandonnées. Elle ne bougeait pas. Elle respirait à peine.

— Ciel !

Jeannine se rua sur le téléphone.

— Docteur Camirand, vite — venez tout de suite. Ma sœur se meurt. Vous savez, celle dont je vous ai parlé cet après-midi.

La voix du médecin, à l'autre bout, était celle d'un homme habitué aux urgences nocturnes — calme, précise, sans affect inutile.

— Dans dix minutes je serai chez vous. Quels sont les symptômes, pour que j'apporte le nécessaire ?

— Elle a les yeux vitreux et la bave à la bouche.

Un silence d'une seconde.

— Alors il n'y a pas de doute — c'est un empoisonnement. Attendez, j'accours.


Camirand arriva en neuf minutes.

Il examina Emma sans un mot, méthodique, les gestes précis d'un homme qui a vu pire et qui n'en laisse rien paraître. Jeannine se tenait dans l'embrasure de la porte, les bras croisés sur la poitrine, les ongles enfoncés dans ses paumes.

— Empoisonnement à la morphine, dit enfin le médecin. Surdose. Je suis arrivé juste à temps.

Il sortit une pompe stomacale de sa trousse. Il vida l'estomac de la paralytique, lui donna ensuite du lait, puis un vomitif. Emma se mit à restituer — toujours inconsciente, toujours absente, son corps travaillant seul à sa propre survie.

— Elle dormira encore quelques heures, dit Camirand en refermant sa trousse. Passons dans une autre pièce, mademoiselle.


Au salon, face à face, le médecin dit sans détour :

— Mon devoir est de prévenir la police.

Jeannine baissa la tête.

— Vous avez raison, docteur. Puisqu'il s'agit d'une tentative de suicide.

Camirand la regarda fixement.

— Il ne s'agit pas d'une tentative de suicide.

Les yeux de Jeannine s'écarquillèrent.

— Mais comment...

— Votre sœur est entièrement paralysée, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Alors elle n'a pas pu prendre cette morphine toute seule. Il a fallu que quelqu'un la lui donne.

Le silence qui suivit fut de ceux qu'on n'oublie pas. Jeannine entendit le mot avant même qu'il soit prononcé.

— Il a fallu que quelqu'un lui donne cette morphine, continua Camirand, et cela probablement contre sa volonté. Ce quelqu'un est un assassin.

— Oh. Je comprends. C'est épouvantable.

— Je pars. En cours de route je m'arrêterai à la Sûreté Provinciale pour faire ma dénonciation.

Il prit son chapeau. Jeannine ne bougea pas tout de suite. Elle regardait le tapis, les mains jointes, comme quelqu'un qui fait le compte de ce que cette nuit allait changer — pour Emma, pour la maison, pour tous ceux qui dormaient encore à l'étage sans savoir.

Elle était seule avec son père. Henri n'était pas rentré. Paiement non plus.

Elle remonta s'asseoir dans le corridor devant la porte de sa sœur.

Et elle attendit.


Ce fut à peu près à ce moment qu'Albano Serra, garé de l'autre côté du boulevard Westmount, vit Albert Brien bondir hors de la voiture de police.

Beloeil descendit à son tour, accompagné du docteur Camirand qui sortait justement de chez les Joyal. Les deux hommes échangèrent quelques mots rapides. Beloeil ordonna au constable de rester au volant.

Brien appuya sur le bouton de la sonnette électrique.

Le son traversa la maison silencieuse.

Là-haut, dans le corridor sombre, Jeannine sursauta, se leva, et descendit ouvrir.

Elle avait les yeux pleins de sommeil et quelque chose de cassé dans le regard — cette expression particulière des gens qui ont eu peur et qui n'en sont pas encore tout à fait revenus.

— Oh, c'est vous, docteur, dit-elle à Camirand en réprimant un bâillement. Excusez-moi, je m'étais endormie dans le salon en vous attendant. Je crois bien que je me suis rendormie dès après votre départ.

— Moi et la police, dit le médecin.

Jeannine poussa un Oh bref et s'effaça pour les laisser entrer.

Derrière elle, la maison était noire et silencieuse.

Quelque chose dans ce silence n'était pas ordinaire.

Brien le sentit dès le seuil — ce genre de sensation qu'on ne s'explique pas mais qu'on n'ignore jamais quand on fait son métier depuis assez longtemps. Il posa la main sur le bras de Beloeil.

Beloeil dit, autoritaire :

— Mademoiselle, conduisez-nous immédiatement dans la chambre de votre sœur.

Jeannine les fit entrer et referma la porte derrière eux. Puis elle prit la tête du groupe dans le corridor obscur et ouvrit la porte de la chambre d'Emma.

Elle s'arrêta net.

— Tiens. Quelqu'un a éteint dans la chambre d'Emma.

— Vous l'aviez laissée allumée ? demanda Brien.

— Oui.

— Vous en êtes sûre ?

— Absolument.

Beloeil dit avec impatience :

— Comme vous êtes la seule à connaître l'emplacement exact du commutateur, mademoiselle, veuillez faire de la lumière.

Jeannine allongea le bras dans l'obscurité.

La chambre s'illumina.

Tout le monde poussa en même temps un cri.

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