LOGINIl y avait une chose que Jeannine n'avait pas dite au docteur Camirand.
Son grand-père paternel était mort fou.
Emmanuel, son père, se ressentait de cet héritage — depuis quelques mois sa raison vacillait de façon visible, préoccupante, parfois terrifiante. Jeannine le regardait dériver et ne disait rien. Il y avait déjà assez de douleur dans cette maison sans en rajouter.
Elle n'avait pas encore retiré son manteau quand la voix d'Emma claqua depuis l'étage.
— Viens ici, grande sotte.
Jeannine monta sans se presser. Elle s'approcha de la chaise roulante, s'accroupit légèrement pour être à la hauteur de sa sœur — ce geste machinal qu'elle faisait depuis deux ans, ce geste qui lui coûtait quelque chose à chaque fois.
— Tu veux, soeurette ?
— Je veux savoir où tu es allée.
— Au théâtre.
— Pourquoi ne m'as-tu pas demandé la voiture ?
Jeannine eut un petit rire sec.
— Je ne voulais pas faire attendre le chauffeur pendant des heures à la porte du cinéma.
Les yeux d'Emma s'enflammèrent.
— Ce n'est pas vrai.
— Qu'est-ce qui n'est pas vrai, soeurette ?
Emma ne répondit pas à ça. Elle attaqua autrement.
— Où es-tu allée, meurtrière ?
— Au cinéma. Je te le répète.
— Non. Si tu n'as pas pris la voiture, c'est que tu avais peur que mon chauffeur te voie partir. Tu avais peur qu'il me dise où tu allais.
La paralytique avait frappé juste. Jeannine sentit le rouge lui monter aux joues et ne put rien y faire.
Ce fut Henri qui la sauva — ou plutôt qui fit diversion, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Il entra en trombe, l'œil allumé, les bras grands ouverts.
— Emma, ma chérie, je t'amène de la visite.
Jeannine fronça les sourcils.
— Emma, demanda Henri, ton fiancé est-il là ?
— Il est toujours là, dit Emma. Il n'y a que lui qui s'occupe de moi convenablement.
Le frère se frotta les mains.
— Parfait. Car Cécile aime la musique, et Irénée lui jouera du piano.
— Cécile ? dit Jeannine. C'est une nouvelle, Henri ?
Elle ajouta, sans pouvoir s'en empêcher :
— Une autre servante sans éducation, sans doute.
Henri protesta avec l'indignation sincère de quelqu'un qui n't jamais tort.
— Cécile Lévesque, une servante ? Tu te trompes. C'est une danseuse, et une danseuse merveilleuse. Elle danse au plus chic cabaret en ville — le DEMI-LUNE.
Le nom fit son effet.
— Le DEMI-LUNE, remarqua Jeannine. Mais c'est là que dansait la pauvre Aline.
Emma frissonna — un frisson bref, involontaire, qu'elle réprima aussitôt.
— Celle qui est morte dans le fatal accident, murmura-t-elle.
Henri passa outre.
— Cécile attend dans la voiture. Je la fais entrer au salon ?
Emma haussa les épaules.
— Fais. Ce sera une distraction. Mais d'abord, Henri, pousse ma chaise roulante et installe-moi au salon.
Henri venait à peine de sortir chercher la danseuse quand Irénée Paiement entra par l'autre porte. Il était de ces hommes qu'on dit admirables — attentionné, discret, dévoué corps et âme à une femme qu'il ne pourrait jamais vraiment épouser. Emma n'accordait sa confiance qu'à lui seul dans cette maison, et il portait ce privilège avec une patience de saint.
— Il y a une jeune fille qui veut t'entendre jouer du piano, lui dit Emma.
— Qui donc ?
— La flamme actuelle d'Henri.
— Il a encore changé de femmes ?
— Ça te surprend ?
Paiement éclata de rire.
— Pas le moins du monde. Il change plus souvent de femmes que de chemises.
Emma dit d'une voix presque tendre :
— Il est loin d'être comme toi, Irénée.
Henri revint tenant par le bras une jeune fille pas laide du tout — vive, les joues trop fardées, les lèvres trop rouges, les yeux brillants de quelqu'un qui trouve tout formidable et ne s'en cache pas.
— Ma petite amie, Cécile Lévesque, présenta-t-il.
Cécile se tourna vers Paiement avec un sourire direct.
— Jouez-moi un morceau de piano, monsieur.
Le fiancé s'inclina, ironique.
— Vous voulez la valse de la servante, mademoiselle ?
— Oh ! oui, une valse, dit Cécile avec enthousiasme. Ce sera délicieux.
Irénée s'installa au piano et joua le Danube Bleu de Strauss. Il jouait bien — avec cette aisance un peu froide des gens qui ont trop travaillé pour que ça paraisse encore naturel.
Quand il eut terminé, il se retourna.
— Comment avez-vous aimé cela, mademoiselle ?
Cécile fit une moue mutine.
— C'est bien vieux jeu, ça, monsieur.
Emma dit, mordante :
— On ne peut pas dire que vous soyez vieux jeu, vous — vous êtes tellement neuve que vous ne me semblez pas encore terminée.
Cécile rit nerveusement. Et c'est le vieux Emmanuel qui choisit ce moment pour entrer, en pyjama et pantoufles, les cheveux en bataille, l'œil absent de ceux qui vivent à moitié dans un autre monde.
— Qui n'est pas encore terminée ? demanda-t-il.
— Moi, monsieur, fit Cécile.
Le vieillard se tourna vers elle, s'inclina avec une courtoisie d'un autre siècle.
— Oh ! dit-il, Madame Bernhardt — ne vous ai-je pas rencontrée à Paris il y a une quarantaine d'années ?
— Mais, Monsieur, j'ai seulement vingt ans.
Sa réponse se perdit dans l'éclat de rire général. Emmanuel, lui, avait déjà oublié l'incident. Il se tourna vers Paiement.
— Irénée, je t'ai entendu jouer tout à l'heure. Joue-moi donc la marche funèbre de Chopin.
Tollé général. Le vieux expliqua, placide :
— Ça me rappelle ma pauvre défunte épouse qui me menait toujours par le bout du nez à cause de son argent.
Cécile tenta bravement de redresser la conversation.
— Monsieur Paiement, voulez-vous nous jouer un jitterbug ?
Emma hurla.
— C'est le comble de l'insulte ! Me demander la musique la plus mouvementée au monde devant moi — moi qui ne peux faire un seul mouvement !
Cette fois, Cécile ne put tenir. Elle éclata en sanglots. Henri l'entraîna doucement vers la sortie, lui fit descendre les marches du perron, l'installa dans l'auto.
— Oh ! Henri, que ta famille est méchante, exécrable !
Joyal rit.
— Ils portaient leur caractère du dimanche aujourd'hui, ma petite chérie.
— Je ne veux plus jamais, jamais revenir ici.
— C'est toi qui as voulu entendre Irénée jouer du piano.
— Ah ! la méchante famille, Henri.
— Tu ne m'aimes pas moins à cause d'eux, dis, Cécile ?
— Oh ! non, grand fou.
— Alors à minuit, à la DEMI-LUNE ?
Elle posa sa tête contre son épaule.
— Entendu. Je t'attendrai, mon amour.
Le train de Montréal partait à sept heures du matin.Brien arriva en avance à la gare du Palais, sa valise légère à la main, et s'installa dans un compartiment côté fleuve. Il aimait voir le Saint-Laurent s'éloigner derrière lui quand le train prenait de la vitesse — cette façon qu'avait le fleuve de rester immobile pendant que tout le reste bougeait, comme un homme qui a vu trop d'histoires pour s'en émouvoir encore.Il déplia le journal du matin.En première page, sous une photographie du Château Frontenac, le compte rendu complet de l'arrestation de Gilbenski occupait trois colonnes. Le journaliste avait fait son travail avec enthousiasme — opération audacieuse, le célèbre détective Brien, coup de maître de la Sûreté Provinciale. Brien lut jusqu'au bout, replia le journal s
Le lendemain matin, Brien était de retour au Château Frontenac.Il avait dormi six heures — un record pour lui en cours d'enquête — et se sentait avec cette clarté particulière des matins après les nuits difficiles, quand tout ce qui semblait compliqué la veille apparaît soudainement simple et ordonné comme une page de comptabilité bien tenue.Il descendit prendre son petit-déjeuner dans la grande salle à manger, commanda des œufs et du café, et s'installa face au fleuve. Le Saint-Laurent brillait sous le soleil de juin. Sur l'autre rive, Lévis dormait encore dans sa verdure. Rien dans ce paysage ne laissait deviner qu'à Hadlow Cove, sur un vieux bateau échoué que personne ne regardait plus depuis des années, une jeune femme avait failli perdre sa liberté et sa fortune en même temps.Gilles Rousseau arriva &agr
Gypsie ficela Nina Malta avec une efficacité qui surprit Brien.Elle faisait des nœuds solides, méthodiques, sans trembler — les nœuds de quelqu'un qui a appris à ne compter que sur soi. Quand ce fut fait elle se redressa et regarda le détective.— Bien, dit Brien. Maintenant le chef-comptable.Gypsie le conduisit dans une pièce adjacente — un réduit sans fenêtre qui sentait le bois moisi et la peur. Un homme d'une cinquantaine d'années était allongé sur un matelas de fortune, les yeux fermés, la respiration régulière d'un sommeil épuisé. Il avait les poignets marqués par les cordes et les chevilles enflées. Son visage portait les traces de ce qu'il avait enduré — pas des coups, quelque chose de pire. La souffrance précise et calculée de quelqu'un qui cherche une information.—
Celui qu'on appelait Adélard était un colosse noir et hirsute.Il venait de déficeler Albert et refermer la lourde porte de la cale à cadenas. Brien se leva lentement, se dégourdit les membres en se promenant dans l'espace réduit. Le plancher avait une pente fort prononcée — le bateau était échoué, pas seulement amarré. Échoué depuis longtemps, à en juger par l'odeur de vase et de bois pourri qui imprégnait les cloisons.Il avait faim. Il avait soif. Et il avait ce calme particulier qui le prenait dans les situations sans issue apparente — ce calme que Beloeil appelait, avec une admiration teintée d'exaspération, la sérénité du condamné à mort.La porte se rouvrit.Adélard passa la tête.— Où suis-je ? demanda Brien.Le colosse dit d'une voix r
— La chambre 10333 est au dixième étage, n'est-ce pas ?C'était Albert Brien qui venait de poser cette question au garçon d'ascenseur du Château Frontenac. Il avait emprunté la serviette de Rousseau — en cuir brun, initiales dorées, l'air d'un homme d'affaires sérieux — et l'avait ouverte pour y glisser des liasses de billets de mille dollars et d'autres de plus grosses dénominations.— Oui, monsieur, répondit le garçon.La cage s'arrêta au dixième et le détective en sortit.Ce fut Nina Malta elle-même qui lui ouvrit la porte.— Monsieur... ?— Je suis l'associé du courtier Rousseau.— Entrez.La femme ajouta, hôtesse accomplie :— Donnez-moi votre chapeau.Brien s'assit dans un fauteuil de velours bordeaux et posa la serviette sur ses genoux. La chambre
Brien raconta tout au chef.Méline Savard et Gypsie Savern étaient une seule et unique personne. La fille du multimillionnaire mort s'était enfuie jusqu'à Lorette pour vivre soixante jours de liberté sous un nom d'emprunt — et ce soir des bandits l'avaient enlevée sur une route forestière à cinq milles du Lac Bleu.Le chef écouta sans l'interrompre. Quand Brien eut fini, il dit :— Ainsi les craintes du secrétaire étaient justifiées.— Oui.— Alors, Brien, ne perdez pas une minute. Retrouvez-moi cette fille.— J'y compte bien, patron. Mais j'ai besoin d'un renseignement d'abord. Les titres des actions — comment se présentent-ils ?— Ce sont des actions au porteur qui se négocient couramment à la Bourse. N'importe quel inconnu peut les échanger pour de l'argent comptant.&mdash
Il était dix heures du matin quand Brien pénétra dans le bureau de Beloeil.Dehors, Montréal s'était remis en marche comme si rien ne s'était passé. Les tramways sonnaient. Les marchands levaient leurs rideaux de fer. Les gens pressaient le pas sur les trottoirs, le col relevé contre le fr
On n'avait pas encore bougé le corps d'Alonzo Farinelli du plancher.Il n'était pas mort — la balle de Brien l'avait traversé l'épaule proprement, sans fracasser l'os — mais il le croyait. Et dans cette conviction, quelque chose s'était bris&e
L'auto de Beloeil remontait le boulevard Westmount dans le silence gris de l'aube naissante.Serra était assis à l'arrière, encadré par deux constables. Paulot, l'expert en empreintes, ronchonnait à voix basse depuis la Sûreté — un ronc
L'auto filait vers la Sûreté Provinciale.Beloeil conduisait. Brien regardait défiler les rues désertes de Montréal — ce Montréal d'avant l'aube qui appartient aux travailleurs de nuit, aux insomniaques et aux coupables. Les lampadaires dessin