Home / Mystère/Thriller / Morphine et Poignard / Chapitre V — Albano Serra

Share

Chapitre V — Albano Serra

Author: Yzak
last update Last Updated: 2026-03-13 20:00:11

Emma Joyal gisait toujours sur le dos dans son lit.

Les yeux fixes, vides, grands ouverts — exactement comme Jeannine les avait laissés une heure plus tôt. Mais il y avait maintenant quelque chose de nouveau, quelque chose qui n'était pas là avant.

Un poignard enfoncé jusqu'à la garde dans le cœur.

Jeannine porta les deux mains à sa bouche. Le cri qu'elle poussa était celui de quelqu'un qui tombe — court, involontaire, définitif.

Brien se tourna vers Camirand.

— Pas une minute à perdre. Vite, docteur, examinez la victime.

Le médecin s'approcha, tâta le pouls d'Emma, posa l'oreille sur sa poitrine. Jeannine éclata en sanglots dans l'embrasure de la porte — des sanglots silencieux, les épaules secouées, la tête baissée, comme quelqu'un qui pleure depuis trop longtemps pour que ça fasse encore beaucoup de bruit.

Camirand se redressa.

— Elle est morte.

Beloeil eut un mouvement d'impatience. Brien dit, neutre :

— Évidemment. On ne vit pas avec un poignard dans le cœur. Mais depuis combien de temps ?

— La rigidité cadavérique n'est pas encore apparente. La victime est morte depuis un quart d'heure, une demi-heure tout au plus.

Beloeil dit aussitôt :

— C'est sans doute l'homme qui stationnait en voiture devant la porte qui l'a tuée.

Mais Brien hocha négativement la tête.

— Pas si vite, Théo. Pas si vite.

Il s'était accroupi près du lit et examinait le poignard avec une attention de collectionneur — sans le toucher, les mains dans le dos, penchant la tête d'un côté puis de l'autre.

— Il n'y a pas d'empreintes dessus, dit-il enfin. Elles ont été soigneusement essuyées.

— Donne-moi le numéro de licence de l'auto, Albert.

Brien ne répondit pas tout de suite. Il regardait encore le poignard.

— Donne-moi le numéro, répéta Beloeil.

— Oui, oui.

Brien se releva et le lui donna. Beloeil disparut dans le couloir en direction du téléphone. Brien se tourna vers Jeannine.

— Voulez-vous, mademoiselle, éveiller tout le monde dans la maison et les réunir dans le salon. Le plus vite possible.

Jeannine sortit sans un mot.

Brien resta seul un moment dans la chambre de la morte. Il regarda Emma Joyal — ce visage figé, ces yeux ouverts sur rien, cette bouche que la morphine avait laissée blanche. Quelqu'un avait d'abord essayé de la tuer proprement, sans violence, avec la discrétion chimique d'une surdose. Puis, découvrant qu'elle respirait encore à son retour, ce même quelqu'un avait choisi la brutalité.

L'urgence avait remplacé le calcul.

C'était une erreur. Les erreurs, Brien les collectionnait.


Beloeil revint dans le couloir, l'air satisfait de quelqu'un qui sait une chose que les autres ne savent pas encore.

— Le gaz n'était pas content, dit-il, mais dans quelques minutes nous saurons le nom du propriétaire de l'auto.

Brien offrit :

— Allons attendre dans le salon l'arrivée des dormeurs.

— Soit, allons.


Ils n'attendirent pas longtemps.

Jeannine revint la première, accompagnée de son père. Emmanuel Joyal avait enfilé un pyjama oriental — soie crème à liserés bordeaux — et traversait l'existence avec la sérénité bienheureuse de ceux qui n'ont plus tout à fait conscience de la traverser.

— Vous vouliez me voir, messieurs, dit-il aux détectives avec une obséquiosité de maître d'hôtel. Vous venez sans doute pour le monument ?

Brien, impassible :

— C'est ça, monsieur Joyal. Nous venons pour le monument.

— Ce nouveau monument funéraire, je le veux fait en forme de signe de piastre. Ma pauvre femme aimait tant l'argent que ça lui fera plaisir ainsi.

Beloeil toussa. Brien demanda, de la même voix égale :

— Êtes-vous sorti ce soir, monsieur Joyal ?

Le vieillard eut un petit rire cassé.

— On ne peut rien cacher à ces sacrés vendeurs de monuments, dit-il. Mais oui, je suis sorti. Je voulais aller coucher avec ma femme au cimetière — il m'arrive souvent de passer la nuit couché sur sa tombe. Mais j'ai rencontré l'ange Gabriel à la porte.

— L'ange Gabriel ?

— Il était dans son auto, à la porte. Il m'a dit que ma femme recevait Prosper Mérimée cette nuit.

— Et qui est Mérimée ?

— Mérimée, mais c'est le grand écrivain français, le premier cavalier de ma femme. Vous comprenez, quand l'Ange Gabriel m'a dit ça, je n'ai pas voulu les déranger et je suis rentré me coucher.

Brien lança un regard en biais à Beloeil. Ils avaient tous les deux compris : l'Ange Gabriel du vieux n'était nul autre que l'automobiliste inconnu qui avait détalé à leur approche. Emmanuel Joyal, dans son délire paisible, avait croisé l'assassin sans le savoir.

Le téléphone sonna.

— Je vais répondre, dit Beloeil.

Il revint deux minutes plus tard. Son visage avait changé d'expression.

— Sais-tu quel était le gars qui était à la porte en auto ?

Brien haussa les épaules.

— Certainement que non. Et je te prie de ne pas me tenir en suspens.

— Eh bien, c'était le gérant de la DEMI-LUNE.

— Albano Serra. Celui à qui nous avons parlé ce soir au cabaret.

— Lui-même. Il n'aimait guère Henri Joyal.

— Évidemment. Joyal lui avait volé deux de ses blondes.

Beloeil se redressa, autoritaire.

— Je vais immédiatement ordonner l'arrestation et la détention de Serra comme suspect.

Brien hocha la tête lentement.

— Si tu penses qu'Albano est le coupable tu te trompes. Mais tu as peut-être raison de l'arrêter — ça va lui délier la langue. Je le questionnerai demain matin.

On entendit une clef grincer dans la serrure de la porte d'entrée.

Jeannine leva la tête.

— Ce doit être Irénée qui entre.

C'était bien lui.

Irénée Paiement resta pétrifié quand Beloeil lui annonça, sans précaution particulière, la mort violente de sa fiancée. Il pâlit d'une façon qui ne se commande pas — ce blanc soudain sous la peau qui trahit une émotion vraie ou un excellent sang-froid.

— Où étiez-vous entre minuit et deux heures du matin ? demanda Brien.

— Je me suis promené seul dans la montagne.

— Seul ?

— Comme je vous le dis.

Son lit n'était pas défait. Jeannine le fit remarquer.

Beloeil eut un rire sardonique.

— Les assassins n'ont généralement pas la conscience assez tranquille pour dormir immédiatement après un meurtre.

— Oui, surenchérit Brien. Ils aiment mieux se promener...

— ...dans la montagne, par exemple, compléta Beloeil.

Paiement était très pâle.

— M'accusez-vous de meurtre ? demanda-t-il d'une voix blanche.

— Non, dit Albert.

— Pas encore, dit Beloeil. Mais ne quittez pas la ville.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Morphine et Poignard   Chapitre VI — La Macabre Découverte

    Il dépassait trois heures du matin quand Henri Joyal rentra chez lui.Il sifflotait. Il avait cette façon de marcher des hommes qui ont passé une bonne soirée et qui ne savent pas encore ce qui les attend de l'autre côté de leur porte — légère, un peu nonchalante, les mains dans les poches du pardessus. Il poussa la porte, vit la lumière au salon, vit les deux inconnus, vit sa sœur assise dans le fauteuil avec ce visage qu'elle avait quand quelque chose d'irréparable s'était produit.Il s'arrêta.Brien n'y alla pas par quatre chemins.— Emma, votre sœur, est morte.Henri pâlit affreusement. Pas la pâleur calculée de quelqu'un qui joue la surprise — la vraie, celle qui vide un visage en une seconde et laisse les traits sans défense.— Quoi ? fit-il, interloqué.— Je dis que votre s

  • Morphine et Poignard   Chapitre V — Albano Serra

    Emma Joyal gisait toujours sur le dos dans son lit.Les yeux fixes, vides, grands ouverts — exactement comme Jeannine les avait laissés une heure plus tôt. Mais il y avait maintenant quelque chose de nouveau, quelque chose qui n'était pas là avant.Un poignard enfoncé jusqu'à la garde dans le cœur.Jeannine porta les deux mains à sa bouche. Le cri qu'elle poussa était celui de quelqu'un qui tombe — court, involontaire, définitif.Brien se tourna vers Camirand.— Pas une minute à perdre. Vite, docteur, examinez la victime.Le médecin s'approcha, tâta le pouls d'Emma, posa l'oreille sur sa poitrine. Jeannine éclata en sanglots dans l'embrasure de la porte — des sanglots silencieux, les épaules secouées, la tête baissée, comme quelqu'un qui pleure depuis trop longtemps pour que ça fasse encore

  • Morphine et Poignard   Chapitre IV — Chez les Joyal

    On se couchait tôt chez les Joyal.Pas par vertu — par épuisement. La maison avait ce genre d'atmosphère lourde qui use les gens sans qu'ils s'en aperçoivent, comme une accumulation de jours sans joie, de repas silencieux, de portes fermées. Emma régnait sur tout ça depuis son fauteuil roulant avec la tyrannie particulière des impotents qui ont de l'argent.La chambre de Jeannine était contiguë à celle de sa sœur. Une simple cloison les séparait — assez mince pour qu'on entende tout, pas assez pour qu'on puisse intervenir à temps.Ce soir-là, Jeannine s'était endormie dans le salon en attendant le retour du docteur Camirand. Elle avait lu quelques pages d'un roman, puis ses yeux s'étaient fermés tout seuls.Vers onze heures, quelque chose la réveilla.Elle se dressa d'un coup, le cœur battant, sans savoi

  • Morphine et Poignard   Chapitre III — Au Cabaret de la Demi-Lune

    Le DEMI-LUNE était ce genre d'endroit qui se prenait pour mieux que ce qu'il était — lumières tamisées, nappes à carreaux, orchestre de quatre musiciens qui jouaient trop fort pour couvrir les conversations. Ça marchait. La salle était pleine la plupart des soirs, et les filles qui dansaient sur la petite scène du fond attiraient une clientèle fidèle et peu regardante.Théo Beloeil, le gros détective provincial, et Albert Brien, le détective national des Canadiens français, occupaient une table dans l'angle. Beloeil avait commandé deux bières. Brien n'avait pas encore touché à la sienne.— Ainsi, dit Beloeil en s'essuyant la bouche, c'est encore parce que tu es mal pris que tu m'appelles à ton secours. De quoi s'agit-il, cette fois ?Brien souriait — ce sourire tranquille qui agaçait prodigieusement son par

  • Morphine et Poignard   Chapitre II — Cécile Lévesque

    Il y avait une chose que Jeannine n'avait pas dite au docteur Camirand.Son grand-père paternel était mort fou.Emmanuel, son père, se ressentait de cet héritage — depuis quelques mois sa raison vacillait de façon visible, préoccupante, parfois terrifiante. Jeannine le regardait dériver et ne disait rien. Il y avait déjà assez de douleur dans cette maison sans en rajouter.Elle n'avait pas encore retiré son manteau quand la voix d'Emma claqua depuis l'étage.— Viens ici, grande sotte.Jeannine monta sans se presser. Elle s'approcha de la chaise roulante, s'accroupit légèrement pour être à la hauteur de sa sœur — ce geste machinal qu'elle faisait depuis deux ans, ce geste qui lui coûtait quelque chose à chaque fois.— Tu veux, soeurette ?— Je veux savoir où tu es allée.

  • Morphine et Poignard   Chapitre I — L'Asile

    Le tramway de Westmount sentait la laine mouillée et le tabac froid.Jeannine Joyal s'y était glissée sans bruit, son petit chien mandchou Fripon serré contre elle, et depuis dix minutes elle regardait défiler les façades grises du boulevard sans vraiment les voir. Elle avait souri au wattman. Elle avait payé son ticket. Elle avait fait tout ce qu'on fait quand on ne veut pas qu'on se souvienne de vous.Personne ne devait savoir où elle allait.Surtout pas Emma.Si sa sœur avait envoyé le chauffeur de la famille — et Emma en était tout à fait capable —, l'homme aurait rapporté chaque détail du trajet avec la précision zélée d'un informateur. Alors Jeannine avait pris le tram. Comme une fille ordinaire. Comme une fille qui n'a pas de sœur paralysée à la maison qui la surveille, la juge et l'accuse de vouloir

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status