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Chapitre VIII — Henri Joyal

Autor: Yzak
last update Data de publicação: 2026-03-18 20:00:07

L'auto de Beloeil remontait le boulevard Westmount dans le silence gris de l'aube naissante.

Serra était assis à l'arrière, encadré par deux constables. Paulot, l'expert en empreintes, ronchonnait à voix basse depuis la Sûreté — un ronchonnement continu, méthodique, qui avait fini par ressembler à du bruit de fond. Beloeil l'ignorait. Brien regardait par la vitre.

Les maisons dormaient encore de chaque côté du boulevard. Des façades propres, des jardins bien tenus, des vies rangées derrière des briques solides. Le genre de quartier où les gens meurent dans leur lit, de vieillesse, entourés des leurs.

Ce soir il y avait eu une exception.

— Tu peux apporter tes menottes, avait dit Brien.

Beloeil les sentait dans sa poche. Lourdes, froides, indifférentes.

— Une dernière chose, dit Brien sans se retourner.

— Quoi ?

— Quand nous entrerons, tu te tiendras prêt mais tu ne bougeras que sur mon signal. Surveille Paiement de près. Moi je garde la main sur mon revolver dans la poche.

— Tu t'attends à de la résistance ?

— Je m'attends à tout.

La voiture s'arrêta devant la résidence des Joyal. Les lumières brûlaient encore au salon — cette lueur jaune derrière les rideaux qui ressemble à une veillée funèbre.


La maison avait changé d'atmosphère.

Quand Jeannine leur ouvrit la porte, Brien remarqua immédiatement la fatigue sur son visage — pas la fatigue du sommeil manqué, mais celle qui vient de comprendre que rien ne sera plus jamais comme avant. Elle s'effaça pour les laisser entrer sans un mot, les yeux secs, les mains croisées devant elle comme une petite fille sage devant quelque chose de trop grand pour elle.

Dans le salon, Henri Joyal était avachi dans un fauteuil, les coudes sur les genoux, fixant le tapis. Il avait le teint cendré de quelqu'un qui a bu et qui vient de dégrisér trop vite, trop brutalement.

Irénée Paiement se tenait debout près de la fenêtre, le dos tourné à la pièce, regardant dehors. Immobile. Parfaitement immobile. La nuque raide, les épaules carrées — ce genre d'immobilité qui ressemble à de la maîtrise de soi mais qui pourrait tout aussi bien être de la préparation.

Emmanuel Joyal dormait dans son fauteuil oriental, les mains jointes sur le ventre, le visage paisible d'un homme visité par des anges.

Brien entra le premier. Il dit, de cette voix qui n'élevait jamais le ton et n'en avait pas besoin :

— Il ne s'agit que d'une affaire de routine. Nous allons, à tour de rôle, prendre vos empreintes digitales. Nous commencerons par vous, monsieur Paiement.

Paiement se retourna lentement. Son visage était calme. Trop calme peut-être — mais Brien avait appris depuis longtemps à ne rien conclure d'un visage calme.

— Comme vous voudrez, monsieur.

Paulot, qui avait instantanément cessé de ronchonner dès qu'il avait du travail, s'approcha avec son nécessaire. Paiement se laissa faire avec une aisance aimable — le genre d'homme habitué à être agréable en toutes circonstances.

Quand l'expert eut terminé, Brien l'attira dans le corridor et sortit de sa poche une enveloppe qu'il lui tendit.

— Ce sont les empreintes d'Alonzo Farinelli. Dossier de la Sûreté, il y a dix ans. Compare.

Paulot ne jeta qu'un coup d'œil sur les deux cartons.

Un seul coup d'œil.

Il releva la tête vers Brien avec cet air de quelqu'un à qui on vient de montrer la solution d'un problème trop simple.

— Un vulgaire apprenti, dit-il, te dirait que Farinelli et Paiement ne sont qu'un seul et même homme.

— Je le savais, mon vieux.

Brien avait la certitude depuis l'heure. Il avait su — ou presque su — dès le moment où Serra avait décrit Farinelli sortant de chez les Joyal dans la nuit. Dès le moment où il avait appris qu'Aline Maranda avait connu Farinelli et qu'elle était morte dans un accident dont les détails ne tenaient pas. Dès le moment où le notaire avait lu les clauses du testament.

Un homme qui change de nom, qui séduit une riche héritière, qui tue la seule personne susceptible de le reconnaître sous son ancienne identité — puis qui attend patiemment, des années, que la femme qu'il a épousée en esprit finisse de mourir.

Ce soir elle n'avait pas fini assez vite.

Alors il était revenu.

— Maintenant, dit Brien à voix basse, pour le coup de théâtre. Va chercher Albano Serra dehors.

Paulot sortit. Brien rentra dans le salon et attira Beloeil à l'écart.

— Prépare tes menottes sans les montrer. Tiens-toi prêt et surveille Paiement de près quand Serra entrera. Moi, je porte la main à mon revolver dans la poche et je tire à la moindre alerte.

Beloeil hocha la tête sans rien dire. Ses doigts trouvèrent les menottes dans sa poche.


Paulot entra tenant Albano Serra par le bras.

Le gérant du DEMI-LUNE avait les traits tirés, les yeux battus, mais quelque chose de résolu dans la mâchoire. Il parcourut la pièce du regard — Henri avachi, Emmanuel endormi, Jeannine debout — et s'arrêta sur Paiement.

Brien indiqua Paiement du doigt et demanda à Serra, de la voix la plus ordinaire du monde :

— Connaissez-vous cet homme ?

Serra ouvrit la bouche.

Le nouvel arrivant s'écria le premier :

— Mais oui.

Paiement était très pâle.

Serra dit, la voix tranchante comme un éclat de verre :

— C'est Alonzo Farinelli.

Ce qui se passa ensuite prit moins de trois secondes.

Le meurtrier porta la main à son gousset. Brien tira à travers le drap de sa poche. L'autre s'écroula au plancher — touché à l'épaule, pas mortellement, mais il ne le savait pas encore. Il se crut mourant. Et dans cette seconde où il se crut mourant, toute la construction patiente de dix années de mensonge s'effondra d'un coup.

— Oui, dit-il depuis le plancher, la voix cassée. Je l'avoue. Je suis le coupable.

Jeannine porta la main à sa bouche.

Henri Joyal releva enfin la tête — et pour la première fois de la nuit, son regard était parfaitement sobre.

L'ambulance fut appelée.

Mais avant qu'elle arrive, Irénée Paiement — Alonzo Farinelli — dit tout.

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