تسجيل الدخولOn n'avait pas encore bougé le corps d'Alonzo Farinelli du plancher.
Il n'était pas mort — la balle de Brien l'avait traversé l'épaule proprement, sans fracasser l'os — mais il le croyait. Et dans cette conviction, quelque chose s'était brisé en lui. Dix ans de calcul, de patience, de mensonge méticuleux, évaporés en une seconde comme de la buée sur une vitre froide. Ce qui restait ressemblait moins à un homme qu'à une mécanique détraquée qui tourne encore par inertie.
Beloeil avait passé les menottes. Paulot était allé téléphoner à l'ambulance. Serra se tenait dans l'encadrement de la porte, les bras croisés, le regard dur de quelqu'un qui attend depuis trop longtemps d'être enfin du bon côté.
Brien s'accroupit près du blessé.
— Vous avez dit que vous avouez. Alors parlez. Maintenant. Tout.
Farinelli tourna la tête. Ses yeux — ces yeux qu'on avait trouvés admirables, dévoués, pleins d'une tendresse désintéressée — étaient vides à présent. Deux trous dans un masque.
— J'ai assassiné Emma Joyal, dit-il. Pour avoir son héritage.
Sa voix était plate. Presque professionnelle.
— Lorsque je l'ai connue, elle m'a demandé si j'étais italien. Elle m'a dit qu'elle n'aimait pas les Italiens. Alors j'ai dit que non — que mon nom était Paiement. Irénée Paiement. Et j'ai construit ce personnage pierre par pierre. L'homme admirable. Le fiancé éternel. Le saint.
Il eut un sourire sans joie.
— Ce n'était pas difficile. Les gens croient ce qu'on leur montre. Emma voulait croire qu'il existait un homme entièrement dévoué à elle. Je lui ai donné cet homme. Des années durant.
— Aline Maranda, dit Brien.
Le sourire disparut.
— Oui. Aline. Quand Henri Joyal a commencé à sortir avec elle, j'ai eu peur. Aline me connaissait sous mon vrai nom — Farinelli. On s'était fréquentés avant qu'elle parte danser au DEMI-LUNE. Si elle me voyait chez les Joyal, si elle parlait...
Il s'arrêta. Dans un fauteuil, à l'autre bout de la pièce, le vieil Emmanuel ronflait doucement. Henri Joyal regardait le plancher. Jeannine, debout contre le mur, les bras serrés sur elle-même, ne pleurait plus — elle avait ce regard fixe des gens qui sont au-delà des larmes.
— La nuit de l'accident, continua Farinelli, le brouillard était épais. Emma conduisait trop vite. Quand la voiture a derapé et heurté le poteau, Aline a perdu connaissance. J'ai vu ma chance. J'avais un éclat de verre dans la main — le pare-brise d'arrière venait d'éclater. Je lui ai ouvert l'artère temporale. Ça prend dix secondes. Ensuite j'ai déplacé le corps.
— Et Emma, dit Brien. Emma qui a hérité de tout.
— Emma qui a hérité de tout. J'allais l'épouser, mais la paralysie a rendu le mariage impossible. Alors j'ai attendu. Des années. J'ai joué mon rôle d'homme admirable jusqu'à l'épuisement. Et quand j'ai appris que le testament me laissait tout si elle n'écoutait que son cœur — mais rien si elle respectait la volonté de sa mère — j'ai compris qu'il fallait en finir.
— La morphine d'abord, dit Brien.
— Oui. Une surdose dans son verre du soir. Propre. Discret. Ça devait ressembler à un accident — elle prenait de la morphine pour les douleurs depuis son infirmité. Mais quand je suis revenu, après avoir fait l'aller-retour à pied dans la montagne pour établir un alibi, j'ai trouvé Jeannine endormie dans le salon et Emma toujours vivante. Quelqu'un avait appelé un médecin.
— Alors vous avez éteint la lumière dans la chambre et vous avez utilisé le poignard, dit Beloeil.
— Oui.
Le silence qui suivit fut lourd comme une pierre.
Ce fut Jeannine qui le brisa — une seule phrase, très basse, très calme :
— Elle vous faisait confiance.
Farinelli ne répondit pas. Il regarda le plafond.
— Elle vous aimait, à sa façon, continua Jeannine. Elle qui n'aimait personne — elle vous faisait confiance, à vous.
— Lâche, dit une autre voix.
Tout le monde se retourna. C'était Henri Joyal qui avait parlé — Henri qui n'avait pas dit un mot depuis l'heure, Henri le viveur, l'irresponsable, le frère à qui on ne demandait jamais son avis sur rien. Il regardait Farinelli avec une expression que personne dans cette pièce ne lui avait jamais vue.
— Vous avez tué Aline aussi, dit-il. Ma pauvre Aline.
Sa voix se brisa sur le dernier mot. Il se leva, fit deux pas, et Beloeil dut l'attraper par le bras pour l'empêcher d'aller plus loin.
— Laisse, dit Brien doucement. Ce n'est pas à toi de faire ça.
L'ambulance arriva à sept heures moins le quart.
Deux hommes en blanc entrèrent avec une civière. Ils s'agenouillèrent près de Farinelli, vérifiérent la blessure, échangèrent un regard professionnel.
— Il s'en tirera, dit l'un d'eux.
— Pour passer en cour, précisa Beloeil avec satisfaction.
Quand on sortit le blessé, Serra s'approcha de Brien.
— Suis-je libre, monsieur ?
— Mais oui, Albano.
Le jeune gérant de la DEMI-LUNE hésita. Il regardait Henri Joyal — ce Henri qui lui avait pris Aline Maranda, puis Cécile Lévesque, ce Henri qui venait de perdre sa sœur et qui se tenait maintenant au milieu du salon comme quelqu'un qui ne sait plus très bien où poser les pieds dans sa propre vie.
— Je voudrais vous demander une grande faveur, monsieur Brien, dit Serra à voix basse.
— Laquelle ?
— Je voudrais sacrer une volée à ce sale voyou d'Henri Joyal.
Beloeil éclata de rire — un rire massif, sonore, qui réveilla en sursaut le vieil Emmanuel dans son fauteuil.
— Envoye à ta force, jeune homme, dit le gros Théo. Quant à nous, Albert et moi, nous fermerons les yeux bien dur.
Serra ne se le fit pas dire deux fois.
Il poussa un rugissement qui fit reculer Paulot de trois pas, et en un temps et trois mouvements Henri Joyal avait la lèvre fendue et les deux yeux pochés.
Quand Brien et Beloeil purent s'arrêter de rire, Jeannine regardait son frère meurtri avec une expression qui tenait à la fois de la pitié et d'une satisfaction qu'elle s'efforçait de ne pas laisser paraître.
Emmanuel Joyal, lui, regardait la scène avec un sourire serein.
— C'est Mérimée, dit-il à personne en particulier. Il a toujours eu de bons poings, Mérimée.
Le train de Montréal partait à sept heures du matin.Brien arriva en avance à la gare du Palais, sa valise légère à la main, et s'installa dans un compartiment côté fleuve. Il aimait voir le Saint-Laurent s'éloigner derrière lui quand le train prenait de la vitesse — cette façon qu'avait le fleuve de rester immobile pendant que tout le reste bougeait, comme un homme qui a vu trop d'histoires pour s'en émouvoir encore.Il déplia le journal du matin.En première page, sous une photographie du Château Frontenac, le compte rendu complet de l'arrestation de Gilbenski occupait trois colonnes. Le journaliste avait fait son travail avec enthousiasme — opération audacieuse, le célèbre détective Brien, coup de maître de la Sûreté Provinciale. Brien lut jusqu'au bout, replia le journal s
Le lendemain matin, Brien était de retour au Château Frontenac.Il avait dormi six heures — un record pour lui en cours d'enquête — et se sentait avec cette clarté particulière des matins après les nuits difficiles, quand tout ce qui semblait compliqué la veille apparaît soudainement simple et ordonné comme une page de comptabilité bien tenue.Il descendit prendre son petit-déjeuner dans la grande salle à manger, commanda des œufs et du café, et s'installa face au fleuve. Le Saint-Laurent brillait sous le soleil de juin. Sur l'autre rive, Lévis dormait encore dans sa verdure. Rien dans ce paysage ne laissait deviner qu'à Hadlow Cove, sur un vieux bateau échoué que personne ne regardait plus depuis des années, une jeune femme avait failli perdre sa liberté et sa fortune en même temps.Gilles Rousseau arriva &agr
Gypsie ficela Nina Malta avec une efficacité qui surprit Brien.Elle faisait des nœuds solides, méthodiques, sans trembler — les nœuds de quelqu'un qui a appris à ne compter que sur soi. Quand ce fut fait elle se redressa et regarda le détective.— Bien, dit Brien. Maintenant le chef-comptable.Gypsie le conduisit dans une pièce adjacente — un réduit sans fenêtre qui sentait le bois moisi et la peur. Un homme d'une cinquantaine d'années était allongé sur un matelas de fortune, les yeux fermés, la respiration régulière d'un sommeil épuisé. Il avait les poignets marqués par les cordes et les chevilles enflées. Son visage portait les traces de ce qu'il avait enduré — pas des coups, quelque chose de pire. La souffrance précise et calculée de quelqu'un qui cherche une information.—
Celui qu'on appelait Adélard était un colosse noir et hirsute.Il venait de déficeler Albert et refermer la lourde porte de la cale à cadenas. Brien se leva lentement, se dégourdit les membres en se promenant dans l'espace réduit. Le plancher avait une pente fort prononcée — le bateau était échoué, pas seulement amarré. Échoué depuis longtemps, à en juger par l'odeur de vase et de bois pourri qui imprégnait les cloisons.Il avait faim. Il avait soif. Et il avait ce calme particulier qui le prenait dans les situations sans issue apparente — ce calme que Beloeil appelait, avec une admiration teintée d'exaspération, la sérénité du condamné à mort.La porte se rouvrit.Adélard passa la tête.— Où suis-je ? demanda Brien.Le colosse dit d'une voix r
— La chambre 10333 est au dixième étage, n'est-ce pas ?C'était Albert Brien qui venait de poser cette question au garçon d'ascenseur du Château Frontenac. Il avait emprunté la serviette de Rousseau — en cuir brun, initiales dorées, l'air d'un homme d'affaires sérieux — et l'avait ouverte pour y glisser des liasses de billets de mille dollars et d'autres de plus grosses dénominations.— Oui, monsieur, répondit le garçon.La cage s'arrêta au dixième et le détective en sortit.Ce fut Nina Malta elle-même qui lui ouvrit la porte.— Monsieur... ?— Je suis l'associé du courtier Rousseau.— Entrez.La femme ajouta, hôtesse accomplie :— Donnez-moi votre chapeau.Brien s'assit dans un fauteuil de velours bordeaux et posa la serviette sur ses genoux. La chambre
Brien raconta tout au chef.Méline Savard et Gypsie Savern étaient une seule et unique personne. La fille du multimillionnaire mort s'était enfuie jusqu'à Lorette pour vivre soixante jours de liberté sous un nom d'emprunt — et ce soir des bandits l'avaient enlevée sur une route forestière à cinq milles du Lac Bleu.Le chef écouta sans l'interrompre. Quand Brien eut fini, il dit :— Ainsi les craintes du secrétaire étaient justifiées.— Oui.— Alors, Brien, ne perdez pas une minute. Retrouvez-moi cette fille.— J'y compte bien, patron. Mais j'ai besoin d'un renseignement d'abord. Les titres des actions — comment se présentent-ils ?— Ce sont des actions au porteur qui se négocient couramment à la Bourse. N'importe quel inconnu peut les échanger pour de l'argent comptant.&mdash







