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Chapitre IX — La Confession

Autor: Yzak
last update Data de publicação: 2026-03-19 20:00:42

On n'avait pas encore bougé le corps d'Alonzo Farinelli du plancher.

Il n'était pas mort — la balle de Brien l'avait traversé l'épaule proprement, sans fracasser l'os — mais il le croyait. Et dans cette conviction, quelque chose s'était brisé en lui. Dix ans de calcul, de patience, de mensonge méticuleux, évaporés en une seconde comme de la buée sur une vitre froide. Ce qui restait ressemblait moins à un homme qu'à une mécanique détraquée qui tourne encore par inertie.

Beloeil avait passé les menottes. Paulot était allé téléphoner à l'ambulance. Serra se tenait dans l'encadrement de la porte, les bras croisés, le regard dur de quelqu'un qui attend depuis trop longtemps d'être enfin du bon côté.

Brien s'accroupit près du blessé.

— Vous avez dit que vous avouez. Alors parlez. Maintenant. Tout.

Farinelli tourna la tête. Ses yeux — ces yeux qu'on avait trouvés admirables, dévoués, pleins d'une tendresse désintéressée — étaient vides à présent. Deux trous dans un masque.

— J'ai assassiné Emma Joyal, dit-il. Pour avoir son héritage.

Sa voix était plate. Presque professionnelle.

— Lorsque je l'ai connue, elle m'a demandé si j'étais italien. Elle m'a dit qu'elle n'aimait pas les Italiens. Alors j'ai dit que non — que mon nom était Paiement. Irénée Paiement. Et j'ai construit ce personnage pierre par pierre. L'homme admirable. Le fiancé éternel. Le saint.

Il eut un sourire sans joie.

— Ce n'était pas difficile. Les gens croient ce qu'on leur montre. Emma voulait croire qu'il existait un homme entièrement dévoué à elle. Je lui ai donné cet homme. Des années durant.

— Aline Maranda, dit Brien.

Le sourire disparut.

— Oui. Aline. Quand Henri Joyal a commencé à sortir avec elle, j'ai eu peur. Aline me connaissait sous mon vrai nom — Farinelli. On s'était fréquentés avant qu'elle parte danser au DEMI-LUNE. Si elle me voyait chez les Joyal, si elle parlait...

Il s'arrêta. Dans un fauteuil, à l'autre bout de la pièce, le vieil Emmanuel ronflait doucement. Henri Joyal regardait le plancher. Jeannine, debout contre le mur, les bras serrés sur elle-même, ne pleurait plus — elle avait ce regard fixe des gens qui sont au-delà des larmes.

— La nuit de l'accident, continua Farinelli, le brouillard était épais. Emma conduisait trop vite. Quand la voiture a derapé et heurté le poteau, Aline a perdu connaissance. J'ai vu ma chance. J'avais un éclat de verre dans la main — le pare-brise d'arrière venait d'éclater. Je lui ai ouvert l'artère temporale. Ça prend dix secondes. Ensuite j'ai déplacé le corps.

— Et Emma, dit Brien. Emma qui a hérité de tout.

— Emma qui a hérité de tout. J'allais l'épouser, mais la paralysie a rendu le mariage impossible. Alors j'ai attendu. Des années. J'ai joué mon rôle d'homme admirable jusqu'à l'épuisement. Et quand j'ai appris que le testament me laissait tout si elle n'écoutait que son cœur — mais rien si elle respectait la volonté de sa mère — j'ai compris qu'il fallait en finir.

— La morphine d'abord, dit Brien.

— Oui. Une surdose dans son verre du soir. Propre. Discret. Ça devait ressembler à un accident — elle prenait de la morphine pour les douleurs depuis son infirmité. Mais quand je suis revenu, après avoir fait l'aller-retour à pied dans la montagne pour établir un alibi, j'ai trouvé Jeannine endormie dans le salon et Emma toujours vivante. Quelqu'un avait appelé un médecin.

— Alors vous avez éteint la lumière dans la chambre et vous avez utilisé le poignard, dit Beloeil.

— Oui.

Le silence qui suivit fut lourd comme une pierre.

Ce fut Jeannine qui le brisa — une seule phrase, très basse, très calme :

— Elle vous faisait confiance.

Farinelli ne répondit pas. Il regarda le plafond.

— Elle vous aimait, à sa façon, continua Jeannine. Elle qui n'aimait personne — elle vous faisait confiance, à vous.

— Lâche, dit une autre voix.

Tout le monde se retourna. C'était Henri Joyal qui avait parlé — Henri qui n'avait pas dit un mot depuis l'heure, Henri le viveur, l'irresponsable, le frère à qui on ne demandait jamais son avis sur rien. Il regardait Farinelli avec une expression que personne dans cette pièce ne lui avait jamais vue.

— Vous avez tué Aline aussi, dit-il. Ma pauvre Aline.

Sa voix se brisa sur le dernier mot. Il se leva, fit deux pas, et Beloeil dut l'attraper par le bras pour l'empêcher d'aller plus loin.

— Laisse, dit Brien doucement. Ce n'est pas à toi de faire ça.


L'ambulance arriva à sept heures moins le quart.

Deux hommes en blanc entrèrent avec une civière. Ils s'agenouillèrent près de Farinelli, vérifiérent la blessure, échangèrent un regard professionnel.

— Il s'en tirera, dit l'un d'eux.

— Pour passer en cour, précisa Beloeil avec satisfaction.

Quand on sortit le blessé, Serra s'approcha de Brien.

— Suis-je libre, monsieur ?

— Mais oui, Albano.

Le jeune gérant de la DEMI-LUNE hésita. Il regardait Henri Joyal — ce Henri qui lui avait pris Aline Maranda, puis Cécile Lévesque, ce Henri qui venait de perdre sa sœur et qui se tenait maintenant au milieu du salon comme quelqu'un qui ne sait plus très bien où poser les pieds dans sa propre vie.

— Je voudrais vous demander une grande faveur, monsieur Brien, dit Serra à voix basse.

— Laquelle ?

— Je voudrais sacrer une volée à ce sale voyou d'Henri Joyal.

Beloeil éclata de rire — un rire massif, sonore, qui réveilla en sursaut le vieil Emmanuel dans son fauteuil.

— Envoye à ta force, jeune homme, dit le gros Théo. Quant à nous, Albert et moi, nous fermerons les yeux bien dur.

Serra ne se le fit pas dire deux fois.

Il poussa un rugissement qui fit reculer Paulot de trois pas, et en un temps et trois mouvements Henri Joyal avait la lèvre fendue et les deux yeux pochés.

Quand Brien et Beloeil purent s'arrêter de rire, Jeannine regardait son frère meurtri avec une expression qui tenait à la fois de la pitié et d'une satisfaction qu'elle s'efforçait de ne pas laisser paraître.

Emmanuel Joyal, lui, regardait la scène avec un sourire serein.

— C'est Mérimée, dit-il à personne en particulier. Il a toujours eu de bons poings, Mérimée.

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