로그인L'auto filait vers la Sûreté Provinciale.
Beloeil conduisait. Brien regardait défiler les rues désertes de Montréal — ce Montréal d'avant l'aube qui appartient aux travailleurs de nuit, aux insomniaques et aux coupables. Les lampadaires dessinaient des halos jaunes sur l'asphalte mouillé.
— Vois-tu clair dans cette affaire ? demanda Beloeil.
— J'ai souleur, Théo. J'ai souleur.
— Que veux-tu dire ?
Brien se retourna vers la vitre.
— Je crois qu'il y a une relation directe — ou du moins indirecte — entre ce meurtre, l'accident d'auto d'il y a deux ans, et l'affaire Farinelli.
Beloeil réfléchit.
— Qu'est-ce qui te fait penser ça ?
— Oh, pas grand-chose. Peut-être simplement mon petit doigt. Peut-être que les trois affaires se trouvent à un certain moment emmêlées au cabaret de la DEMI-LUNE.
— Mince relation, admets-le.
Brien secoua la tête.
— Je n'admets rien pour le moment. Mais je veux voir quelque chose — et tout de suite.
— Quoi donc ?
— La police provinciale prend des photographies des voitures accidentées ?
— Oui.
— Je veux voir le portrait de l'auto dans laquelle se trouvait Aline Maranda au moment de sa mort.
Beloeil sourit.
— Mon vieux, dans quelques instants tu seras amplement satisfait.
Le bureau de Beloeil sentait le tabac froid et les dossiers trop longtemps fermés. Brien s'installa dans le fauteuil en face du pupitre. Son compagnon décrocha le téléphone pour appeler Paulot.
On entendit, à l'autre bout de la ligne, l'expert en empreintes digitales qui défendait son sommeil avec l'énergie d'un homme injustement persécuté.
— À cinq heures du matin ! Le gros Paulot va pousser les hauts cris, avait prédit Beloeil.
Il avait eu raison.
— Qu'importe, dit Brien. Dis-lui d'apporter son nécessaire.
Pendant que Beloeil faisait face à la tempête de sacres, un jeune homme entra et posa une enveloppe jaune sur le pupitre.
— C'est là le dossier complet de l'accident Joyal.
Brien s'en empara. Il en tira la photographie de l'auto accidentée — une grande photo noir et blanc, légèrement granuleuse, prise sur les lieux du sinistre. Il la posa à plat sous la lampe du bureau et sortit la loupe de Beloeil.
Il l'examina longuement. Un air de grande satisfaction se répandit lentement sur son visage.
Il tendit ensuite la photo à Beloeil qui venait de raccrocher — Paulot était en route, furieux mais en route.
— Examine-moi bien ça, Théo, et dis-moi si tu ne trouves point quelque chose qui cloche.
Beloeil plissa les yeux. Il retourna la photo. Il la tint à bout de bras. Il la rapprocha.
Au bout de deux grosses minutes il avoua son impuissance.
— Je ne vois rien d'anormal.
— Tu es un piètre détective. Regarde — le cadavre de la danseuse Aline est à quelques pieds en avant de la voiture. Le pare-brise de l'auto est fendillé, mais pas enfoncé. Il s'agissait sans doute d'une vitre incassable. La vitre d'arrière, elle, n'était pas incassable — elle est cassée. Mais le trou est trop petit pour que le cadavre d'Aline ait pu sortir par là. D'ailleurs le corps n'est pas en arrière de la voiture, il est en avant.
Beloeil dit, pensif :
— C'est curieux en effet. Qu'en conclus-tu ?
— J'en conclus que la petite danseuse a été assassinée.
— Hein ? Comment ça ?
— L'explication est simple. Écoute — un accident n'a pas pu transporter Aline là où elle est couchée. Elle a été transportée là par quelqu'un.
— Mais par qui ?
— Par le meurtrier. Lors de l'accident, Aline a dû perdre connaissance. L'assassin en a profité pour la tuer — en lui ouvrant une artère temporale avec un éclat de verre. Mais il a fait une sottise.
— Laquelle ?
— Il n'a pas laissé l'éclat de verre près du cadavre.
Beloeil se redressa lentement dans son fauteuil.
— Sais-tu qui est l'assassin ?
— J'ai des doutes. Te rappelles-tu que Serra nous a dit que Farinelli avait cessé de fréquenter le cabaret à peu près dans le même temps que la mort d'Aline ?
— Mais oui. Alors tu soupçonnes Farinelli ?
— En effet.
— Sur quoi te bases-tu ?
Brien sourit.
— Tu es bien impatient, Théo. Je te dirai peut-être sur quoi je me base ce matin même. Informe-toi si Serra est coffré.
Il l'était.
Brien pénétra dans la cellule de Serra à six heures du matin.
Albano était assis sur le bord de son lit de fer, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains. Il leva les yeux quand la porte s'ouvrit — des yeux rouges, pas de sommeil mais de rage contenue.
— Je ne suis pas coupable, dit-il aussitôt. Je vous le jure, Monsieur.
— Je sais, dit Brien.
Serra cligna des yeux.
— Que faisais-tu à la porte des Joyal ?
— Je voulais donner une bonne volée à mon rival chanceux.
— L'as-tu fait ?
— Non. Vous êtes arrivés avant lui.
— S'est-il passé quelque chose pendant que tu stationnais à la porte des Joyal ?
Serra tressaillit. Il regarda Brien avec une attention soudaine, comme quelqu'un qui comprend que la question n'est pas anodine.
— Vous m'avez parlé d'Alonzo Farinelli ce soir, dit-il lentement.
— Oui. Quoi donc ?
— J'ai vu Farinelli sortir de chez les Joyal quelques minutes avant votre arrivée.
Brien ne bougea pas. Mais quelque chose changea dans ses yeux — cette lueur brève et froide qui signalait chez lui une certitude qui se referme sur sa proie.
Il réfléchit longuement. Puis il dit :
— Tu vas venir avec nous chez les Joyal. Tu attendras sous bonne garde dans la voiture. Je te ferai entrer si j'ai besoin de toi.
Serra se leva d'un bond.
— Sauvez-moi, je vous en supplie.
Albert eut un sourire tranquille.
— Tu es innocent, Serra. Tu seras libre aujourd'hui même — je te le promets.
En entrant dans le bureau de Beloeil, Brien éclata de rire — accueilli par un bouquet de jurons de chantier. C'était Paulot qui tempêtait, son nécessaire d'empreintes serré sous le bras, les cheveux encore debout du lit.
— Ça a-t-y du bon sens, torrieu, de se faire éveiller à l'heure des coqs...
Théo coupa court.
— Tu n'avais qu'à te coucher à l'heure des poules, Paulot.
Brien dit, autoritaire :
— Assez de sacres. Va chercher ton nécessaire d'empreintes, on part à l'instant. Boulevard Westmount.
— Et où allons-nous ? demanda Beloeil.
— Chez les Joyal. Naturellement.
— As-tu découvert le coupable ?
Brien s'arrêta dans l'embrasure de la porte. Il se retourna vers son compagnon et dit, avec cette tranquillité particulière qui valait mille effets de manche :
— Oui. Tu peux apporter tes menottes. Je sais qui a tué Emma Joyal — et je te prouverai en même temps que l'accident d'auto, le hold-up de la banque et l'assassinat de cette nuit se tiennent beaucoup plus étroitement que tu ne le penses.
Beloeil prit son chapeau sans dire un mot.
Parfois, avec Brien, il valait mieux ne pas poser de questions.
Le train de Montréal partait à sept heures du matin.Brien arriva en avance à la gare du Palais, sa valise légère à la main, et s'installa dans un compartiment côté fleuve. Il aimait voir le Saint-Laurent s'éloigner derrière lui quand le train prenait de la vitesse — cette façon qu'avait le fleuve de rester immobile pendant que tout le reste bougeait, comme un homme qui a vu trop d'histoires pour s'en émouvoir encore.Il déplia le journal du matin.En première page, sous une photographie du Château Frontenac, le compte rendu complet de l'arrestation de Gilbenski occupait trois colonnes. Le journaliste avait fait son travail avec enthousiasme — opération audacieuse, le célèbre détective Brien, coup de maître de la Sûreté Provinciale. Brien lut jusqu'au bout, replia le journal s
Le lendemain matin, Brien était de retour au Château Frontenac.Il avait dormi six heures — un record pour lui en cours d'enquête — et se sentait avec cette clarté particulière des matins après les nuits difficiles, quand tout ce qui semblait compliqué la veille apparaît soudainement simple et ordonné comme une page de comptabilité bien tenue.Il descendit prendre son petit-déjeuner dans la grande salle à manger, commanda des œufs et du café, et s'installa face au fleuve. Le Saint-Laurent brillait sous le soleil de juin. Sur l'autre rive, Lévis dormait encore dans sa verdure. Rien dans ce paysage ne laissait deviner qu'à Hadlow Cove, sur un vieux bateau échoué que personne ne regardait plus depuis des années, une jeune femme avait failli perdre sa liberté et sa fortune en même temps.Gilles Rousseau arriva &agr
Gypsie ficela Nina Malta avec une efficacité qui surprit Brien.Elle faisait des nœuds solides, méthodiques, sans trembler — les nœuds de quelqu'un qui a appris à ne compter que sur soi. Quand ce fut fait elle se redressa et regarda le détective.— Bien, dit Brien. Maintenant le chef-comptable.Gypsie le conduisit dans une pièce adjacente — un réduit sans fenêtre qui sentait le bois moisi et la peur. Un homme d'une cinquantaine d'années était allongé sur un matelas de fortune, les yeux fermés, la respiration régulière d'un sommeil épuisé. Il avait les poignets marqués par les cordes et les chevilles enflées. Son visage portait les traces de ce qu'il avait enduré — pas des coups, quelque chose de pire. La souffrance précise et calculée de quelqu'un qui cherche une information.—
Celui qu'on appelait Adélard était un colosse noir et hirsute.Il venait de déficeler Albert et refermer la lourde porte de la cale à cadenas. Brien se leva lentement, se dégourdit les membres en se promenant dans l'espace réduit. Le plancher avait une pente fort prononcée — le bateau était échoué, pas seulement amarré. Échoué depuis longtemps, à en juger par l'odeur de vase et de bois pourri qui imprégnait les cloisons.Il avait faim. Il avait soif. Et il avait ce calme particulier qui le prenait dans les situations sans issue apparente — ce calme que Beloeil appelait, avec une admiration teintée d'exaspération, la sérénité du condamné à mort.La porte se rouvrit.Adélard passa la tête.— Où suis-je ? demanda Brien.Le colosse dit d'une voix r
— La chambre 10333 est au dixième étage, n'est-ce pas ?C'était Albert Brien qui venait de poser cette question au garçon d'ascenseur du Château Frontenac. Il avait emprunté la serviette de Rousseau — en cuir brun, initiales dorées, l'air d'un homme d'affaires sérieux — et l'avait ouverte pour y glisser des liasses de billets de mille dollars et d'autres de plus grosses dénominations.— Oui, monsieur, répondit le garçon.La cage s'arrêta au dixième et le détective en sortit.Ce fut Nina Malta elle-même qui lui ouvrit la porte.— Monsieur... ?— Je suis l'associé du courtier Rousseau.— Entrez.La femme ajouta, hôtesse accomplie :— Donnez-moi votre chapeau.Brien s'assit dans un fauteuil de velours bordeaux et posa la serviette sur ses genoux. La chambre
Brien raconta tout au chef.Méline Savard et Gypsie Savern étaient une seule et unique personne. La fille du multimillionnaire mort s'était enfuie jusqu'à Lorette pour vivre soixante jours de liberté sous un nom d'emprunt — et ce soir des bandits l'avaient enlevée sur une route forestière à cinq milles du Lac Bleu.Le chef écouta sans l'interrompre. Quand Brien eut fini, il dit :— Ainsi les craintes du secrétaire étaient justifiées.— Oui.— Alors, Brien, ne perdez pas une minute. Retrouvez-moi cette fille.— J'y compte bien, patron. Mais j'ai besoin d'un renseignement d'abord. Les titres des actions — comment se présentent-ils ?— Ce sont des actions au porteur qui se négocient couramment à la Bourse. N'importe quel inconnu peut les échanger pour de l'argent comptant.&mdash