LOGINAURORALe silence qui suit est lourd comme la pierre des murs. Les hurlements se sont tus, laissant place au crépitement des torches et au souffle rauque de centaines de poumons. Mon poing, enserré dans celui d’Alessandro, est levé vers les poutres noircies de la salle. Notre chair unie cache la dent, mais pas sa présence. Elle pulse, un second cœur sombre ancré dans ma paume.La vision de la meute se brouille un instant. Les visages riant ou grimaçants, les coupes levées, les épaules nues marquées de vieilles cicatrices… tout cela vacille. Derrière le voile de la réalité, le torrent refait surface. Ce n’est plus le chaos de tout à l’heure. C’est ciblé, aiguisé comme la pointe d’une lame.Un champ sous une lune écorchée. L’odeur du géranium sauvage, écrasé sous des bottes. Une voix de femme, douce, chantant une berceuse dans une langue qui fuse à travers les années. Puis le silence. Un silence si abrupt, si définitif qu’il en devient un son à part entière. La douleur qui suit n’est pa
AURORAPuis j’entends le froissement du métal. Alessandro a saisi la Couronne des Dents. Il ne l’ôte pas de sa tête. Il en détache quelque chose. Un éclat. Une dent, longue et incurvée, noire comme l’obsidienne, qui était l’une des pointes de la couronne. Elle brille d’une lueur intérieure, faible mais réelle.Il s’agenouille à son tour devant moi. Nous sommes à hauteur égale, maintenant. Son souffle est chaud sur mon visage.— La meute se nourrit de loyauté, dit-il, pour moi seule cette fois. Mais elle survit par le sang. Par la morsure qui lie. Ouvre ta main.Je déplie les doigts de ma main gauche, révélant la poussière grise de la fleur oubliée. Il ne la regarde même pas. Ses yeux sont rivés aux miens.— L’autre.J’ouvre ma main droite. Paume offerte, vide.D’un mouvement rapide et précis, il y pose la dent noire. Le contact est glacial, électrique. Une douleur aiguë et vive me transperce la paume, comme si la dent cherchait à s’enraciner. Je retiens un cri.— Ceci est la Première
AURORALe couloir qui mène de la chambre de la mémoire à la Grande Salle est un tunnel d’attentes silencieuses. Les torches crépitent, projetant nos ombres déformées sur la pierre. Devant moi, Alessandro marche d’un pas lourd, assuré. La Couronne des Dents est une présence muette, un poids qui modifie jusqu’à sa silhouette. L’air vibre autour de lui, chargé d’une tension que je peux presque goûter métal, froid et vieille colère.Ma main, là où il l’a tenue, brûle encore. Dans mon poing fermé, la poussière de la fleur sèche est un secret brûlant, une relique d’un amour qu’on a voulu effacer. Je la sens contre ma paume, minuscule et immense.Nous approchons des portes de la Grande Salle. Le bruit nous parvient d’abord comme un grondement sourd, puis se déplie en une cacophonie reconnaissable : cliquetis de coupes, rires rugueux, grognements, musique sauvage faite de tambours de peau et d’os. L’odeur aussi vient à notre rencontre viande rôtie, bière épaisse, sueur et fourrure.Je m’arrêt
AURORAIl tourne enfin la tête vers moi. Dans la faible lumière bleue, ses traits sont tirés, fatigués. Pour la première fois, je vois non pas le roi, ni la bête, ni l’amant. Je vois le gardien. L’homme seul qui porte le poids de cette chose depuis trop longtemps.— Parce qu’elle te reconnaît, Aurora.Il fait un pas, et soudain, il est près de moi, sa chaleur combattant le froid de la pièce.— La forteresse respire. La couronne se souvient. Et elles sentent toutes les deux la marque sur ton épaule. Mon sang dans tes veines. Mon pouvoir dans ton âme. Tu n’es pas une intruse. Tu es… une résonance.Je regarde la couronne. Je ne veux pas la toucher. Une peur animale, plus ancienne que ma transformation, me dit de fuir. Mais quelque chose d’autre m’attire. Une résonance, comme il l’a dit. Un appel sourd dans mes os, un écho à la vibration des murs.— Qu’est-ce qu’elle veut ?Ma voix est réduite à un murmure.— Ce qu’elle a toujours voulu. Un but. Un roi. Une reine. Un avenir.Il lève une m
AURORAIl tourne enfin la tête vers moi. Dans la faible lumière bleue, ses traits sont tirés, fatigués. Pour la première fois, je vois non pas le roi, ni la bête, ni l’amant. Je vois le gardien. L’homme seul qui porte le poids de cette chose depuis trop longtemps.— Parce qu’elle te reconnaît, Aurora.Il fait un pas, et soudain, il est près de moi, sa chaleur combattant le froid de la pièce.— La forteresse respire. La couronne se souvient. Et elles sentent toutes les deux la marque sur ton épaule. Mon sang dans tes veines. Mon pouvoir dans ton âme. Tu n’es pas une intruse. Tu es… une résonance.Je regarde la couronne. Je ne veux pas la toucher. Une peur animale, plus ancienne que ma transformation, me dit de fuir. Mais quelque chose d’autre m’attire. Une résonance, comme il l’a dit. Un appel sourd dans mes os, un écho à la vibration des murs.— Qu’est-ce qu’elle veut ? je demande, ma voix réduite à un murmure.— Ce qu’elle a toujours voulu. Un but. Un roi. Une reine. Un avenir.Il lè
AURORALa forteresse avale le soleil.Elle ne se contente pas de l’occulter, elle le dévore. Ses murs de basalte noir, striés de veines de quartz comme des cicatrices gelées, aspirent la lumière de l’après-midi mourant. Les hautes tours semblent ployer sous le poids des siècles, courbées comme des dents pourries. Mon nouveau peuple – ces ombres aux yeux luisants, ces muscles tendus sous la fourrure ou la peau – y entre comme dans une gueule béante.Je marche à côté de Kaélan. Non, Alessandro. Le nom du roi me vient plus facilement. Kaélan est celui qu’il me donne, le secret sous la folie. Le roi est celui dont la meute a besoin. Et c’est le roi qui me ramène à son antre.Le sol de la cour principale est pavé de dalles usées, polies par les allées et venues de générations de loups. Sous mes pieds nus, je sens tout. La rugosité du granit. La finesse de la poussière entre les joints. La trace froide et ancienne d’innombrables pas. Je flaire l’histoire de ce lieu – l’humidité de la pierre







