LOGINChapitre 2
POV MAYA
Le whisky était trop fort et pas assez froid.
Je l'ai bu quand même.
— Tu viens souvent ici ? ai-je demandé.
Je sais. Comme entrée en matière, j'avais fait mieux. Mais je voulais l'entendre parler. Évaluer. Reprendre le contrôle d'une situation que j'avais l'impression d'avoir laissée lui échapper dès l'instant où j'avais traversé ce bar.
Il a considéré la question — vraiment considérée, pas juste attendu que je finisse de parler.
— Non, a-t-il dit. Toi ?
— Parfois.
— Parfois.
Il a répété le mot doucement, sans le moquer, juste pour voir ce qu'il pesait. Ses yeux gris-vert regardaient droit devant lui, vers les bouteilles alignées sur le comptoir illuminé, et il avait cette façon de tenir son verre — deux doigts autour du bord, sans serrer — qui disait quelque chose sur lui sans que je sache encore quoi.
— Tu attends quelqu'un ? ai-je demandé.
— Non.
— Tu fuis quelqu'un ?
Cette fois, il a tourné la tête vers moi. Lentement. Et il y avait quelque chose dans ce regard une légère surprise, presque imperceptible, vite effacée comme si je venais de poser une question qu'il n'avait pas anticipée.
— Bonne question, a-t-il dit.
— C'est une réponse ?
— C'est tout ce que j'ai pour l'instant.
Je l'ai observé à la dérobée pendant qu'il regardait ailleurs.
On a commandé un deuxième verre.
Puis un troisième.
La conversation avait évolué pas de la façon dont elles évoluent d'habitude, avec cette progression prévisible du tu fais quoi dans la vie vers le on prend un dernier verre chez moi . Non. Avec Adrian, ça avançait autrement. Par fragments. Par silences choisis. Il posait des questions qui n'étaient pas celles qu'on posait habituellement, et quand il écoutait les réponses, il les écoutait vraiment avec cette attention particulière qui donne l'impression désagréable et légèrement enivrante d'être la seule personne dans la pièce.
Il m'avait demandé ce qui m'avait mis en colère dernièrement.
Pas "tu fais quoi le week-end" . Pas "t'es de Paris". Ce qui m'avait mis en colère.
La salle s'était vidée par strates.
Je ne l'avais pas vu se faire. À un moment, il y avait eu de la musique et des rires et des corps qui se frôlaient autour de nous, et puis il y avait eu juste nous deux au bout du bar, et le barman qui essuyait les verres en regardant ailleurs avec la discrétion professionnelle des gens qui en ont vu d'autres.
Adrian s'était légèrement tourné vers moi à un moment je ne saurais pas dire quand exactement, le temps avait eu cette texture fluide des nuits qui ne ressemblent pas aux autres — et maintenant on se faisait face, nos genoux à quelques centimètres l'un de l'autre, et la distance entre nos corps avait quelque chose de précis, de délibéré, comme une question posée sans les mots.
— Tu m'as regardé, tout à l'heure, a-t-il dit.
— Tout le monde regardait.
— Non. Toi, tu regardais autrement.
Je n'ai pas répondu tout de suite. J'ai regardé ma main autour du verre. Mes ongles — rouge sombre, quelques éclats sur le pouce gauche que je n'avais pas eu le temps de réparer.
— Comment j'regardais ? ai-je fini par demander.
Il a pris le temps de répondre. Deux, trois secondes où il me regardait avec cette tranquillité qui commençait à me faire quelque chose de physique une chaleur basse dans le sternum, pas désagréable, que j'aurais voulu pouvoir rationaliser.
— Comme quelqu'un qui évalue, a-t-il dit. Qui trie. Qui décide.
— Et c'est ce que je faisais.
— Je sais.
— Ça ne te dérange pas ?
Il a penché légèrement la tête.
— Pourquoi ça me dérangerait ?
— Certains hommes n'aiment pas se sentir évalués.
— Certains hommes ont peur de ce que l'évaluation révèle.
Je l'ai regardé dans les yeux. Ce gris-vert que je n'arrivais toujours pas à nommer précisément, cette couleur indécise qui changeait avec l'éclairage comme s'il refusait de se laisser définir entièrement.
— Et toi ? Tu n'as pas peur ?
— J'ai des peurs, a-t-il dit. Mais pas celle-là.
C'est lui qui a effleuré ma main en premier.
Pas une main posée sur la mienne — rien d'aussi direct. Juste ses doigts qui croisaient les miens en attrapant son verre, brièvement, une fraction de seconde à peine, et il n'a pas fait semblant que c'était un accident. Il ne s'est pas excusé. Il a juste laissé le contact exister le temps qu'il durait, et quand il a reposé son verre, j'avais la main légèrement moins froide qu'avant et quelque chose dans ma gorge qui ressemblait à du manque.
Je n'aime pas le manque.
Le manque, c'est là où tout commence à se compliquer.
— Il faut que j'y aille, ai-je dit.
J'avais posé mon verre. Pris mon manteau sur le tabouret voisin. Les gestes automatiques, ceux que je faisais depuis des années, ceux qui me ramenaient vers la porte avant que quoi que ce soit ait le temps de devenir quoi que ce soit.
Adrian n'a pas dit "reste" . Il n'a pas attrapé mon poignet. Il n'a pas fait le regard implorant de ceux qui sentent la nuit leur échapper et qui tentent une dernière main.
Il a dit :
— Tu sais que tu pourrais rester.
Pas une supplication. Pas même vraiment une invitation. Un constat. Comme s'il énonçait simplement une possibilité que j'avais le droit de considérer.
Je me suis arrêtée.
Mon manteau à la main. La porte à dix mètres. La nuit dehors, froide et droite et prévisible comme toutes les nuits où je rentrais seule parce que c'était comme ça que je voulais rentrer.
— Je ne reste jamais, ai-je dit.
— Je sais.
— Tu ne peux pas savoir.
— Non, a-t-il admis. Mais je l'entends dans ta façon de le dire.
Je l'ai regardé.
Il était toujours dans la même position légèrement tourné vers moi, une main sur le bar, aucune urgence dans le corps, aucune pression dans les yix. Et c'est ça qui m'a eue. Pas les mots. Pas le regard. Cette façon qu'il avait de me laisser partir réellement, de ne pas me retenir, et d'être quand même là, pleinement là, comme une porte ouverte qu'on n'était pas obligée de franchir mais qui existait.
J'ai posé mon manteau sur le tabouret.
— Un dernier verre, ai-je dit.
Il n'a pas souri. Pas triomphé. Il a juste fait signe au barman.
On a parlé encore je ne saurais pas dire de quoi exactement, les mots avaient perdu leur contenu au profit de quelque chose d'autre, une vibration sous la conversation, une tension qui n'était plus dans nos têtes depuis un moment déjà mais dans nos corps, dans l'espace entre nos corps qui s'était réduit sans qu'on l'ait vraiment décidé.
Son regard ne s'était pas détaché du mien.
Sa main s'était posée sur ma joue alors. Lentement, avec une délicatesse presque exaspérante comme s'il me donnait le temps de me dérober, comme s'il me laissait choisir à chaque seconde. Sa paume était chaude. Ses yeux ne quittaient pas les miens. Et je n'ai pas bougé. Je n'ai pas reculé. Je suis restée là, le souffle légèrement court, à me demander depuis quand le simple contact d'une main sur mon visage pouvait court-circuiter toute ma machinerie intérieure.
— Maya, a-t-il dit. Juste mon prénom. Rien d'autre.
Mais dans sa bouche, ça sonnait autrement. Ça sonnait comme une question et une réponse en même temps.
J'ai fermé les yeux une seconde.
Puis j'ai attrapé le revers de sa veste.
Et je l'ai embrassé.
Ce fut un baiser lent, profond, sans la frénésie des premières fois habituelles, et c'était presque plus troublant que tout le reste. Ses mains encadraient mon visage et il prenait son temps son foutu temps comme s'il avait décidé que rien ne pressait, comme si cette nuit était un territoire qu'il voulait connaître avant de l'atraverser.
Quand on s'est séparés, j'avais les mains dans ses cheveux et je ne savais pas depuis quand.
— Je n'habite pas loin, ai-je entendu dire.
C'était ma voix.
Mes mots.
Ma règle numéro trois — jamais chez moi, toujours chez eux, parce que chez eux tu peux partir quand tu veux venait de sauter sans que je lui aie demandé son avis.
Adrian m'a regardée.
Pas de triomphe. Pas d'empressement. Juste ce regard calme et sombre qui semblait dire "je sais ce que tu viens de faire, et moi aussi je comprends ce que ça signifie."
Il a posé quelques billets sur le comptoir.
Il s'est levé.
aS main a trouvé le bas de mon dos pour guider mes pas vers la sortie légère et précise.
Chapitre 7POV MAYA Je l'ai remarqué en enfilant mon manteau.Un geste automatique — les doigts qui remontent vers le col, qui cherchent la chaîne par habitude, ce petit réflexe inconscient que j'avais depuis des années, vérifier que le pendentif était là avant de sortir. Comme on vérifie ses clés. Comme on vérifie son téléphone. Un geste si ancré qu'il se faisait sans y penser, et dont l'absence — le vide sous les doigts, le cou nu — m'a arrêtée net.J'ai regardé en bas.Rien.J'ai posé mon manteau sur le canapé.Il est dans le sac. Voilà ce que je me suis dit d'abord. Il avait glissé dans le sac, c'était ça, il s'était emmêlé avec les clés ou le portefeuille, ça arrivait parfois avec les chaînes fines. J'ai attrapé le sac et j'ai commencé à fouiller — méthodiquement d'abord, les doigts qui cherchent dans chaque recoin, la poche intérieure, la poche zippée, le fond où s'accumulent les tickets de caisse et les vieux rouges à lèvres.Rien.J'ai retourné le sac entier sur la table bass
CHAPITRE 6 -POV MayaLa douche était trop chaude.Je le savais et je n'ai pas baissé la température. Je suis restée sous le jet brûlant les yeux fermés, les mains à plat sur le carrelage devant moi, et j'ai laissé l'eau effacer la nuit par strates — le parfum de sa peau, la chaleur de ses mains, cette façon qu'il avait eue de prononcer mon prénom dans le noir comme si c'était quelque chose qu'il voulait garder en bouche.Dix minutes. Peut-être quinze.Quand je suis sortie, le miroir était entièrement blanc de buée. Je n'avais pas à me voir. C'était mieux comme ça.Mon appartement me semblait plus petit qu'avant.C'était absurde — les murs n'avaient pas bougé, le canapé était là où je l'avais laissé, les livres empilés sur la table basse dans le désordre habituel, la tasse du café d'hier encore dans l'évier. Tout était pareil. Tout était exactement comme je l'avais laissé en partant hier soir avec ma robe noire et mes intentions claires.Et pourtant.Je me suis fait du café. Un geste
Chapitre 5 : Avant l'aube POV Maya6h03.Je le savais avant même d'ouvrir les yeux.Il y a une qualité particulière au silence à cette heure-là une lumière grise qui filtre entre les rideaux, pas encore du jour, plus tout à fait de la nuit, un entre-deux qui n'appartient à personne. Mon corps le reconnaissait. Mon corps avait été entraîné à le reconnaître.C'était l'heure de partir.Je n'ai pas bougé tout de suite. Une seconde, peut-être deux, où je suis restée immobile à écouter sa respiration dans mon dos lente, profonde, régulière. Le souffle de quelqu'un qui dort vraiment, sans feinte, sans cette légèreté de sommeil qui trahit ceux qui guettent. Adrian dormait comme il faisait tout le reste : complètement. Comme si ça allait de soi.Sa main était posée à plat sur ma hanche.Je l'ai regardée une seconde. Les doigts légèrement recourbés. La chaleur de sa paume à travers le drap ou peut-être directement sur ma peau, je ne savais plus très bien où le drap s'arrêtait et où lui commenç
Chapitre 4POV MAYA Mon corps était encore vibrant, chaque cellule imprégnée de son odeur, de sa présence. J'étais allongée sur le côté, les draps noirs enroulés autour de ma taille, quand j'ai senti le matelas bouger derrière moi. Une main chaude s'est posée sur mon flanc, glissant lentement jusqu'à mon ventre. Adrian. Sans un mot, il m'a tirée doucement vers lui, me forçant à me retourner pour le faire face. Dans la pénombre de la chambre, ses yeux brillaient d'une faim qui n'était pas satisfaite. Il m'a fait asseoir sur ses cuisses, mes jambes de chaque côté de son corps, nues contre sa peau. Sa queue, déjà dure et pulsante, se pressait contre ma fente, promesse silencieuse de ce qui allait suivre. Il a atteint la table de chevet et a attrapé une petite bouteille. Le claquement du bouchon a été le seul son. Puis, l'odeur a flotté dans l'air – un mélange de ylang-ylang et de jasmin, une fragrance sensuelle qui semblait conçue pour la nuit.Il a versé une quantité généreuse d'huile
Chapitre 3POV MAYA Quand je suis arrivée dans son appartement, l'odeur de son parfum flottait encore dans l'air, ce mélange de bois de cèdre et de quelque chose de plus animal, plus lui. Il ne m'a même pas laissé le temps de poser mon sac. Ses mains se sont accrochées à ma taille, me tirant contre lui avec une faim qui m'a coupé le souffle. Sa bouche s'est abattue sur la mienne, ce n'était pas un baiser, c'était une prise de possession. Sa langue a forcé mes lèvres, explorant, dévorant. J'ai senti mes genoux fléchir. Il a retiré ma robe et il a fait de même avec mon soutien-gorge, ses doigts se refermant sur mes seins avec une telle brutalité que j'ai crié dans sa bouche.Il m'a guidée vers sa chambre, presque en me portant, nos lèvres toujours scellées. Il m'a jetée sur son lit, les draps noirs étaient frais contre ma peau nue. Il m'a déshabillée d'un mouvement vif, le reste de mes vêtements finissant en lambeaux sur le sol. Puis il s'est arrêté un instant, ses yeux brûlant en me r
Chapitre 2 POV MAYA Le whisky était trop fort et pas assez froid.Je l'ai bu quand même.— Tu viens souvent ici ? ai-je demandé.Je sais. Comme entrée en matière, j'avais fait mieux. Mais je voulais l'entendre parler. Évaluer. Reprendre le contrôle d'une situation que j'avais l'impression d'avoir laissée lui échapper dès l'instant où j'avais traversé ce bar.Il a considéré la question — vraiment considérée, pas juste attendu que je finisse de parler.— Non, a-t-il dit. Toi ?— Parfois.— Parfois.Il a répété le mot doucement, sans le moquer, juste pour voir ce qu'il pesait. Ses yeux gris-vert regardaient droit devant lui, vers les bouteilles alignées sur le comptoir illuminé, et il avait cette façon de tenir son verre — deux doigts autour du bord, sans serrer — qui disait quelque chose sur lui sans que je sache encore quoi.— Tu attends quelqu'un ? ai-je demandé.— Non.— Tu fuis quelqu'un ?Cette fois, il a tourné la tête vers moi. Lentement. Et il y avait quelque chose dans ce re