LOGINPoint de vue de Mara:
Je n'ai pas dormi. Comment le pouvais-je ? Je me demande encore comment j'ai pu accepter de le suivre? J'ai fermé les yeux pendant deux heures dans un lit trop confortable pour quelqu'un qui n'avait pas prévu de passer la nuit ailleurs, et j'ai laissé mon cerveau faire ce qu'il fait quand je l'oblige à s'arrêter tourner en rond sur les mêmes points jusqu'à ce qu'ils soient lisses et inutiles à force d'être retournés. Trop propres. Deux mots. Écrits de ma propre main dans mes propres marges. Je les avais mis de côté parce que l'ensemble tenait quand même. Parce que les preuves étaient là, cohérentes, datées, vérifiables. Parce qu'un doute de marge ne démonte pas dix ans de travail. Ou c'est ce que je m'étais dit. À cinq heures quarante-cinq je suis debout. Dans une chambre qui pour moi était à l'image de tout ce que j'avais découvert concernant ce criminel. Froide et sombre. Je n'ai rien à mettre à part ce que j'avais sur le dos hier soir. je refuse d'appeler cet homme pour quoi que ce soit, je refuse de demander quoi que ce soit dans cette maison qui n'est pas la mienne. Je me lave le visage avec l'eau froide du robinet. Je regarde mon reflet dans le miroir de la salle de bain une femme aux yeux trop ouverts pour quelqu'un qui prétend avoir dormi, les cheveux défaits, la mâchoire serrée de la façon dont elle l'est toujours quand je prépare quelque chose. Je prépare quelque chose. Je descends à six heures précises. Il est déjà là. Bien sûr qu'il est déjà là. Debout près de la grande fenêtre du salon avec une tasse dans la main, habillé comme si la nuit n'avait pas eu lieu pas de costume cette fois, juste un pull sombre et un pantalon noir, les cheveux légèrement différents, moins construits. Plus proche de ce qu'il est vraiment, peut être. Ou peut-être que c'est une autre performance et que je n'ai pas encore les clés pour faire la différence. Il entend mes pas. Se retourne. — Vous avez dormi, dit-il. — Non, je réponds dans ton sec et froid. — Moi non plus, me répond-il avec calme. Ce calme qui me frustrait même plus qu'une confrontation directe. Il dit ça sans chercher à créer quelque chose avec pas de connivence forcée, pas de sourire entendu. Juste un fait posé en face d'un autre fait. On a probablement tous les deux passé la nuit éveillés dans la même maison pour des raisons probablement différentes et peut-être pas si différentes que ça. Je ne m'assieds pas tout de suite. Je fais le tour du salon lentement de mon regards, les mains dans les poches, comme si je regardais les livres sur les étagères par curiosité alors que je cartographie les angles que je n'avais pas eu le temps de cartographier hier soir. Il me laisse faire. Il boit son café et me regarde faire sans commenter. Ce silence-là celui dans lequel il me laisse exister sans chercher à le remplir je ne sais pas encore quoi en faire. Mais une chose est certaine il n'a pas idée de la louve que je suis. — Il y a du café, dit-il finalement. — Je sais ce que je veux. Et du café? Pff je ne suis pas ici pour jouer à la dînette avec vous. — Je m'en doutais un peu. Je m'assieds en face de lui avec calme mais sans le lâcher du regard, attentive à ses moindres gestes. Je m'assis pas dans le fauteuil où il était assis hier soir, sur le canapé, à distance suffisante pour que ça soit une décision et pas un hasard. Il pose sa tasse. Il ouvre un dossier sur la table basse entre nous. — Je commence par quoi vous intéresse le moins, dit-il. Pour qu'on puisse aller vers ce qui vous intéresse le plus sans que vous ayez l'impression que j'essaie de vous y mener. Je le regarde sans dire un mot mais suffisamment percutant pour qu'il comprenne que je n'avais pas de temps à perdre. — C'est ce que vous faites pourtant, je le souligne. — Oui. Mais je préfère que vous le sachiez, ajoute-t-il toujours avec cette quiétude qui faisait monter cette pression en moi. C'est désarmant d'une façon que je n'avais pas anticipée. Pas parce que c'est charmant parce que c'est honnête. Et l'honnêteté de la part de cet homme spécifiquement est la dernière chose pour laquelle je m'étais préparée. Le dossier contient des relevés de transactions. Différents de ceux que j'ai pas contradictoires, parallèles. Une deuxième série de mouvements financiers sur la même période, les mêmes dates, des montants similaires. Mais les comptes de destination ne sont pas les mêmes. Je prends les pages. Je les lis lentement. — Ces comptes, je dis. — Oui. — Ils n'apparaissent pas dans mes sources. — Non. — Parce qu'ils ont été effacés. — Parce qu'ils n'ont jamais été mis là où vous cherchiez. Vos sources ont été sélectionnées. Pas falsifiées sélectionnées. On vous a donné accès aux bonnes archives au bon moment. On a simplement omis les autres. Je repose les pages sur la table. Mon cœur se serre, mon rythme cardiaque s'accélère aussitôt. Face à ce dossier mes yeux vacillent; je serre mon poings contre le canapé ce n'est que comme ça je peux essayer de me contenir sans qu'il ne s'en rende compte. — Qui? je demande avec une retenue qui ne tenait qu'a un seul fil. — Pas encore, me répond-il avec cette tranquillité qui me désespère depuis que je l'ai rencontré. — Damien!! Je m'exclame! Je n'en peux plus. C'est la première fois que j'utilise son prénom. Ça sort sans que je l'aie décidé et on le remarque tous les deux il y a un imperceptible changement dans l'air de la pièce, quelque chose qui se modifie d'un degré sans qu'on puisse pointer exactement quoi. — Pas encore, répète-t-il. Parce que si je vous donne le nom maintenant vous allez réagir et vous allez cesser d'écouter. Et vous avez besoin d'entendre le reste avant d'avoir le nom. Je veux dire que c'est une manipulation. Je veux dire qu'il contrôle le rythme et la séquence et que je devrais m'en méfier. Je veux dire beaucoup de choses. Ce que je dis c'est : — Continuez. Tout simplement et je ravale mon égo. Il continue. Pendant deux heures il me montre des pièces que je n'avais pas. Pas tout il y a des lacunes délibérées, des endroits où il tourne une page trop vite ou répond à côté d'une question précise. Je les note mentalement. Je les noterai sur papier plus tard quand je serai seule. Mais ce qu'il me montre est suffisant pour que mon dossier commence à ressembler à une image dont on m'aurait caché la moitié. À huit heures Kostas apporte du pain et des fruits sans qu'on lui ait rien demandé. Je réalise que je meurs de faim seulement quand je vois la nourriture. Je mange. Damien ne mange pas. Il me regarde manger avec la discrétion de quelqu'un qui fait semblant de regarder autre chose. — Vous faites ça souvent ? je demande. — Quoi. — Remarquer ce dont les gens ont besoin avant qu'ils le remarquent eux-mêmes. Il ne répond pas immédiatement. La pause est courte mais réelle. — Seulement avec les gens qui m'intéressent, dit-il. Je repose mon verre. Je le regarde. Il me regarde. Et je fais quelque chose que je n'aurais pas dû faire je le laisse me regarder sans me détourner, pendant exactement deux secondes de trop. Deux secondes pendant lesquelles je ne suis pas journaliste et il n'est pas ma cible et il n'y a pas dix ans entre nous. Puis je me détourne. — Le nom, je dis. Ce soir vous me donnez le nom. — Ce soir., il acquiesce sans résister. Je reprends les documents les mainslégèrementtremblantes. Je me remets à lire. La pièce est silencieuse et le café est froid et quelque chose dans ma poitrine fait une chose que je décide d'ignorer complètement. Dehors le soleil monte sur la propriété et New York est à deux heures d'ici et mon dossier de quarante-sept pages ressemble de moins en moins à ce que je croyais qu'il était. Et l'homme en face de moi ressemble de moins en moins à ce que je croyais qu'il était aussi. Ce sont les deux problèmes les plus urgents de ma vie en ce moment. Je ne sais pas encore lequel est le plus dangereux.Point de vue de Mara:Je n'ai pas dormi. Comment le pouvais-je ? Je me demande encore comment j'ai pu accepter de le suivre?J'ai fermé les yeux pendant deux heures dans un lit trop confortable pour quelqu'un qui n'avait pas prévu de passer la nuit ailleurs, et j'ai laissé mon cerveau faire ce qu'il fait quand je l'oblige à s'arrêter tourner en rond sur les mêmes points jusqu'à ce qu'ils soient lisses et inutiles à force d'être retournés.Trop propres.Deux mots. Écrits de ma propre main dans mes propres marges. Je les avais mis de côté parce que l'ensemble tenait quand même. Parce que les preuves étaient là, cohérentes, datées, vérifiables. Parce qu'un doute de marge ne démonte pas dix ans de travail.Ou c'est ce que je m'étais dit.À cinq heures quarante-cinq je suis debout. Dans une chambre qui pour moi était à l'image de tout ce que j'avais découvert concernant ce criminel. Froide et sombre. Je n'ai rien à mettre à part ce que j'avais sur le dos hier soir. je refuse d'appeler ce
Point de vue : DamienElle dit oui à quatre heures du matin. Pas avec des mots. Avec le silence qui a suivi ma question un silence précis, mesuré, le silence de quelqu'un qui a déjà pris sa décision et prend le temps qu'il faut pour ne pas avoir l'air de l'avoir prise trop vite. J'ai appris à lire ce genre de silence il y a longtemps. Avant même de savoir lire quoi que ce soit d'autre.Je l'avais su avant de frapper à sa porte.Pas parce que je la sous-estimais précisément le contraire. Je savais qu'elle dirait oui parce que Mara Sinclair est le genre de femme qui ne recule pas devant une information qu'elle n'a pas encore. Dix ans d'enquête sur un seul homme. Dix ans de rigueur absolue, de sources protégées, de nuits dans des archives que personne d'autre ne consultait. On ne construit pas ça sans une curiosité qui dépasse la vengeance. La vengeance seule rend les gens peu organisé elle, elle était précise. Méthodique. Elle voulait la vérité autant qu'elle voulait me détruire.C'es
Point de vue : MaraIl entre comme si l'appartement lui appartenait. Tout semble si facile pour lui comme ci de base il maîtrise déjà les lieux.Je reste stoïque, sur mes defenses. Et je le laisse rentrer. Il s'avance; pas de façon agressive peut-être joue-t-il sur ma psychologie. Il entre avec cette qualité particulière de présence des gens qui n'ont jamais eu besoin de conquérir un espace parce que les espaces se sont toujours arrangés autour d'eux. Je m'écarte légèrement. Je le laisse prétendre qu'il contrôle. Il regarde. Pas a la manière de ce haut criminelqu'il représente, pas avec l'œil calculateur de quelqu'un qui cherche quelque chose de précis. Il regarde comme on regarde un endroit dont on veut comprendre l'histoire.Je l'observe intensément mais en même temps avec un désintérêt qui se voulait méprisant. Je reste calme. S'il a eu le courage de venir, de chercher et de venir jusqu'à moi, sa présence n'est pas un hasard.Mon appartement n'a pas grand-chose à lui raconter.De
Point de vue : MaraLe dossier fait quarante-sept pages.Je les connais par cœur. Chaque ligne, chaque chiffre, chaque nom. Je pourrais les réciter dans le noir, dans n'importe quel ordre, les yeux fermés et la voix stable je l'ai fait, d'ailleurs, à trois heures du matin dans ma salle de bain quand le silence de l'appartement devenait trop lourd pour rester dans le lit. Ce dossier, je l'ai incrusté dans ma chair marqué au plus profond de mon être.Ce soir je les relis quand même.Pas parce que je doute. Je ne doute plus depuis longtemps; le doute, c'est un luxe que j'ai abandonné quelque part entre mes vingt ans et mes vingt-trois ans, dans les archives du tribunal où j'ai passé des semaines à chercher quelque chose que personne d'autre ne cherchait. Non. Ce soir je relis parce que demain matin ce dossier quitte mon ordinateur, quitte mon appartement, quitte mes mains et que je veux le tenir encore une nuit. Comme on tient quelque chose qu'on a fabriqué seul et qu'on n'est pas encor







