Masuk
Point de vue : Mara
Le dossier fait quarante-sept pages. Je les connais par cœur. Chaque ligne, chaque chiffre, chaque nom. Je pourrais les réciter dans le noir, dans n'importe quel ordre, les yeux fermés et la voix stable je l'ai fait, d'ailleurs, à trois heures du matin dans ma salle de bain quand le silence de l'appartement devenait trop lourd pour rester dans le lit. Ce dossier, je l'ai incrusté dans ma chair marqué au plus profond de mon être. Ce soir je les relis quand même. Pas parce que je doute. Je ne doute plus depuis longtemps; le doute, c'est un luxe que j'ai abandonné quelque part entre mes vingt ans et mes vingt-trois ans, dans les archives du tribunal où j'ai passé des semaines à chercher quelque chose que personne d'autre ne cherchait. Non. Ce soir je relis parce que demain matin ce dossier quitte mon ordinateur, quitte mon appartement, quitte mes mains et que je veux le tenir encore une nuit. Comme on tient quelque chose qu'on a fabriqué seul et qu'on n'est pas encore tout à fait prête à lâcher parce qu'effectivement c'est le cas. Chaque bribes de phrases formés, de preuves ajoutés sont le fruit d un acharnement douloureux où j'ai dû surmonter et apprivoiser cette rage qui me consume déjà depuis très longtemps. Dix ans. Dix ans pour arriver à quarante-sept pages. Dix ans pour arriver à ces conclusions qui en même temps m'horrifie mais en même qui me conforte dans ma quête de tout détruire. Sur l'écran, le nom de Damien Voss apparaît dix-neuf fois. Je les ai comptées. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça peut-être parce que j'avais besoin que ce soit un nombre précis, quelque chose de concret auquel raccrocher tout le reste. Dix-neuf fois. Dix-neuf occurrences d'un nom que je n'arrive toujours pas à prononcer à voix haute sans que quelque chose dans ma poitrine se resserre. Mon café est froid depuis une heure. Je ne m'en suis pas aperçue. La photo de mon père est retournée face contre le bureau, comme toujours quand je travaille. Ce n'est pas parce que ça me fait mal de le regarder ou pas seulement pour ça. C'est parce que je travaille mieux quand il n'est pas là. Quand il est là, je fais des erreurs. Des petites erreurs de jugement, des raccourcis que je ne devrais pas prendre, des conclusions trop rapides portées par quelque chose qui ressemble à de la colère mais qui est en réalité beaucoup plus vieux et beaucoup plus fatigué que ça. Ce soir je n'ai pas le droit à l'erreur. Ce soir c'est la dernière fois. Ce soir c'est l'étape ultime. Tout se jouera ce soir. Je ferme le dossier. Je l'enregistre. Je vérifie le chiffrement deux fois, comme toujours et je rédige le mail à mon rédacteur en chef, Marcus, que je n'envoie pas encore parce qu'il est minuit passé. - Certaines choses méritent d'attendre le matin, je murmure comme une notice à respecter. Demain à neuf heures il recevra quarante-sept pages et le nom de Damien Voss dix-neuf fois et dix ans de ma vie résumés en preuves propres et irréfutables. Et après ça, je ne sais pas. C'est la première fois depuis longtemps que je n'ai pas de suite dans les idées. Toujours un prochain dossier, une prochaine piste, une prochaine raison de ne pas m'arrêter. Demain pour la première fois il n'y aura plus rien devant. Juste l'espace vide laissé par quelque chose qu'on porte depuis si longtemps qu'on a oublié comment on se tient sans. Je me lève. Je porte le café froid jusqu'à l'évier et je le verse. Je rince la tasse. Soudain, je me fige;On frappe à la porte. Trois coups. Calmes. Espacés presque de façon égale, comme si cette personne voulait que ses coups traduisent un message. Je ne bouge pas. Les gens qui me connaissent ne viennent pas à minuit. Les gens qui me connaissent savent que minuit chez moi c'est sacré c'est l'heure où je travaille, où je ne réponds pas, où j'existe uniquement pour ce qui est sur mon écran. Ma voisine du dessus frappe toujours deux fois très vite quand elle a besoin de quelque chose. Marcus envoie un texto avant de tenter quoi que ce soit d'autre. Trois coups. Calmes. Personne que je connais car ils le savent tous. Je reste immobile dans ma cuisine pendant quatre secondes. Je suis mitigée entre colère et frustration - Qui ça peu bien être?! Cette personne a intérêt à en valoir la peine. J'avance jusqu'à la porte le regard assombri. Le judas est petit et la lumière du couloir est mauvaise mais c'est suffisant. C'est toujours suffisant pour voir ce qu'on a besoin de voir. Je regarde. Et juste à l'instant je decouvre l'ignoble personne; le couloir me renvoie le visage de l'homme que j'ai passé dix ans à vouloir voir détruit. Ma poitrine se resserre brusquement et des pensées dont je ne suis fière mais qui me rejouissent au plus haut si l'occasion m'est donnée de les mettre en marche m'envahissent au plus haut point. Je reste figé sur le judas Lui; il ne regarde pas. Il regarde droit devant lui, les mains dans les poches, décontracté comme quelqu'un qui attend un ascenseur. Comme si se trouver devant ma porte à minuit était la chose la plus naturelle du monde. Comme s'il avait fait ça des dizaines de fois. Comme s'il s'attendait à tout sauf à ce que je lui préparais réellement. Mon cœur fait quelque chose d'incontrôlable pendant exactement deux secondes. Puis je le reprends. Je me souviens de ce que je suis. Je me souviens de ce que j'ai dans mon ordinateur. Et je me souviens que la peur est une information, pas une instruction; mon père me l'avait dit quand j'avais douze ans et c'est la seule chose qu'il m'a apprise qui soit encore utile tous les jours. Je pose la main sur la poignée. J'ouvre. Damien Voss me regarde. Je le regarde avec tout le culot qu'il a. Il est plus grand que sur les photos. C'est toujours comme ça; les photos aplatissent les gens, les rendent gérables, leur retirent le volume qui rend les choses réelles. En vrai il prend l'encadrement de la porte d'une façon qui devrait être menaçante et qui ne l'est pas, ce qui est peut-être plus dérangeant encore. Il dit : « Bonsoir, Mara. » Pas mademoiselle Sinclair. Pas madame. Mara mon prénom dans sa bouche comme s'il le connaissait depuis longtemps, comme si on s'était déjà rencontrés quelque part et que j'avais simplement oublié. Une partie de moi veut eux l'envoyer pêtre, veut lui faire ravaler cet audace qu'il pense pouvoir actionner sur moi. Mais Je ne réponds pas. Il continue : « Je peux entrer ? » juste comme ça simplement. Mes poings se contracte, je suis à deux doigts de lui empoigner le col de sa chemise. J'ai deux verrous sur cette porte et un protocole de sécurité établi et dix ans de raisons de claquer cette porte et d'appeler le numéro d'urgence que Marcus m'a donné pour exactement ce genre de situation, cependant je m'écarte légèrement parce qu'un enchaînement de details me saisissent. Une autre partie de moi veut le voir se tenir là face à moi. Veux voir la tronche de ce type et constater à quel point il est sans-gêne, misérable. Je le laisse donc finalement entrer. Mais seul la rage dan son regard peut actuellement bien lui faire comprendre que son temps est compté. Parce qu'il est là, Parce qu'il a frappé à ma porte à minuit la nuit avant que je publie tout ce que je sais sur lui. Et parce qu'un homme qui veut faire disparaître quelque chose ne frappe pas. Il n'attend pas qu'on ouvre. Il ne dit pas bonsoir. Il veut me dire quelque chose et ça je l'ai compris en dépit de la rage que je ressens. Et après dix ans, j'ai besoin de savoir quoi afin de lui adresser la plus belle des réponses.POV : MaraIl me dit la vérité au lever du jour.Pas la nuit. Pas dans la cuisine devant un café. Il attend que le ciel commence à changer de couleur derrière les fenêtres du salon, cette heure indécise où la nuit n'est plus tout à fait la nuit et où le jour n'a pas encore eu le courage d'arriver complètement. Comme s'il avait choisi cette lumière précise parce qu'elle ne juge pas, parce qu'elle ne révèle rien trop brutalement.Je suis déjà debout quand il descend.Je n'ai pas vraiment dormi encore. Trois nuits maintenant. Mon corps commence à fonctionner sur autre chose que le sommeil, sur une tension qui s'est installée si profondément qu'elle ressemble presque à de l'énergie.Il s'assied face à moi. Pas de café cette fois. Pas de dossier ouvert entre nous.Juste lui, et moi, et le silence qui précède les choses qu'on ne peut plus repousser.— Arthur Sinclair n'est pas mort, Lâcha-t-il brusquement.Je ne bouge pas.Je m'attendais à quelque chose. J'avais passé la nuit à construire d
POV : DamienLuca ouvre le tunnel à vingt et une heures.Je le regarde travailler depuis le seuil de mon bureau — les doigts qui courent sur le clavier avec cette aisance particulière des gens qui ont grandi dans les machines plutôt que dans les livres, les lignes de code qui défilent trop vite pour que je les suive vraiment. Je ne suis pas ce genre d'homme. Je sais diriger des gens qui savent faire ça. C'est suffisant.Mara est assise à côté de lui.Elle ne le quitte pas des yeux. Pas par méfiance — par fascination pure, la même qu'elle a pour tout ce qu'elle ne maîtrise pas encore. Je l'ai regardée toute la journée absorber des choses avec une vitesse qui me dérange un peu, si je suis honnête. Elle pose une question à Luca. Il répond. Elle en pose une autre, plus précise, qui montre qu'elle avait déjà anticipé la réponse à la première.— Vous codez ? lui demande Luca, sans lever les yeux de son écran.— Non. Mais je sais reconnaître quelqu'un qui ferme des portes derrière lui en tra
POV : MaraJe l'entends descendre à six heures.Pas parce que je dormais et que le bruit m'a réveillée — parce que je n'avais pas fermé les yeux de la nuit et que j'avais compté chaque heure depuis que j'avais monté cet escalier avec un document contre la poitrine et une question sans réponse qui tournait en boucle dans ma tête.Pas les mêmes choses.J'avais retourné ces quatre mots dans tous les sens pendant six heures. Je les avais décortiqués, recomposés, cherché ce qu'ils cachaient et ce qu'ils révélaient. J'avais plusieurs théories. Aucune que je voulais finir de formuler.Je descends cinq minutes après lui.Il est dans la cuisine cette fois — pas au salon, pas près de la fenêtre. Assis à la table avec deux tasses déjà posées et quelque chose qui ressemble à un petit-déjeuner que Kostas a dû préparer tôt. Il lève les yeux quand j'entre. Il a l'air de quelqu'un qui n'a pas dormi non plus mais qui a l'habitude de fonctionner sans — pas fatigué, juste légèrement moins construit qu'e
POV : DamienIls sont partis à trois heures du matin.Je les ai regardés quitter le périmètre depuis la caméra thermique du couloir nord — deux silhouettes, pas trois, ce qui signifiait que le troisième était soit resté en retrait soit n'avait jamais existé et que j'avais surestimé leur nombre dans le jardin. Erreur mineure. Le genre d'erreur que je ne fais généralement pas quand je ne suis pas distrait.Je suis distrait.C'est nouveau.Je pose le téléphone sur la console et je reste debout dans le couloir sombre à écouter la maison. Kostas dort — ou fait semblant, ce qui revient au même avec lui. À l'étage, aucun bruit. Elle dort peut-être. Probablement pas. Mara Sinclair dans une maison où des hommes de Marcus Webb viennent de rôder dans le jardin — non. Elle est éveillée. Les yeux ouverts dans le noir à construire quelque chose avec les pièces que je lui ai données et celles que je ne lui ai pas encore données.C'est le problème avec les gens qui pensent comme elle.On ne peut pas
Mara:Je l'entends avant de le voir.Pas un bruit franc pas le craquement d'une branche ou le froissement de feuilles mortes que les films utilisent pour annoncer le danger. Quelque chose de plus subtil. Une modification de la texture du silence. L'air qui change de densité d'un seul côté, comme quand quelqu'un retient sa respiration dans une pièce obscure et que son corps déplace quand même quelque chose sans le vouloir.J'ai appris à lire ça à vingt-deux ans dans un parking souterrain du Bronx où une source m'avait donné rendez-vous et ne s'était pas présentée. Quelqu'un d'autre était là à sa place. J'avais senti la même chose — cette modification imperceptible et j'avais couru avant de comprendre pourquoi.Ce soir je ne cours pas.Ce soir je me fige.La lisière des arbres est à six mètres devant moi. Les lumières du jardin s'arrêtent là au-delà c'est le noir complet, le genre de noir des endroits sans voisins et sans routes proches, opaque et absolu. Je fixe ce noir. Je ne cligne
Point de vue de Mara:Le nom arrive le soir m'a-t-il assuréPas à la façon dont je l'avais imaginé pendant toute la journée pas assis en face de moi avec un dossier ouvert et des preuves alignées. Il arrive debout près de la cheminée, les bras croisés, les yeux fixés sur les flammes comme s'il cherchait encore comment formuler quelque chose qu'il sait depuis longtemps.Je l'ai regardé toute la journée chercher comment me dire ce qu'il a à me dire.Ça ne m'a pas échappé.— Vous avez faim ? dit-il sans se retourner.— Vous m'avez dit ce soir. Il est vingt heures. C'est ce soir.Il se retourne. Il me regarde d'une façon qui dit qu'il avait essayé. Que si j'avais voulu du temps supplémentaire il me l'aurait accordé. Que c'est moi qui ai choisi le rythme.Il s'assoit.— Marcus Webb, dit-il.Trois secondes.Cinq.Le feu crépite dans la cheminée et le monde continue de fonctionner normalement pendant que le mien vient de s'arrêter net sur deux mots que je n'avais pas vus venir.— Non, je dis
Point de vue de Mara:Je n'ai pas dormi. Comment le pouvais-je ? Je me demande encore comment j'ai pu accepter de le suivre?J'ai fermé les yeux pendant deux heures dans un lit trop confortable pour quelqu'un qui n'avait pas prévu de passer la nuit ailleurs, et j'ai laissé mon cerveau faire ce qu'i
Point de vue : DamienElle dit oui à quatre heures du matin. Pas avec des mots. Avec le silence qui a suivi ma question un silence précis, mesuré, le silence de quelqu'un qui a déjà pris sa décision et prend le temps qu'il faut pour ne pas avoir l'air de l'avoir prise trop vite. J'ai appris à lire
Point de vue : MaraIl entre comme si l'appartement lui appartenait. Tout semble si facile pour lui comme ci de base il maîtrise déjà les lieux.Je reste stoïque, sur mes defenses. Et je le laisse rentrer. Il s'avance; pas de façon agressive peut-être joue-t-il sur ma psychologie. Il entre avec cet







