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Fracture

Author: Les élites
last update Last Updated: 2025-07-02 01:56:11

Chapitre 5— Fracture

MARGO

Je dors mal.

Très mal.

Je me retourne dans mon lit, encore et encore, jusqu’à ce que les draps m’enserrent comme une camisole. L’aube finit toujours par me surprendre, les yeux écarquillés, le souffle court, et le cœur vidé par des rêves trop vifs. Ce n’est même plus de l’insomnie c’est de l’obsession.

Depuis cette journée dans son bureau. Depuis cette phrase qu’il a lancée comme un couperet.

« Reprenez vos dossiers. Et partez. Avant que je ne regrette de vous avoir engagée. »

Mais je sais lire à travers les silences.

Il mentait.

Je l’ai vu dans ses yeux. Dans ce pli minuscule au coin de sa bouche. Dans cette tension sous-jacente à chacun de ses gestes. Il voulait me chasser… mais pour me garder plus près. Comme si, s’il me laissait rester trop longtemps, quelque chose d’irréversible finirait par se produire.

Et moi… je reste. Encore et encore.

Peut-être parce que je le veux.

Peut-être parce que je me perds déjà.

Aujourd’hui, il me frôle trois fois. Trois fois ses pas s’approchent des miens. Trois fois nos regards se croisent sans que personne ne dise un mot.

Mais ses yeux…

Il ne regarde pas comme les autres. Il scanne. Il dissèque. Il détruit.

Et je sens tout mon corps réagir à cette menace délicieuse.

Je suis tendue à m’en faire mal. Comme si chaque nerf de mon corps était une corde sur le point de rompre.

Alors à la pause, comme guidée par une voix que je ne reconnais pas, je monte sur le toit.

J’ai entendu qu’il y allait parfois. Quand l’air manque trop, là en bas.

Moi, je manque d’air depuis qu’il est entré dans ma vie.

Il est déjà là.

Dos à moi. Immobile. Sa silhouette haute et raide, les épaules légèrement tendues. Le vent agite ses cheveux noirs avec une indifférence cruelle.

Je m’arrête.

J’hésite.

J’ai envie de faire demi-tour. Mon ventre se noue. Ma gorge est serrée. Je me sens ridicule dans mon chemisier trop ajusté, dans mes talons trop hauts.

Mais il parle. Sans se retourner.

— Vous me suivez ?

Sa voix est grave. Un murmure coupant. Et pourtant, il n’y a aucune colère dedans. Juste… cette chose que je n’arrive pas à nommer.

Je tente de répondre, mais ma voix se coince dans ma gorge.

Alors je murmure :

— Je vous devance.

Il se retourne.

Et je regrette immédiatement mes mots.

Son regard me heurte. Un choc glacé, brutal, et pourtant étrangement intime.

Il s’avance vers moi. Lentement. Comme un fauve.

Je recule sans m’en rendre compte, jusqu’à sentir le béton du mur me heurter les omoplates.

Il ne s’arrête pas. Il s’approche jusqu’à ce que je puisse sentir son parfum : bois sec, cuir, orage.

Je baisse les yeux. Il m’intimide. Trop.

Mais il ne me laisse pas fuir.

Ses mains viennent se poser de chaque côté de ma tête, sur le mur. Pas un contact sur moi, non. Mais sa chaleur m’englobe. Il me piège.

— Tu cherches la limite, Margo ?

Il m’a tutoyée. C’est la première fois.

Et mon prénom… sort de sa bouche comme une menace.

Je sens mes jambes trembler. Ma bouche s’ouvre à peine.

Je secoue la tête. Mais même ça, c’est timide.

— Tu veux que je perde le contrôle ? Tu veux voir ce que je suis quand je cède ?

Je ne sais pas quoi répondre. Tout ce que je ressens, c’est une chaleur qui monte, une panique douce. Je n’ai pas les mots.

Mais il lit dans mes silences. Il les interprète comme personne.

— Tu crois que tu peux jouer avec moi ?

— Je… je ne joue pas, je murmure.

Il me fixe. Son regard s’enfonce en moi comme une lame.

— Non. Tu provoques. Tu attises. Et tu attends.

Je tremble. Mes mains sont moites. Je veux fuir. Mais mon dos est collé au mur. Et mon corps ne veut pas partir.

Je sens mes joues en feu. J’ai envie de baisser les yeux, mais je ne peux pas.

Il s’approche encore. Son visage tout près du mien. Son souffle caresse ma peau.

— Tu veux la vérité, Margo ?

Je hoche la tête. Presque imperceptiblement.

Et là… il pose ses doigts sur ma gorge.

Pas fort. Juste… là.

Comme pour sentir si je suis encore vivante.

Mon cœur explose sous sa paume.

— C’est ça que tu veux ? Ce contrôle ? Ce risque ? Ce feu ?

Je ferme les yeux. Une seconde.

— Ouvre-les.

Je le fais.

Et ce que je vois me glace.

Il n’a plus ce regard vide. Il est en feu. Et moi, je suis déjà en train de brûler avec lui.

— Je suis fait de fer et de feu. Si je te prends, je te prends entière. Je te brise ou je t’absorbe. Il n’y a pas d’entre-deux avec moi.

Je déglutis. J’aimerais fuir. Mais une autre voix, plus obscure, parle à ma place.

— Alors… prends-moi.

Un silence abyssal.

Il claque sa main contre le mur. Juste à côté de ma tête.

Je sursaute. Un bruit sec, violent. Mon souffle s’arrête.

— Tu n’as aucune idée de ce que tu demandes.

Il recule brusquement. Comme s’il s’était brûlé. Comme s’il avait franchi une frontière interdite.

Il me regarde. Longtemps.

Et il tourne les talons.

Je crois qu’il va partir.

Mais avant de franchir la porte, il se fige.

Sa voix résonne, ferme. Autoritaire.

— Ce soir. Mon bureau. Vingt-et-une heures. Pas une minute de plus.

Et il disparaît.

Je reste seule.

Contre le mur.

Le cœur au bord de l’explosion.

Et la main posée sur ma gorge, là où il m’a touchée.

Ce soir.

Tout va vraiment changer.

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