LOGINAlessandra
Mes doigts tremblent en ajustant la seule tenue professionnelle qui me reste. Une robe noire simple, trop légère pour le froid mordant. Dans le reflet terné de la fenêtre de mon studio minuscule, je vois une femme traquée. J’ai passé la nuit à répéter mes arguments, à polir mon sourire, à enterrer ma fierté au plus profond de moi. Blackwood Holdings. Un entretien surprise. Un miracle. Mon seul espoir.
Le hall d’accueil est un sanctuaire de marbre et de silence. L’air y est conditionné, aseptisé. Une femme au visage de marbre me guide vers un ascenseur qui monte, monne, me donnant la nausée. Le sommet. Le bureau de Lucian Blackwood en personne. Pourquoi lui ? La question me taraude, mais l’espoir, têtu, étouffe la méfiance.
La porte s’ouvre sur un bureau immense, épuré, dominant la ville. Et lui, debout près de la baie vitrée, silhouette découpée dans la lumière froide du matin. Il se retourne.
Et le monde s’arrête....
Le temps se déchire. Les couloirs du lycée, l’odeur de la misère, le garçon au regard baissé, recroquevillé sous le poids de nos rires. Luck. Ce n’était pas son nom, alors. C’était… rien. Un fantôme. Et moi, la princesse cruelle sur son trône de mépris.
Maintenant, le fantôme a un visage. Un visage durci, taillé à la hache, avec des yeux qui ne reflètent rien. Absolument rien. Le garçon a été effacé. Il ne reste que l’homme. Le prédateur.
— Alessandra, dit-il.
Ma voix s’est envolée. Mon cœur bat à tout rompre, un affolement d’oiseau pris au piège. Je suis pétrifiée.
Luck
La voir entrer est un spectacle bien plus enivrant que je ne l’avais imaginé. La robe modeste, les mains qui se tordent, le masque de professionnalisme qui se fissure dès que son regard croise le mien. La reconnaissance est un éclair pur et brutal dans ses yeux. Suivi de la peur. Une peur viscérale, animale.
C’est délicieux.
Elle reste plantée là, incapable de bouger, de parler. La déesse est redevenue mortelle. Fragile. Terrifiée.
— Asseyez-vous, dis-je d’une voix neutre, indiquant le siège en cuir face à mon bureau.
Elle obéit, raide, comme une automate. Je prends mon temps pour m’asseoir en face d’elle, posant les mains à plat sur le marbre froid. Je laisse le silence s’installer, s’épaissir, devenir presque tangible. Je veux qu’elle sente le poids de ce bureau, de cette tour, de mon pouvoir. De sa propre impuissance.
— Votre dossier est… intéressant, je commence enfin, feuilletant négligemment les pages. Des compétences. Un certain potentiel. Gâché par une série de malchances.
Je lève les yeux vers elle. Elle fixe ses mains, les jointures blanches.
—Mais ce n’est pas pour parler de votre potentiel que je vous ai fait venir.Alessandra
Chaque mot est un coup d’aiguille. « Malchances ». Il sait. Il sait tout. La honte me brûle le visage. Je veux fuir. Mais l’image de Leo, pâle sous ses draps d’hôpital, me cloue sur place.
— Je… Je suis une travailleuse acharnée, je parviens à articuler, la voix étranglée. Je peux…
— Je sais ce que vous pouvez faire, Alessandra, l’interrompt-il, doucement. Et je sais ce dont vous avez besoin. De l’argent. Beaucoup d’argent. Pour votre frère. Leo, c’est bien ça ?
Mon sang se glace. Il a prononcé son nom. Comme s’il le tenait déjà dans sa main.
— Comment… comment savez-vous…
Un sourire froid étire ses lèvres. Un sourire qui ne touche pas ses yeux.
—Je sais tout. Les dettes. Les traitements. Le pronostic. La date limite pour l’acompte. Demain.Chaque mot est un clou qui m’enfonce un peu plus dans le siège. Je me sens nue. Violée. Il a éventré ma vie et en a examiné les entrailles.
— Pourquoi ? je chuchote, les larmes me montant aux yeux. Pourquoi me dire ça ?
Je finis mon petit-déjeuner en silence. Il reste là, à boire son café, à me regarder par-dessus sa tasse. Quand j'ai terminé, il se lève, va chercher un téléphone dans un tiroir fermé à clé. Un vieux modèle, sans Internet, sans GPS.— Le numéro est pré-enregistré. Appelle. Je te laisse seul.— Tu ne vas pas écouter ?— Je n'ai pas besoin d'écouter. Je sais ce que tu vas dire.Il pose le téléphone sur la table et s'éloigne, disparaissant dans une autre pièce. Je prends l'appareil. Mes mains tremblent tellement que j'ai du mal à appuyer sur les touches. La sonnerie résonne dans le vide. Une fois. Deux fois. Trois fois.— Allô ?Sa voix. Faible. Fatiguée. Mais vivante. Tellement vivante.— Leo ? C'est moi.Un silence. Puis
AlessandraLe soleil se lève sur l'océan comme un œil qui s'ouvre lentement, indifférent à ma prison dorée. Je suis réveillée par cette lumière qui filtre à travers les voilages blancs, par ce bruit des vagues qui n'en finit pas, comme une respiration géante, comme le souffle de cette maison qui m'engloutit jour après jour.Trois jours.Trois jours depuis que j'ai couru pieds nus sur les rochers, depuis que mes chevilles ont cogné contre la pierre, depuis que le sang a coulé sur mes jambes. Trois jours depuis que Cormac m'a rattrapée comme on rattrape un oiseau tombé du nid, depuis qu'il m'a portée jusqu'ici, depuis qu'il a nettoyé mes plaies avec des doigts trop doux, trop lents, trop attentifs.Je me lève. Le parquet est froid sous mes pieds. Je m'approche de la baie vitrée et je colle mon front contre
Luck4h du matin.Je ne dors toujours pas. Je regarde le plafond de cette chambre d'hôtel minable, les taches d'humidité qui dessinent des cartes imaginaires. Des pays où je ne suis jamais allé. Des océans que je ne traverserai jamais sans elle.Le foulard est sur ma poitrine. Je le respire encore. L'odeur faiblit. Bientôt, il ne restera que du tissu.Mon téléphone sonne.Je bondis, attrape l'appareil. Numéro inconnu.— Blackwood.— Bonjour, Luck.Cette voix. Calme. Posée. Ce sourire qu'on entend.— Cormac.— Tu ne dors pas ? Moi non plus. On a des insomnies similaires, on dirait. À cause de la même femme.— Où est-elle ?— En sécurité. Dans ma salle de bain, pour être précis. Elle prend un bain. Elle est nue. Elle est belle
Alessandra---Il est minuit passé quand je prends ma décision.Je n'ai pas dormi. Je n'ai pas pu. Chaque fois que je ferme les yeux, je vois Leo. Son visage pâle à l'hôpital, ses yeux qui cherchent les miens. Je l'imagine seul, sans moi, sans personne pour lui tenir la main pendant les nuits de douleur.Je ne peux pas rester ici une minute de plus.La maison est silencieuse. Cormac doit dormir. J'ai passé la soirée à repérer les lieux, à noter chaque porte, chaque fenêtre. Il y a une issue au sous-sol. Une porte-fenêtre qui donne sur les rochers. Je l'ai vue quand il m'a fait visiter, en disant « tu peux aller partout sauf dans mon bureau ».Il a oublié de préciser « ne cherche pas à t'enfuir ».Je me lève sans bruit. La robe de nuit est légère, trop légère pour
Je me lève, contourne la table, m'accroupis près d'elle. Elle se raidit mais ne s'éloigne pas.— Tu dois comprendre que Luck n'est pas ton salut. Que l'amour qu'il te porte est empoisonné par sa haine. Que tu mérites mieux.— Et toi ? Tu es mieux ?— Non. Je ne suis pas mieux. Je suis différent. Et c'est à toi de choisir ce que tu préfères.Je retourne m'asseoir. Le repas continue en silence. Elle mange, boit un peu de vin. Ses joues rosissent. Elle est si belle que ça me fait mal.— Parle-moi de toi, dit-elle soudain.— De moi ?— Ton enfance. Les foyers. Comment tu t'en es sorti.Je la regarde, surpris. Elle veut vraiment savoir ?— Pourquoi ça t'intéresse ?— Parce que si je dois être ici, autant comprendre qui me retient prisonnière.— Je ne
CormacJe n'ai pas dormi.Après l'avoir laissée sur le canapé, je suis monté dans mon bureau. J'ai regardé les écrans de surveillance. Elle ne dort pas non plus. Elle regarde le feu, perdue dans ses pensées.Pourquoi j'ai cédé ? Pourquoi je lui ai promis d'appeler Leo ?Parce que je suis faible. Parce qu'elle a raison. Parce que je ne peux pas la regarder souffrir sans rien faire.C'est nouveau pour moi. La souffrance des autres, je m'en foutais. J'ai construit ma vie sur cette indifférence. Survivre, coûte que coûte. Les autres, c'est leur problème.Mais elle... elle est différente.Je la regarde sur l'écran. Elle bouge, grimace en touchant son pied bandé. Elle a mal. À cause de moi.Je descends. J'entre dans le salon sans frapper. Elle sursaute.— Quoi encore ?&m







