Mag-log inAlessandra
Chaque pas est une épreuve. New York est une bête froide et indifférente qui me recrache d'un trottoir à l'autre. Le vent ne se contente pas de mordre ma peau ; il semble vouloir s'infiltrer dans mes os, y déposer son gel mortel. Mon manteau est une feuille de papier. Mes escarpins, des instruments de torture. Chaque claquement sur le bitume est un rappel : tu tombes, tu tombes, tu tombes.
Je sors d'un autre entretien. Le quatrième cette semaine. Le sourire figé, les mains qui ne doivent pas trembler, la voix qui doit rester stable, assurée.
"Vos compétences sont excellentes, Mademoiselle Valenti, mais nous cherchons un profil... plus expérimenté."
"Votre parcours est intéressant, mais un peu... erratique."
Erratique. Un joli mot pour dire "naufragé".
Je m'arrête devant une vitrine, feignant d'admirer des vêtements que je ne pourrai jamais m'offrir. Mon reflet me renvoie l'image d'une étrangère. Une femme pâle, aux yeux cernés d'ombres mauves. Où est passée la fille aux joues roses et au regard arrogant ? Elle a été emportée par la chute, comme tout le reste. La maison. La voiture. Les tableaux. L'illusion d'une vie à l'abri.
Tout a fondu comme neige au soleil. Il ne reste que Leo. Mon petit frère. Son sourire, si faible désormais, est la dernière bougie dans mon obscurité.
Mon téléphone vibre. Une décharge électrique me parcourt l'échine. Je sais qui c'est avant même de regarder. L'hôpital.
La voix de la responsable administrative est devenue la bande-son de mon cauchemar.Elle est polie, implacable.
—Mademoiselle Valenti, je vous rappelle concernant l'acompte pour le prochain cycle de traitement de votre frère. La date limite est demain. Sans cela, nous serons dans l'obligation de...
Sa voix se perd dans un bourdonnement. Les chiffres qu'elle énonce sont astronomiques. Ils pourraient aussi bien parler en années-lumière. Mon estomac se serre, un poing de glace qui se referme. La panique monte, acide, dans ma gorge.
— Je... Je comprends. Je vais régler cela. Je vous le promets.
Je raccroche, le souffle court. Les lumières de la ville dansent, se brouillent. Je m'appuie contre la vitrine froide, sentant la force me quitter. Promettre. Je promets, et je promets encore. Mais sur quoi ? Sur l'air ? Sur l'espoir mince comme du papier à cigarette ?
Je lève la tête, malgré moi. Mes yeux sont irrésistiblement attirés vers la plus haute tour, la plus impitoyable. Blackwood Holdings. L'empire de Lucian "Luck" Blackwood. Un nom qui revient souvent dans les journaux économiques. Un génie impitoyable. Un bâtisseur de ruines. On dit qu'il dévore les entreprises et crache les os.
Une pensée folle me traverse l'esprit. S'ils cherchent... S'ils avaient un poste... Le salaire, même modeste... Ce serait une bouffée d'oxygène. Assez pour respirer un mois de plus.
Je me ressaisis, me reprends avec violence. Idiot. Une entreprise comme la sienne ? Ils ne recrutent que les meilleurs, les plus affûtés, les plus impitoyables. Pas une épave comme moi.
Je pousse un profond soupir, un nuage de vapeur dans l'air froid, et je reprends ma marche. Je remets le masque. Je vais envoyer encore des CV, sourire encore à des inconnus, supplier encore pour une chance.
Je ne sais pas. Je ne sais pas que mon CV, ma photographie, mes mensonges plein d'espoir sont posés sur le bureau de l'homme même dont j'ai brisé l'existence. Je ne sais pas que ma prière a été entendue par le diable en personne.
L'ironie est si écrasante que si j'y pensais, je m'effondrerais sur ce trottoir pour ne plus jamais me relever.
Luck
Je n'ai pas bougé. Le dossier d'Alessandra est ouvert devant moi. Je le connais par cœur. Chaque faille. Chaque désespoir.
Je prends le téléphone. Cette fois, je compose un numéro interne.
—Le poste de directrice artistique junior. Il est retiré du marché. Je le pourvois.
Un silence à l'autre bout du fil.
—Monsieur ? Mais le processus de recrutement...
—Est terminé, l'interromps-je, la voix douce comme une caresse mortelle. J'ai la candidate. Faites-la venir , demain à 9 heures précises. Son nom est Alessandra Valenti.
Je raccroche.
Je me lève et marche jusqu'à la baie vitrée. La nuit est tombée. New York n'est plus qu'un tapis de diamants noirs et de lumières froides. Mon royaume.
Je cherche son reflet dans la vitre. Je ne vois que mon propre visage, durci par les années, les cicatrices invisibles sous la surface lisse. Le garçon qu'elle a battu regarde à travers les yeux de l'homme qui va la briser.
C'est une symphonie qui s'annonce. Une composition en plusieurs mouvements : l'espoir, la peur, l'humiliation, la chute. Je vais en être le chef d'orchestre. Je vais diriger chaque note de son agonie.
Elle va entrer ici demain, pleine d'un espoir misérable. Elle va me supplier avec ses yeux, avec son silence, avec tout son être.
Et je vais lui offrir un contrat. Pas un emploi.
Un an à genoux.
Pas comme une maîtresse. Cela serait lui faire trop d'honneur.
Comme ma putain.
La guerre que j'ai déclarée dans mon cœur il y a des années va enfin commencer. Et son premier coup ne sera pas un cri, mais un chuchotement.
Son premier champ de bataille ne sera pas un tribunal ou une salle de boardroom.
Ce sera mon bureau.
Je souris. Pour la première fois depuis très, très longtemps, c'est un vrai sourire.
J'ai hâte.
Alessandra— Il est comme il est à cause de ce qu'il a vécu.La voix de Leo est douce, presque un murmure. Il est allongé dans son lit d'hôpital, pâle, fatigué, mais ses yeux brillent de cette sagesse étrange qu'il a toujours eue, même enfant. Je suis assise à son chevet, ma main dans la sienne, et je l'écoute.— Ça n'excuse pas tout, continue-t-il. Il reste responsable de ce qu'il fait. Mais si tu l'aimes, si tu veux vraiment que ça marche entre vous, tu dois l'aider à guérir.Je ne réponds pas tout de suite. Je regarde par la fenêtre, le ciel gris de cette fin d'après-midi, les arbres dénudés qui se balancent dans le vent.
Leo hoche la tête.— Il est comme il est à cause de ce qu'il a vécu, dit-il doucement. Ça n'excuse pas tout. Il reste responsable de ses actes. Mais si tu l'aimes, si tu veux vraiment que ça marche, tu dois l'aider à guérir.— Comment ?— En lui montrant qu'il peut te faire confiance. En étant patiente. En ne cédant pas à ses crises, mais en ne l'abandonnant pas non plus. En lui rappelant, chaque jour, qu'il mérite d'être aimé.Je le regarde. Mon petit frère. Si jeune, si sage. Il a toujours su trouver les mots justes, même dans les moments les plus sombres.— Tu crois que c'est possible ? je demande. Qu'il change vraiment ?— Je crois que tout le monde peut changer, si on lui en donne la
Leo. Ce nom résonne en moi comme un coup de tonnerre. Leo, que j'ai déçu. Leo, qui m'a fait confiance, qui m'a donné sa bénédiction. Leo, qui se bat contre la maladie et qui n'a pas besoin de mes drames.— Pourquoi Leo ?— Parce qu'il la connaît mieux que personne. Parce qu'il l'aime plus que tout. Et parce que, bizarrement, il te comprend. Il te comprend mieux que tu ne te comprends toi-même.Je réfléchis. Gallagher a raison. Il a toujours raison.Le lendemain, je vais à l'hôpital.Je traverse les couloirs familiers, je salue les infirmières qui me reconnaissent, je m'arrête devant la chambre de Leo. La porte est fermée. Je frappe doucement.— Entrez.Sa voix est faible, mais clai
L'hôpital.Je me gare sur le parking presque vide. Je traverse le hall silencieux, je prends l'ascenseur, je marche dans le couloir faiblement éclairé jusqu'à la chambre de Leo. La porte est entrouverte. Je la pousse doucement.Il ne dort pas. Il est assis dans son lit, un livre ouvert sur les genoux, la lampe de chevet allumée. Il lève les yeux quand j'entre, et son sourire s'efface immédiatement quand il voit mon visage.— Qu'est-ce qui s'est passé ? demande-t-il.Sa voix est faible, mais pleine d'inquiétude. Je m'approche, je m'assois sur le bord du lit, je prends sa main. Et je raconte. Tout. Le dîner, Marc, Luck qui débarque, le coup de poing, la honte, la fuite.Leo écoute sans
AlessandraLe restaurant est charmant.Une petite table près de la fenêtre, des bougies qui dansent dans leurs photophores, une nappe blanche, des couverts en argent. L'endroit est calme, intime, parfait pour des retrouvailles entre vieux amis. Marc est arrivé en avance, comme toujours. Il s'est levé quand je suis entrée, m'a fait la bise, m'a complimentée sur ma robe. C'est un homme bien. Vraiment. Drôle, cultivé, attentionné. Il travaille dans l'édition, il a voyagé partout, il a des histoires fascinantes à raconter.Nous parlons de tout et de rien. De ses voyages, de mes projets, de Leo, de la vie qui passe si vite. Il me fait rire. Il a toujours su me faire rire, même dans les moments les plus sombres.
Elle se lève, va chercher son sac, en sort un petit carnet. Elle feuillette les pages, concentrée, sérieuse. Elle planifie. Elle organise. Elle va le voir. Ce Marc. Cet inconnu qui la fait sourire comme ça, qui la fait rire comme ça, qui a ce pouvoir sur elle que je ne connais pas.— Mercredi soir, c'est parfait. Oui... Moi aussi, j'ai hâte de te voir. Ça fait tellement longtemps...Elle raccroche. Elle pose le téléphone. Elle se tourne vers moi, et son sourire s'efface quand elle voit mon visage.— Luck ? Qu'est-ce qu'il y a ?Je ne réponds pas tout de suite. Je la regarde fixement, et je sens la colère monter en moi, cette vieille colère familière, celle que je connais trop bien, celle que j'ai passée ma vie à nourrir sans savoir d'où el
LuckLe silence de la maison a changé de nature.Il n’est plus lourd de conflit, mais épais d’une attente calculée.Je l’observe à distance, à travers les caméras discrètes de mon bureau, à travers le rythme impeccable de ses matinées, réglées comme une mécanique de précision.Alessandra se mue en
LuckLe dossier Corinthe est impeccable. Une analyse précise, une synthèse percutante. C’est le travail de l’Alessandra d’avant. Celui dont j’avais besoin.Mais je ne vois pas les mots. Je ne vois que le regard. Celui qu’elle a posé sur moi en déposant ces pages. Un éclair d’acier dans la grisaille
MathiasLa maison est silencieuse. Un silence lourd, tissé des non-dits de cette nuit et du cliquetis obsédant de mes pensées. Je suis debout devant la baie vitrée de mon bureau, un verre de whisky à la main, que je ne bois pas. Je regarde le jardin noyé d’ombre, mais je ne vois pas les arbres. Je
GabrielL’eau ruisselle sur le carrelage noir, un contrepoint liquide au silence qui s’est réinstallé entre nous depuis le dîner. La tension n’est pas rompue ; elle s’est simplement déplacée, densifiée, devenue aussi présente et humide que la vapeur qui commence à monter. L’air est lourd de tout ce







