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Chapitre 5 : Le Poids des Clés

Author: Darkness
last update Last Updated: 2025-11-26 21:07:57

Sofia

La librairie est un lieu sombre et poussiéreux, sentant le vieux papier et la cire. C’est l’antithèse du monde clinquant de Lorenzo. Marco reste près de l’entrée, son imposante silhouette bloquant presque la lumière. Je m’enfonce dans les allées, entre des étagères montant jusqu’au plafond.

Au fond, une petite porte entrouverte laisse voir un bureau encombré. Mon cœur est un tambour fou. Je jette un regard derrière moi. Marco me surveille, mais son attention est retenue un instant par le libraire qui l’aborde pour lui demander s’il cherche quelque chose.

C’est mon moment.

Je pousse la porte et entre.

Il est là, debout, tourné vers la fenêtre qui donne sur une cour intérieure. Luca Conti. Il se retourne à mon entrée. Il ne sourit pas. Son visage est grave, tendu.

— Sofia.

Juste mon nom. Prononcé sans le possessif écrasant de Lorenzo. Comme une simple constatation. Un soulagement.

— Vous êtes fou, murmure-je, le dos contre la porte refermée. Mon garde du corps est à vingt mètres.

— C’est pour ça que nous n’avons que deux minutes, répond-il en se rapprochant. La bague… c’était un appel au secours ?

Ses yeux scrutent les miens, cherchant la vérité derrière les mensonges.

— Je ne sais pas, avoué-je, la voix brisée. Je… j’étouffe.

Les mots sortent dans un souffle, un aveu que je n’ai fait à personne.

— Je sais ce qu’il fait, Sofia. Je sais qui il est. Ce qu’il a fait. Vous n’êtes pas en sécurité.

— Vous ne comprenez pas. La prison la plus solide est celle où l’on vous dit que vous êtes aimée.

Un bruit dehors. La voix de Marco, plus forte. Il s’impatiente.

Luca pose une main sur mon bras. Son contact est chaud, réel. Une ancre.

— Je peux vous sortir de là. Mais il faut que vous soyez prête. Ce sera dangereux. Il faut des preuves. Des choses que vous avez peut-être vues, entendues.

— Il ne parle jamais de ça devant moi. Pas vraiment.

— Mais vous vivez avec lui. Vous avez accès à son bureau ? À son ordinateur ? À ses papiers ?

Le bureau de Lorenzo. Son sanctuaire interdit. Juste y penser me glace le sang.

— C’est impossible. C’est surveillé. C’est…

— C’est la seule façon, insiste-t-il, sa main serrant mon bras avec une urgence fébrile. Écoutez-moi. Dans trois jours, il y a une réception à la mairie. Lorenzo y va ?

Je hoche la tête, incapable de parler.

— Trouvez un prétexte pour ne pas y aller. Un malaise, une migraine. Je vous enverrai quelqu’un. Une femme. Elle aura une clé USB. Cachez-la. Et à la première occasion, copiez tout ce que vous pouvez trouver sur l’ordinateur de son bureau. Tout.

C’est de la trahison. C’est la guerre. Je regarde ses yeux, pleins d’une conviction qui me terrifie et m’attire. C’est le gouffre. Mais de l’autre côté, il y a peut-être la lumière.

— Sofia ! appela la voix grave de Marco depuis l’allée principale. Signora Rossi ? Tout va bien ?

Nos regards se croisent, un ultime instant de complicité volée.

— Je… je vais essayer, chuchoté-je.

— Je serai là, répond-il.

Je tourne les talons, ouvre la porte et repars dans l’allée, le visage brûlant. Marco me regarde, soupçonneux.

— Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais, dis-je d’une voix que j’espère neutre. Rentrons.

En regagnant la voiture, le monde extérieur me semble différent. Les couleurs sont plus vives, les bruits plus aigus. J’ai peur. Une peur viscérale, paralysante.

Mais en serrant les poings, je sens là, au creux de ma paume moite, la mémoire du contact de sa main. Et pour la première fois, la peur a un goût qui n’est pas tout à fait celui de la mort, mais celui du risque, de l’interdit. De la possibilité.

J’ai menti, j’ai manigancé, et j’ai un rendez-vous avec la trahison dans trois jours. Je suis plus vivante que je ne l’ai été depuis des années, et je n’ai jamais été aussi proche de la mort.

Les trois jours qui suivent sont une éternité de mensonges silencieux. Chaque minute est un poison qui goutte dans le calice de ma vie. Je vis avec le sentiment constant d’être observée, traquée. Le regard de Lorenzo, autrefois une pesanteur familière, est devenu un scanner à rayons X qui dissèque mes moindres frémissements.

Je m’entraîne. Je m’entraîne à avoir l’air fatiguée. Je me regarde dans le miroir et je répète : « Je ne me sens pas bien. » Je pince mes joues pour leur donner une pâleur maladive. Je suis une actrice préparant le rôle de sa vie. La réception à la mairie est ce soir. L’angoisse est un nœud coulant qui se resserre autour de ma gorge.

Ce matin-là, au petit-déjeuner, je pose ma fourchette. Le métal tremble contre la porcelaine. Un vrai tremblement. La peur est un maestro efficace.

— Lorenzo… je… je ne me sens pas bien.

Il lève les yeux de son journal, un lent mouvement calculé. Ses yeux, deux silex, se posent sur moi.

— Oh ?

— Une migraine. Elle a commencé cette nuit. Je vois des taches. La lumière me fait mal.

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