LOGINJe le regarde. Vraiment. Je regarde cet homme debout devant moi, dans cette réserve où nous avons tout commencé, et je vois enfin ce qui se cache derrière les mots, derrière les fuites, derrière l'excentricité. Un enfant perdu. Un homme qui a appris très tôt que l'amour fait mal, alors autant ne pas aimer.
— Pourquoi tu reviens maintenant ? dis-je doucement.
Il lève les yeux au ciel, comme s
Je le regarde. Il ne bouge pas, mais son visage est un livre ouvert où je lis la douleur, l'espoir, la peur.— Et ce soir, quand tu as débarqué, j'ai compris. J'ai compris que je m'étais menti pendant des mois. Que ce calme, cette paix, cette tranquillité, ce n'était pas du bonheur. C'était de la survie. C'était une façon de ne pas souffrir. Mais ce n'était pas vivre. Pas vraiment.Je me tourne vers lui, complètement.— Toi, tu es la vie. La vraie. Celle qui brûle, qui fait mal, qui fait peur. Celle qui te réveille la nuit et te pousse à te dépasser. Celle qui te force à te regarder en face, à voir qui tu es vraiment, à décider si tu veux être cette personne ou une autre. Et j'ai passé des mois à fuir ça. À fuir TOI. Parce que j'avais peur de ce que je devenais avec toi. Pa
Sa main cherche la mienne. Ses doigts sont glacés. Je les serre.— On reste là, dis-je. Cette nuit. On parle. On ne fait rien d'autre. On parle de nos peurs, de nos blessures, de nos conneries. Et demain, on verra.Il hoche la tête. Il ne peut pas parler. Mais sa main serre la mienne, et c'est assez.La nuit avance. Dehors, la lune a poursuivi sa course, et la verrière laisse maintenant passer une lumière plus oblique, plus pâle. La cuisine est un cocon de silence et d'ombres, et nous sommes deux épaves accostées l'une à l'autre, main dans la main, dos contre le four froid.Longtemps, nous restons ainsi. Sans parler. Juste à exister ensemble dans ce lieu qui a vu naître notre histoire, dans ce silence qui dit plus que tous les mots.C'est moi qui finis par parler. Parce que si lui a livré ses peurs, il est temps que je livre les mienne
Il serre ses genoux un peu plus fort.— Mon père, lui... il était tout l'inverse. Il était chaud, vivant, imprévisible. Il jouait de la guitare, il nous emmenait camper le week-end, il me lisait des histoires le soir avec des voix différentes pour chaque personnage. Il riait fort, il pleurait facilement, il aimait sans calcul. Ma mère l'aimait aussi, je crois. Mais elle ne savait pas comment. Elle ne savait pas comment répondre à cette... cette démonstration permanente. Alors elle s'est refermée. Et lui, il s'est senti rejeté. Incompris. Seul.Sa voix tremble.— Un jour, il est parti. Il a dit qu'il allait acheter du pain. Il n'est jamais revenu. J'avais six ans. Six ans, Carla. Et je l'ai attendu. Pendant des mois, je l'ai attendu à la fenêtre, avec son pain imaginaire, en me disant qu'il allait revenir, qu'il s'était perdu, qu'il avait eu
Je le regarde. Vraiment. Je regarde cet homme debout devant moi, dans cette réserve où nous avons tout commencé, et je vois enfin ce qui se cache derrière les mots, derrière les fuites, derrière l'excentricité. Un enfant perdu. Un homme qui a appris très tôt que l'amour fait mal, alors autant ne pas aimer.— Pourquoi tu reviens maintenant ? dis-je doucement.Il lève les yeux au ciel, comme si la réponse était évidente.— Parce que j'ai essayé de ne pas revenir. Parce que j'ai passé des mois à me convaincre que je pouvais vivre sans toi. Parce que j'ai changé de ville, de vie, de tout. Et ça n'a rien changé. Tu étais là. Dans chaque plat que je goûtais, dans chaque mot que j'écrivais, dans chaque nuit où je me réveillais en cherchant ta chaleur. Tu es une obsession, C
Le restaurant est vide. Noir. Froid.J'introduis la clé dans la serrure de la porte de service, celle par laquelle on livre les marchandises, celle que personne n'utilise jamais. Mes doigts tremblent. De froid ? De peur ? De cette chose inavouable qui pulse dans ma poitrine depuis que j'ai vu Mathis debout dans l'encadrement de la porte d'Antoine, défait, ivre de gin et de vérité.Derrière moi, je l'entends respirer. Il n'a pas dit un mot depuis que nous avons quitté l'appartement. Il suit. C'est tout. Il suit.La porte s'ouvre dans un grincement qui déchire le silence de la ruelle. L'odeur familière me frappe : graisse figée, épices, citrons entamés, un fond de Javel mal rincée. L'odeur de chez moi. L'odeur de ma vie.— Entre.Ma voix est neutre. Je ne me retourne pas. Je pénètre dans l'obscurité, allumant machinalement les plafonniers de la réserve. Des cartons de conserves s'alignent sagement, des sacs de farine s'empilent contre le mur. Le lieu de notre première chute.J'entends s
Mathis.— Je le sais ! hurle-t-il soudain, et le son est si fort, si désespéré, qu’il fait reculer Antoine. Je le sais mieux que quiconque ! Je n’ai aucun droit. J’ai tout gâché. J’ai été lâche, cruel, stupide. Je t’ai traitée d’eau plate alors que tu es un océan. Un océan de feu et de sel et de colère et de vie, et j’ai eu peur ! J’ai eu peur de me noyer !Il avance d’un pas, chancelant. L’odeur du gin, cette fois, est bien là, mais noyée dans celle de la sueur et de l’angoisse.— Mais lui ? lance-t-il avec un mépris déchirant en jetant un nouveau regard à Antoine, qui est maintenant blême. Lui, il n’a pas peur de toi, parce qu’il ne te voit pas ! Il voit une jolie artisanale, une copine sympa pour partager son reblochon ! Il ne voit pas la tornade. Il ne veut pas la voir. Il veut du calme. De la douceur. De la neutralité.— Taisez-vous ! crie Antoine, retrouvant son courage. Clara, je vais appeler la…— NON !Ce cri, c’est Mathis et moi, en même temps. Nos regards se croisent, et da







