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Ce n’est pas un baiser. C’est une déclaration de guerre, une capitulation, une explosion. C’est tout ce qui a monté en pression depuis qu’il a franchi la porte : la peur, la rage, la frustration, et cette attirance sauvage, immédiate, que je refuse de nommer. Ma bouche est avide, exigente. La sienne répond avec une égale voracité, mais avec une maîtrise diabolique qui me fait chavirer. Ses mains se posent sur mes hanches, puis remontent le long de mon dos, m’écrasant contre lui. Je sens la chaleur de son corps à travers nos vêtements, la tension de ses muscles.
Quand nous nous séparons pour respirer, un souffle rauque nous échappe à tous les deux. Son front repose contre le mien. Ses yeux scrutent les miens, cherchant une réponse, une permission.
— La cuisine, halète-je, le cerveau en ébullition. Pas ici.
Il répond par un nouveau baiser, plus profond, plus possessif. Puis il se détache, prend ma main, et c’est moi qui le guide, cette fois, hors du bureau. La cuisine est en plein coup de feu pour le service des plats principaux, mais nous passons comme des ombres, détournés par l’activité frénétique, jusqu’au coin des approvisionnements, une petite alcôve à moitié cachée par des sacs de farine de 25 kilos empilés et des cageots de légumes.
L’odeur y est terreuse, concrète. La lumière y est tamisée, venant d’un unique néon clignotant. C’est absurde. C’est parfait.
Sans un mot, il me plaque doucement contre un sac de farine, le corps coincé entre la toile rude et le sien. Ses mains cherchent les boutons de ma veste de chef, les défont avec une dextérité déconcertante. Le tissu lourd glisse de mes épaules et tombe à nos pieds dans un froissement sourd. Il reste en chemise, le velours bordeaux déjà froissé. Sa bouche trouve mon cou, y dépose une traînée de baisers brûlants qui me font courber la nuque en arrière avec un gémissement étouffé. Je m’accroche à ses épaules, mes doigts s’enfonçant dans le tissu du costume.
— Mathis… chuchoté-je, le nom étranger et excitant sur ma langue.
— Carla… répond-il dans un souffle contre ma peau.
Ses mains glissent sous mon t-shirt de coton, ses paumes larges et légèrement callleuses remontent le long de mes côtes, effleurent le bord de mon soutien-gorge. Un frisson violent me secoue. Tout est amplifié par le lieu, par l’interdit, par l’urgence. Le murmure des cuisines à quelques mètres, le cliquetis des couverts, les ordres criés… tout se fond en une symphonie lointaine, écrasée par le bruit de notre respiration haletante et le froissement frénétique de nos vêtements.
Il fait glisser la bretelle de mon soutien-gorge, libérant mon sein. L’air frais de la réserve me fait frissonner, mais sa bouche, chaude et experte, vient aussitôt le réchauffer, m’arrachant un cri étouffé que j’enfouis dans son épaule. Le goût de lui, le gingembre et le sel, envahit mes sens. Mes propres mains sont occupées à déboutonner sa chemise, à découvrir la peau tendue sur des muscles fermes, une toison brune qui descend vers son pantalon.
C’est brutal. C’est primitif. C’est une conflagration pure, sans fioritures, alimentée par l’adrénaline du désastre et la tension sexuelle qui nous a électrocutés dès le premier regard. Nous luttons contre les vêtements, contre le temps, contre la raison. Le monde se réduit à cette alcôve poussiéreuse, à l’odeur de la farine et de la sueur, au contact de sa peau contre la mienne.
Et quelque part, au-dessus de nous, accroché de travers sur le mur, le portrait sépia de ma grand-mère, ancienne propriétaire du bistrot qui était ici avant, semble nous regarder avec une expression de scandale parfait, ses yeux peints fixés sur cette scène d’abandon total au milieu des sacs de patates et des casseroles empilées.
La folie nous a saisis. Et pour la première fois de la soirée, je ne pense plus à l’étoile. Je ne pense plus à rien. Je ne fais que sentir. Brûler. Exister.
Carla—Le téléphone sonne à trois heures du matin. Le numéro de mon père. Ma mère est à l'hôpital. Crise cardiaque. Elle est vivante, mais dans un état grave. Je raccroche et je regarde Mathis, qui s'est réveillé, qui a compris avant même que je parle. Il me prend dans ses bras. Le lendemain, je prends le premier train pour le Sud, seule. Mathis reste. Il faut tenir les restaurants, la brigade, les clients. Il me dit qu'il s'occupe de tout. Il me dit de ne penser qu'à elle.Les mois qui suivent sont les plus durs de ma vie. Ma mère est malade, vraiment malade. Je fais des allers-retours entre l'hôpital et la ville, entre son chevet et mes fourneaux. Chaque voyage m'épuise un peu plus. Chaque fois que je la vois, elle est plus fragile, plus pâle, plus absente. Mathis est là au téléphone, chaque soir, chaque matin. Il gère les restaurants, les équipes, les problèmes. Il ne se plaint jamais. Il me dit qu'il m'aime, qu'il attend, qu'il est fier de moi.Elle meurt un jeudi, à l'aube, dans
Carla—Le livre sort en septembre, sous un titre que Mathis a choisi contre l'avis du service marketing. La Braise. Rien d'autre. Juste le nom du restaurant, le nom de ce feu qu'on entretient depuis des années. La couverture est sobre, crème, avec une fourchette et une plume croisées. J'ai pleuré en la voyant pour la première fois. J'ai pleuré en tenant ce livre entre mes mains, ce livre qui contient mes recettes, mes souvenirs, nos vies.La promotion est une tornade. Interviews, plateaux télé, émissions de radio, librairies. On nous veut partout. Le couple de la cheffe et de l'écrivain fascine. On nous interroge sur notre rencontre, sur nos secrets de cuisine, sur notre alchimie. Mathis répond mieux que moi. Il a les mots, il a l'aisance, il a cette capacité à charmer sans se compromettre. Moi, je bafouille, je rougis, je regarde mes pieds. Mais je tiens. On tient.La jalousie ne tarde pas à montrer son visage. Des articles assassins, des rumeurs dans le milieu, d'anciens collègues
MathisLe message arrive un matin, sur mon téléphone personnel. Un numéro que je n'ai pas enregistré, mais que je reconnais immédiatement. C'est le même depuis vingt ans. Mon père. Il veut me voir. Il est de passage dans la région, il a entendu parler de La Braise, du livre, de l'étoile. Il est fier de moi. Ces mots me donnent envie de briser l'écran contre le mur. Fier de moi. L'homme qui a disparu quand j'avais douze ans, qui n'a jamais répondu à mes lettres, qui n'est pas venu à l'enterrement de ma tante, qui n'a jamais lu une ligne de ce que j'écrivais. Il est fier.Je montre le message à Carla. Elle ne dit rien. Elle attend. Elle sait que j'ai passé des années à fuir cette ombre, à construire ma vie contre cette absence. Elle sait aussi que je ne peux pas refuser. Pas cette fois. Pas maintenant que je suis devenu quelqu'un, maintenant que j'ai quelque chose à montrer, maintenant que je veux comprendre. Elle pose sa main sur la mienne et dit simplement qu'elle sera là.La rencontr
CarlaLe téléphone n'arrête pas de sonner. Depuis l'étoile, c'est comme si le monde entier avait soudain découvert l'adresse de La Braise. Des journalistes, des blogueurs, des clients qui n'auraient jamais traversé la rue pour venir chez nous il y a six mois et qui supplient maintenant pour une table. Mon nom circule dans des articles que je ne prends même plus le temps de lire. On parle de moi comme d'une cheffe montante, une étoile filante, une femme qui a réussi dans un monde d'hommes. Tous ces mots me fatiguent. Je n'ai jamais voulu être un symbole. Je voulais juste une cuisine, une brigade, une liberté.Mathis est à mes côtés dans le bureau exigu, les manches retroussées, une pile de courrier entre les mains. Il y a des lettres de félicitations, des demandes de partenariats, des menaces déguisées de groupes qui voudraient nous absorber. Et puis il y a la proposition. Celle qui arrive sur un papier à en-tête luxueux, avec un nom qui pèse dans le milieu. Un grand groupe parisien ve
Je ne peux pas parler. Les larmes coulent sur mes joues, silencieuses, abondantes. Je regarde tous ces visages qui me sont chers, cette famille que j'ai construite, cet amour qui m'entoure, et je suis submergée par l'émotion. Mathis me tend un mouchoir, sourit, pose sa main sur la mienne.Je me lève à mon tour, mon verre à la main. Je prends une grande inspiration, j'essaie de calmer les battements de mon cœur.— Je ne sais pas quoi dire, je commence, la voix tremblante. Je ne sais pas comment vous remercier. Pour tout ce que vous avez fait. Pour tout ce que vous êtes. Pour être restés, même quand j'étais insupportable. Même quand j'ai crié, quand j'ai jeté des assiettes par terre, quand j'ai failli tout briser. Vous êtes restés. Vous êtes revenus. Vous m'avez pardonné. Et ce
Le silence qui suit est immense. Puis Mathis me prend dans ses bras, me serre contre lui, fort, très fort. Et les larmes se mettent à couler. Pas des larmes de joie, pas exactement. Des larmes de soulagement. De libération. De tout ce que j'ai retenu depuis des mois, des années, depuis la mort de mon père, depuis la faillite, depuis la promesse faite sur le carrelage froid d'une cuisine.— Tu l'as fait, murmure Mathis contre mes cheveux. Tu l'as fait, Carla. Tu as tenu ta promesse. Tu as gardé les fourneaux allumés. Tu as fait vivre l'héritage de ton père.— On l'a fait, je corrige, la voix étranglée par les sanglots. On l'a fait. Toi, Laura, Malik, Nico, toute l'équipe. On l'a fait ensemble.— Ton père serait fier de toi.







