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Chapitre 2 : Soufflé coupable 2

Author: Darkness
last update Last Updated: 2025-12-09 06:30:32

CARLA

Je ferme les yeux une seconde. Quand je les rouvre, Mathis Lambert a détourné le regard, mais ses épaules tremblent légèrement. Il rit. Il ose rire.

C’en est trop. La rage, froide et précise, m’envahit. Elle chasse la panique, l’humiliation. Elle se concentre en un point de décision cristallin. Mon étoile est morte, noyée dans le fromage de chèvre. Mais lui, je ne le laisserai pas repartir avec ce sourire narquois.

Alors que l’entrée un tartare de légumes de saison qu’il a commenté d’un « intéressant » aussi plat que l’assiette est débarrassée, je sors de la cuisine. Je marche droit vers sa table, le sang battant à mes tempes. Je me penche, mes mains posées à plat sur la nappe, à côté de son verre d’eau. Je sens son regard se lever, parcourir la ligne de mon cou, s’attarder sur la sueur qui perle à la base de ma gorge.

— Monsieur Lambert. Un mot, s’il vous plaît.

Ma voix est un fil de soie tendu, à peine audible au-dessus du murmure de la salle.

— À votre disposition, Chef, répond-il, une lueur de curiosité vive dans ses yeux gris.

— Pas ici. En cuisine.

Je me redresse et tourne les talons, sans vérifier s’il me suit. Je sais qu’il le fera. Le bruissement de son costume de velours, discret, est derrière moi. Je pousse la porte battante, traverse la ligne chaude et agitée des cuisines d’un pas rapide, et l’entraîne dans le petit office attenant, un réduit envahi de dossiers, de factures et d’odeurs de fond de veau réduit.

La porte se referme. Le bruit de la cuisine devient un murmure étouffé. Nous sommes seuls. L’espace est minuscule. L’air y est chaud, chargé de l’énergie nerveuse qui rayonne de moi. Je me retourne, me coinçant presque contre le bureau.

— Alors ? je lance, les bras croisés, défiant l’espace réduit qui nous rapproche malgré tout. Vous vous régalez ? Le tango du sommelier, le suicide du soufflé… vous avez de la matière pour votre petit papier assassin ?

Il ne recule pas. Au contraire, il avance d’un demi-pas, réduisant la distance à moins d’un mètre. Je perçois son parfum, un mélange surprenant de cuir vieilli, de gingembre et de quelque chose de plus sauvage, d’animal. Il sourit, mais ce n’est plus le sourire narquois de tout à l’heure. C’est plus dangereux, plus concentré.

— Assassin ? Ma chère Carla, vous me jugez trop vite. Je trouve tout cela… terriblement humain. Et fascinant.

— Fascinant ? De voir mon travail s’écrouler ?

— De vous voir, rectifie-t-il, sa voix devenue un murmure rauque. Vous contrôlez tout, ici. Chaque graine de sésame, chaque degré de cuisson. Et ce soir, pour la première fois peut-être, vous ne contrôlez plus rien. Et c’est… magnétique.

Je suis sidérée. Ses mots ne frappent pas comme une critique, mais comme une caresse sur une peau à vif. Ils désarment ma colère, la transformant en autre chose, en un frisson chaud qui naît dans mon ventre et se propage. Je déglutis avec difficulté.

— Vous écrivez des bêtises, Lambert.

— Mathis. Appelez-moi Mathis. Et ce ne sont pas des bêtises. Regardez-vous. Vous êtes en vie. Vibrante. Foudroyante.

Son regard ne quitte pas le mien. Il est intense, insoutenable. Je devrais partir. Je devrais retourner en cuisine, sauver les meubles. Mais je suis clouée sur place, hypnotisée par ce gris qui semble voir bien au-delà de ma toque et de mon tablier.

— Vous voulez votre étoile, Carla ? chuchote-t-il encore plus près, son souffle effleurant ma joue. Vous pensez qu’elle se trouve dans la perfection d’un chronomètre ou dans l’exactitude d’une recette ?

Il lève une main, lentement, comme pour ne pas effaroucher une proie. Le bout de ses doigts effleure le tissu de ma veste de chef, près de l’épaule. Un simple contact à travers le coton. Une décharge électrique me traverse tout le corps.

— Elle est là, murmure-t-il. Dans ce feu. Dans ce désordre. Dans cette… passion.

Le mot, susurré dans le silence étouffé du bureau, fait céder quelque chose en moi. Un dernier barrage. Un mur de raison. Je ne pense plus. J’agis.

Je ferme la distance entre nous, attrape les revers de son absurde costume de

velours, et j’attire sa bouche sur la mienne.

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