ログインJe m'arrête devant le grand mât, je pose ma main sur le bois rugueux, je ferme les yeux. Le navire vibre sous ma paume, je sens son pouls, sa respiration, sa vie. La Veuve est plus qu'un assemblage de planches et de voiles, elle est une entité vivante, un être qui a absorbé le sang, la sueur et les larmes de centaines d'hommes. Elle est mon foyer, mon royaume, mon âme. Et je ne la laisserai pas tomber entre les mains du Gouverneur.— Combien de navires ? demandé-je sans ouvrir les yeux.— D'après Thorne, le Gouverneur a promis d'envoyer une flotte entière. Cinq navires de ligne, peut-être plus.— Cinq navires de ligne. Soixante canons chacun, trois cents hommes d'équipage, des soldats de marine entraînés à l'abordage. Contre nos trente canons et nos quatre-vingts hommes fatigués.— Les chances ne sont pas en notre faveur.— Les chances ne sont jamais en notre faveur. C'est ce qui rend la victoire plus savoureuse.J'ouvre les
KaelanL'aube se lève sur La Veuve comme une plaie qui s'ouvre, rouge et menaçante, et je sais avant même d'ouvrir les yeux que quelque chose a changé. Le navire respire différemment, les planches grincent avec une nervosité que je n'avais pas remarquée hier, le vent lui-même semble porter un message que je n'arrive pas encore à déchiffrer. Je me redresse dans la couchette, le corps endolori par les combats de la nuit précédente, les muscles qui protestent à chaque mouvement. Nerina dort encore à côté de moi, ses cheveux noirs éparpillés sur l'oreiller comme une algue soyeuse, son souffle régulier est le seul son apaisant dans ce monde de chaos.Je m'habille en silence, je passe ma chemise de lin, mon gilet de cuir, mes bottes usées par des années de navigation. Ma main effleure le manche de mon épée avant de quitter la cabine, un geste qui est devenu un réflexe, une seconde nature. Sur le pont, les hommes s'affairent déjà. Ils nettoient les dernières tra
La surprise est totale. Les mutins s'arrêtent, désorientés, encerclés. Ils regardent autour d'eux, ils voient les lames qui brillent, les visages déterminés, les issues bloquées. Leur belle assurance s'effrite comme du sable entre les doigts. — Trahison ! hurle Torv. Nous sommes trahis ! Il se tourne vers moi, ses yeux noirs sont deux brasiers. — Tu savais ! Depuis le début, tu savais ! — Je savais, oui. Je sais tout ce qui se passe sur ce navire, Torv. Chaque murmure, chaque complot, chaque trahison. Tu aurais dû le savoir avant de te lancer dans cette folie. Torv pousse un rugissement de rage, il se précipite vers moi, sa hache levée. Je pare son premier coup, la lame s'abat sur mon épée dans une gerbe d'étincelles. Le choc est violent, mes bras tremblent sous l'impact, mais je tiens bon. Je riposte, une estocade qui vise sa poitrine, qu'il esquive avec une agilité surprenante pour un homme de sa corpulence. Autour de nous, la bataille fait rage. Sao Feng affronte Thor
Je serre sa taille plus fort, je pose ma tête contre son épaule. — Cora m'a parlé d'Isabella. Il ne répond pas, mais je sens ses muscles se tendre sous ma joue. — Elle m'a dit comment elle est morte. La tempête, la vague, le corps qui disparaît. — Pourquoi tu lui as demandé ça ? — Parce que je voulais comprendre. Comprendre pourquoi tu es comme tu es, pourquoi tu aimes comme tu aimes, pourquoi tu as peur de perdre ceux que tu aimes. — Je ne veux pas te perdre, Nerina. — Tu ne me perdras pas. Je te l'ai promis, je survivrai à tout ce que la mer mettra sur notre route. Il se tourne vers moi, il prend mon visage entre ses mains, il plonge ses yeux d'argent dans les miens. — Demain, je vais devoir être impitoyable. Je vais devoir être le Roi Noir, le capitaine sans pitié, le chef des parias. Je vais devoir donner des ordres qui feront couler le sang. Et je ne pourrai pas te protéger comme je le voudrais. — Je n'ai pas besoin d'être protégée. J'ai besoin d'être à tes
Une larme coule sur la joue ridée de Cora, une larme qu'elle n'essuie pas. — Nous avons cherché son corps pendant des jours. Nous n'avons jamais retrouvé la moindre trace. Pas un vêtement, pas un bijou, pas une mèche de cheveux. La mer l'a prise tout entière, comme elle prend tout ce qu'elle veut. — Kaelan a dû être dévasté. — Dévasté est un mot trop faible. Il a été anéanti. Il est resté prostré dans sa cabine pendant un mois entier, refusant de manger, refusant de parler, refusant de vivre. C'est Sao Feng qui a pris le commandement pendant cette période. C'est lui qui a maintenu l'équipage uni, qui a empêché les mutineries, qui a gardé La Veuve à flot. — Et puis Sereia est arrivée. — Oui. Quelques mois après la mort d'Isabella. Un navire marchand attaqué par des corsaires, un seul survivant : une gamine de dix-sept ans aux cheveux roux et aux yeux verts. Kaelan l'a sauvée, il l'a prise à bord, il a vu en elle une raison de continuer à vivre. — Mais il ne l'a jamais aim
Nerina La nuit est tombée depuis longtemps quand je descends à la cambuse. Je ne devrais pas être ici, pas à cette heure, pas la veille de la mutinerie. Kaelan m'a demandé de rester dans la cabine, de me reposer, de me préparer pour l'épreuve qui nous attend. Mais je ne peux pas dormir. Mes pensées tournent en boucle dans ma tête, des pensées de violence, de trahison, de mort. J'ai besoin de parler à quelqu'un qui n'est pas Kaelan, quelqu'un qui a connu Isabella, quelqu'un qui peut m'aider à comprendre ce qui nous attend. Cora est assise devant le four de brique, sa silhouette frêle est courbée sur un ouvrage de couture, ses doigts déformés par l'arthrite manipulent l'aiguille avec une précision étonnante. La lumière du four danse sur son visage ridé, creusant des ombres dans ses joues, illuminant ses yeux gris. — Je t'attendais, dit-elle sans lever la tête. Assieds-toi, ma belle. Il y a du thé chaud sur le fourneau.
Zorah Le palais est un monde en soi, une cité close où tout semble régi par des règles invisibles que je ne connais pas. Les femmes que je croise baissent les yeux sur mon passage. Les hommes détournent le regard. Personne ne me parle, personne ne semble même me voir. Je suis un fantôme, une ombre
Zorah Nous franchissons les grandes portes au galop, sans ralentir. Des gardes en turban blanc s'inclinent sur notre passage, leurs lances scintillant dans la lumière déclinante. Nous traversons une première cour, puis une deuxième, puis une troisième, chacune plus somptueuse que la précédente. De
Zorah Je vois le premier de nos gardes tomber. Un jeune homme que je connais depuis l'enfance, qui s'appelait Hakim et qui rêvait de devenir poète. Un cimeterre s'abat sur sa gorge, et un flot de sang jaillit, rouge vif, presque irréel dans la lumière éclatante du soleil. Son corps bascule de sa s
ZorahLe soleil tape sans pitié sur les dunes qui s'étendent à perte de vue, un océan de sable doré que notre caravane traverse depuis maintenant douze jours. La chaleur est si intense qu'elle déforme l'horizon, créant des mirages qui dansent au loin comme des promesses illusoires. Je suis installé







