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Chapitre 10 : L'Exception

Author: Déesse
last update publish date: 2026-06-08 22:50:37

Je me tourne enfin vers lui. Son visage est impénétrable, taillé dans le granit, mais ses yeux noirs brillent d'une intensité qui me met mal à l'aise. Il me fixe avec cette expression qu'il a parfois, comme s'il cherchait à deviner ce que je cache, comme s'il voulait me protéger de moi-même.

— L'escort, reprend-il. Celui d'hier soir. Il s'est passé quelque chose.

Ce n'est pas une question. C'est un constat. Une certitude.

— Non.

— Alors pourquoi vous ne voulez pas que je le signale ? Pourquoi le protégez-vous ?

— Parce que je l'ai autorisé à rester.

Le mensonge est parfait, rodé, huilé. Pas une hésitation. Pas un battement de cil. Des années à négocier des contrats de plusieurs centaines de millions m'ont appris à mentir avec un aplomb imparable. Mais Malik n'est pas un partenaire commercial. Malik me connaît depuis six ans, il connaît mes tics, mes fuites, mes silences. Et je vois à son regard, à ce pli qui se creuse entre ses sourcils, qu'il ne me croit pas une seule seconde.

— Vous n'autorisez jamais personne à rester, dit-il d'une voix basse, plus grave que d'habitude. C'est la règle numéro un. La règle que vous n'avez jamais brisée en quatre ans.

— Les règles peuvent changer.

— Pas les vôtres. Pas vous.

La tension monte entre nous, palpable, électrique, chargée de tout ce que nous ne disons jamais, de tout ce que nous ne dirons jamais. Je sais que Malik désapprouve mes nuits tarifées, je le sais depuis le premier soir. Il ne l'a jamais dit explicitement, il est trop professionnel pour ça, mais je le vois à la façon dont il serre les mâchoires chaque fois qu'il valide l'identité d'un nouvel escort. Je le vois à la façon dont il évite de croiser mon regard les lendemains matin. Je le vois à cette lueur de souffrance contenue, de jalousie rentrée, qui traverse ses yeux quand il évoque le sujet.

— Laissez tomber, Malik. Ce n'est rien. Une simple exception.

— Ce n'est pas rien. Vous avez l'air troublé, ébranlé, différent. Depuis ce matin. Depuis que cet homme est sorti de votre suite. Depuis que vous l'avez regardé partir.

Je me détourne pour me servir un verre d'eau, juste pour occuper mes mains, pour cacher leur tremblement. Mes doigts se posent sur le cristal de la carafe, le verre se remplit, l'eau scintille dans la lumière pâle du matin parisien.

— Il revient ce soir, dis-je, et les mots tombent comme des couperets.

Le silence qui suit est terrible, massif, comme si l'air avait été aspiré hors de la pièce. Puis la voix de Malik, plus grave que je ne l'ai jamais entendue :

— Quoi ?

— Il a refusé l'argent. Il a refusé le protocole. Il a dit qu'il reviendrait ce soir. Et je n'ai pas dit non.

— Vous plaisantez. Dites-moi que vous plaisantez.

— J'aimerais. Crois-moi, j'aimerais.

Je bois une gorgée d'eau. Elle a un goût de cendre, comme tout le reste depuis ce matin. Malik s'est rapproché, je le sens dans mon dos, masse de chaleur et de tension contenue. Il est si proche que je perçois son souffle, l'odeur de son après-rasage, la fureur silencieuse qui émane de lui.

— Raphaël, dit-il en utilisant mon prénom pour la première fois depuis des semaines. Vous savez que c'est une très mauvaise idée. Vous savez ce qui arrive quand vous laissez quelqu'un franchir la ligne. Vous vous en souvenez, n'est-ce pas ? Vous vous souvenez d'Alessandro.

Le nom me frappe comme une gifle. Alessandro. Mon ex-mari. L'homme qui a failli me détruire. L'homme qui m'a appris que l'amour est une arme et l'intimité une faiblesse.

— Ce n'est pas la même chose, dis-je, la voix serrée.

— C'est toujours la même chose. Avec vous, il n'y a jamais d'exception. Il y a le protocole ou le chaos. Et vous avez choisi le chaos. Encore une fois.

Je pose le verre sur le bureau avec plus de force que nécessaire. Le cristal heurte le bois précieux avec un bruit sec. Je pense à Livio. À ses yeux. À sa voix quand il a dit mon prénom. À ce défi insensé qu'il m'a lancé comme on jette un gant. Je reviendrai chaque soir jusqu'à ce que vous vous abandonniez.

— Je vous demande de ne pas intervenir, dis-je enfin, me tournant pour affronter le regard noir de Malik. Laissez-le revenir ce soir. Assurez-vous simplement que la suite est sécurisée. Rien de plus.

Malik ne répond pas immédiatement. Il me fixe, et je vois dans ses yeux une tempête qui me fait presque reculer. Il lutte, je le sais, il lutte contre l'envie de protester, de me protéger contre moi-même, de m'enfermer dans une tour d'ivoire où personne ne pourrait plus jamais me blesser. Mais il sait que c'est inutile. Il sait que quand j'ai pris une décision, quand j'ai choisi la chute, rien ne peut me retenir.

— Très bien, dit-il enfin, la voix dure comme l'acier. Mais je serai dans la chambre adjacente. Toute la nuit. Au cas où.

— Ce ne sera pas nécessaire.

— Pour moi, si. Pour ma conscience. Pour ma mission.

Il tourne les talons avant que je puisse ajouter quoi que ce soit, et quitte la pièce sans un mot de plus. La porte se referme sur son départ, et je reste seul face à la baie vitrée. Paris s'étend à mes pieds, indifférent à mes tourments, océan de toits et de cheminées sous un ciel de novembre. Quelque part dans cette ville, Livio se prépare. Quelque part, il compte les heures jusqu'à ce soir, jusqu'à nos retrouvailles. Et moi, je compte les miennes avec une appréhension qui ressemble étrangement à de l'espoir, cette saloperie d'espoir que je croyais avoir éteinte à jamais.

Ce soir, il reviendra. Ce soir, tout peut basculer. Et je suis terrifié à l'idée de découvrir ce qui se cache derrière cette peur qui me ronge le ventre depuis ce matin.

Est-ce la peur qu'il reste ? Ou la peur qu'il ne reste pas assez longtemps ?

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