LOGINMAYA
Mais il est déjà reparti, englouti par ses démons.
L’aube arrive, grise et lasse. Il dort enfin d’un sommeil plus paisible. Je somnole, adossée au mur, le couteau à éplucher les légumes posé sur mes genoux.
Un craquement du lit me réveille. Il est assis, éveillé. La différence est frappante. La faiblesse a reculé, remplacée par une tension concentrée. Ses yeux balaient la pièce, l’évaluent, puis se posent sur moi.
— Il faut que je passe un appel, annonce-t-il, sans préambule.
— Un appel ? À qui ? Tes « concurrents » pour négocier ?
— À mes gens. J’ai besoin de sécurité. De vrais soins. Et il faut te mettre à l’abri.
Mes gens. L’expression me glace. Elle suppose une organisation, une hiérarchie. Il n’est pas juste un type en cavale. Il a des ressources.
— Donne-moi le téléphone, Maya.
Je le lui tends, le cœur battant. Il compose un numéro de mémoire. Il parle, d’une voix basse mais qui n’admet aucune réplique. C’est une voix d’autorité, usée par la douleur mais toujours tranchante.
— Oui. Ici. Code Valkyrie. Exfiltration requise. Coordonnées : 48.8566, 2.3522. Fenêtre : une heure.
Il raccroche. Le silence qui s’ensuit est plus éloquent que tous les mots.
— Code Valkyrie ? je murmure.
— Un signal. Ils seront là dans soixante minutes.
— Ils ?
— Des hommes de confiance.
Une heure. Le compte à rebours commence dans ma tête. Je le regarde, assis sur mon lit défraîchi, et je réalise que je n’ai jamais eu le contrôle. Pas une seconde.
— Et moi, dans tout ça ? Je deviens quoi ? La colocataire de tes « hommes de confiance » ?
Il me dévisage. Son expression est nouvelle : calcul, et quelque chose qui pourrait ressembler à une forme de loyauté brutale.
— J'ai une dette envers toi, Maya. Tu m’as sauvé la vie. Dans mon monde, c’est le seul contrat qui vaille. Tu es sous ma protection maintenant. Jusqu’à ce que la situation soit… réglée.
— Réglée comment ? En les tuant tous ?
Il ne répond pas. Il se lève, avec une lenteur mesurée, et va à la fenêtre. Il écarte le rideau d’un doigt, scrutant la rue en contrebas.
Le temps s’étire, épais d’angoisse. Je fais du café, mes mains tremblent. Nous ne parlons pas. À la soixantième minute exacte, une fourgonnette noire, aux lignes anonymes et aux vitres fumées, se gare en silence devant l’immeuble.
Kai laisse retomber le rideau.
— Ils sont là.
Deux hommes en descendent. Grands, larges d’épaules, vêtus de manière sobre et efficace. Leurs mouvements sont synchrones, économes. Ils lèvent les yeux vers ma fenêtre d’un seul mouvement.
— On y va. Prends le strict nécessaire.
— Je ne peux pas tout abandonner comme ça.
— Si. Tu le peux.
Je fourre pêle-mêle quelques vêtements, mon passeport, l’argent du club dans un sac. Mes livres, mes énigmes, mes petits trophées restent sur les étagères. Des reliques d’une vie révolue.
Je le suis dans l’escalier. Chaque marche descendue est un adieu.
Les deux hommes nous attendent dans le hall. Ils inclinent légèrement la tête en signe de respect envers Kai. Un respect qui n’est pas dû à un simple « concurrent ». C’est le respect dû à un supérieur. Leur regard glisse sur moi, rapide, analytique, inexpressif.
— Tout est prêt, dit l’un d’eux, la voix neutre.
— Elle vient avec nous, dit Kai. Elle est sous ma protection. Personne n’y touche.
— Bien reçu.
L’homme ouvre la portière arrière de la fourgonnette. L’intérieur est sombre, spacieux, aseptisé. Un véhicule conçu pour ne pas attirer l’attention et pour tout emporter.
Kai se tourne vers moi une dernière fois. Ses yeux gris ne sont plus ceux de l’homme blessé que j’ai recousu. Ce sont les yeux d’un commandant. D’un chef.
— C’est le seul chemin, Maya. Monte.
Je prends une dernière bouffée d’air, de cet air qui sent la poussière et le propre. Puis je plonge dans la pénombre du véhicule. Kai s’assied à côté de moi. La portière se referme avec un claquement sourd et définitif.
Le moteur démarre, presque silencieux. Nous nous éloignons du trottoir, de mon immeuble, de tout.
Je regarde par la vitre teintée le monde devenir flou. Je ne suis plus la stripteaseuse casse-cou qui jouait avec le danger. Je suis un butin de guerre, une dette vivante. L’homme à mes côtés n’est pas un fugitif. Je le comprends enfin, avec une certitude qui me vide les entrailles.
C’est lui, le grand chef. Et je viens de monter dans sa voiture.
La fourgonnette avale les rues, emportant avec elle les derniers vestiges de ma liberté. Le jeu de l’adrénaline est terminé. Je suis passée de l’autre côté du miroir. Et je ne sais pas si je pourrai jamais en revenir.
MayaJe parle.Je raconte tout. L'appel téléphonique. Les mots d'Alexei. La femme. Les enfants. Chernov. Le marché.Pendant que je parle, je regarde Kaï. Son visage change. La surprise. L'incompréhension. La douleur. La rage. Puis plus rien. Le masque. Celui qu'il porte quand il tue.Quand j'ai fini, il se tourne vers Alexei.— C'est vrai ? demande-t-il.— C'est vrai, répond Alexei.— Pourquoi tu ne me l'as pas dit ?— Parce que je savais ce que tu ferais. Tu irais les sauver. Tu te ferais tuer. Et moi, je perdrais tout. Toi et eux.— Tu as préféré me tuer.— J'ai préféré sauver mes enfants.Le silence. Énorme. Insoutenable.Je regarde les deux hommes. Le frère de sang. Le frère de cœur. Vingt ans d'amitié. Vingt ans à survivre en
Alexei. Son frère. Son sauveur. Son ami depuis vingt ans.Alexei travaille pour Chernov.Alexei va le tuer.Et moi avec.Je regarde Kaï. Son visage apaisé. Ses traits détendus. Il rêve de quoi ? De nous ? De notre avenir ? Il ne sait pas que son passé est là, dans la chambre d'à côté, en train de préparer sa mort.Qu'est-ce que je fais ?Je le réveille ? Je lui dis ? Je prends une arme et je vais tuer Alexei moi-même ?Je regarde mes mains. Elles tremblent. Je n'ai jamais tué personne. Je sais recoudre, je sais insulter, je sais aimer. Mais tuer ?Pour lui, je le ferais.Pour lui, je ferais n'importe quoi.Je m'assois sur le bord du lit. Je pose ma main sur son épaule. Il bouge, grogne, ouvre un œil.— Maya ? Qu'est-ce qui se passe ?— Rien, je mens. Rendors-toi.— Il est
Je ris. Je les regarde. Ces deux hommes qui ont traversé l'enfer ensemble. Cette amitié qui a survécu à tout.Puis Alexei me regarde. Plus longuement. Plus intensément.— Kaï m'a parlé de toi, dit-il. Pendant qu'on se cachait, pendant qu'on attendait le bon moment pour fuir. Il n'arrêtait pas de parler de toi. Maya par-ci, Maya par-là. J'ai cru qu'il devenait fou.— Il est déjà fou, je dis.— Peut-être. Mais fou de toi. C'est différent.Il y a quelque chose dans sa voix. Quelque chose que je ne comprends pas tout de suite. Une nuance. Une réserve. Un sous-entendu.— Ça te pose un problème ? je demande.Il secoue la tête.— Non. Bien au contraire. Je suis content qu'il ait trouvé quelqu'un. Je n'ai jamais vu Kaï amoureux. Je ne pensais pas que c'était possible.
La ligne coupe. Je reste là, le téléphone collé à l'oreille, à pleurer comme une madeleine. Le barman me regarde, gêné. Les autres clients détournent les yeux.Je m'en fous.Il est vivant. Il revient. Tout va bien.Je monte dans ma chambre en courant. Je frappe à toutes les portes. Leo, Anastasie, Dmitri. Je leur dis. Ils sourient. Anastasie me serre dans ses bras. Leo me tapote l'épaule. Dmitri dit :— Je savais bien que ce fils de pute était increvable.On descend tous au bar pour fêter ça. On commande de la vodka, des bières, tout ce qu'il y a. On boit. On rit. On attend.Il revient.Il revient.MayaIl arrive en fin d'après-midi.Je suis dehors, sur le pas de l'hôtel, à regarder la route. Je l'attends depuis deux heures. Je n'ai pas bougé. Je n'ai pas pu.La voiture apparaît au loin. Un point noir qui grossit. Qui devient une forme. Qui devient le véhicule que Kaï a pris.Je cours.Je cours vers la voiture comme une folle. Elle s'arrête. La portière s'ouvre. Il descend.Il est là.
MayaMinuit passe.Une heure.Deux heures.Je ne dors pas. Je suis allongée sur le lit, les yeux ouverts, à regarder le plafond. Le même plafond fissuré que le premier soir. Les mêmes fissures. La même tache d'humidité. Rien n'a changé. Sauf que je suis de plus en plus vide.Mon téléphone est dans ma main. Je le serre si fort que mes doigts me font mal. Je le regarde. Je le couve. Je le supplie.Sonne, putain. Sonne.Il ne sonne pas.À trois heures du matin, je n'en peux plus. Je me lève. Je m'habille. Je sors de la chambre sans faire de bruit. Je descends l'escalier sur la pointe des pieds. Je passe devant la réception vide. Je sors dans la rue.La nuit est froide. Le ciel est dégagé, plein d'étoiles. Je lève la tête. Je les regarde. Quelque part là-dessous, Kaï est vivant ou mort. Quelque part, il se bat ou il a déjà perdu.Je marche. Sans but. Juste pour marcher. Pour sentir le froid sur ma peau. Pour me rappeler que je suis vivante.La rue est déserte. Les magasins sont fermés. Un
MayaLe deuxième jour.Rien.J'ai passé la nuit à regarder le plafond. À compter les fissures. À imaginer des scénarios. Des scénarios où il est vivant, où il est blessé, où il est mort. Les scénarios de mort sont les plus nombreux. Mon esprit est un cinéma d'horreur.Je descends au bar. Je commande un café que je ne bois pas. Leo est là, silencieux. Anastasie aussi. Dmitri joue aux cartes tout seul.Vers midi, le téléphone sonne.— Maya.— Je suis là. Ça se complique. Je t'appellerai demain.— Kaï...La ligne coupe.Je reste là, le téléphone dans la main, à écouter le silence.Demain. Il a dit demain.Alors j'attends.---MayaLe troisième jour.Rien.J'ai attendu toute







