LOGINJe me souviens de la première fois que j'ai tué. Je n'avais que treize ans, un gamin des rues famélique dans une ruelle puante de Vladivostok. Le couteau que j'avais volé au marché s'enfonçant dans la gorge de cet homme qui voulait me violer. La sensation précise de la lame traversant la chair, rencontrant la résistance élastique des cartilages, puis cédant brusquement. Le sang chaud qui avait giclé sur mes mains, sur mon visage, dans ma bouche. Je n'avais pas hésité une seule seconde. Parce que c'était lui ou moi. Parce que mon corps avait compris avant mon esprit ce qu'il fallait faire pour survivre. Parce que la vie avait déjà fait de moi un animal.— Je te protégerai, dis-je à Maya en reprenant le couteau pour le glisser dans ma ceinture. Quoi qu'il arrive, envers et contre tout. Je serai là, à côté de toi. Je ne te quitterai pas des yeux.— Je sais.Elle se hisse sur la pointe des pieds, dans l'espace trop bas de la cache. Elle m'embrasse. U
KaïJe ne dors pasJe n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit, pas même une minute, pas même une seconde. Je suis resté allongé, parfaitement immobile, à tenir Maya contre moi comme on tient ce qu'on a de plus précieux au monde. À sentir sa respiration lente et régulière soulever sa poitrine contre mon torse. À écouter les battements de son cœur, ce rythme qui est devenu la bande-son de ma vie. À graver chaque détail dans ma mémoire avec la précision d'un graveur de pierres précieuses — la chaleur exacte de son corps contre le mien, l'odeur particulière de ses cheveux même sales et emmêlés, le poids si léger de sa tête sur mon épaule, la façon dont ses doigts s'accrochent à moi même dans le sommeil. Au cas où. Au cas où ce serait la dernière fois. Au cas où demain, je devrais continuer à vivre sans elle, avec seulement ces souvenirs pour toute compagnie.L'aube arriveJe la vois filtrer par l'entrée obstruée de la cache, une lueur d'abord impercepti
Il n'attend pas. Il n'a jamais attendu quand il s'agit de nous.Ses mains deviennent plus audacieuses, plus pressantes, animées par cette urgence nouvelle que la perspective de la mort imminente donne à chaque geste. Elles glissent sous mes vêtements, écartent les couches de tissu sales et usées, trouvent ma peau nue. Le contraste entre le froid de la cache et la chaleur de ses paumes est si violent que je frissonne de tout mon corps — pas de froid, non, mais de désir. De ce désir désespéré, absolu, qui naît quand on sait que chaque instant pourrait être le dernier. Ce besoin de vivre, intensément, totalement, jusqu'à l'incandescence, avant que tout s'arrête.Je fais la même chose. Mes mains à moi aussi cherchent sa peau, sa chaleur, sa vie. Je défais les boutons de sa chemise, un par un, avec des doigts qui tremblent légèrement mais qui ne se trompent pas. J'écarte le tissu rêche, je pose mes paumes sur son torse nu. Son cœur bat fort sous mes doigts, comme un tambour de guerre. Rapi
C'est dit simplement, d'une voix égale, sans emphase ni émotion apparente. Comme si c'était facile. Comme s'il énonçait une liste de courses à faire au marché. Comme si on n'allait pas risquer nos vies à chaque seconde, à chaque pas, à chaque respiration, à chaque battement de cœur. Comme si la mort n'était pas là, tapie dans l'ombre, à attendre le moindre faux pas pour nous engloutir.— Et si on est séparés ? Si on se retrouve pas à l'intérieur comme prévu ? Si tout dérape dès les premières minutes ?— On a le point de rendez-vous. La vieille église abandonnée, à deux kilomètres au nord de l'usine, celle dont je t'ai parlé hier. Si on n'est pas tous les deux là-bas deux heures après le début de l'assaut, celui qui est vivant part sans l'autre. Il ne se retourne pas, il n'attend pas, il ne cherche pas à savoir ce qui s'est passé. Il part, et il survit. Compris ?— Compris.Je mens. Je le sais au moment même où le mot franchit mes lèvres. Je ne partirai pas sans lui. S'il meurt là-bas,
MayaLa cache est minusculeUn renfoncement dans la roche, à flanc de colline, dissimulé par des broussailles si denses qu'elles forment un mur végétal et un vieux tronc d'arbre mort couvert de mousse qui achève de camoufler l'entrée aux yeux du monde. Kaï l'a trouvée il y a des années, m'a-t-il expliqué d'une voix sourde pendant qu'on rampait à l'intérieur, quand il préparait ses planques de secours au cas où tout tournerait mal. Il en a disséminé partout dans cette région qu'il connaît comme sa poche, des trous à rats où se terrer quand la mort rode. Personne ne peut voir cette cache depuis la vallée. Personne ne peut la trouver sans savoir exactement où chercher, sans connaître le détail précis qui la distingue de mille autres anfractuosités semblables dans cette colline rocheuse. Elle est si étroite qu'on peut à peine s'y tenir assis tous les deux, nos épaules se touchant constamment, nos jambes repliées contre nos poitrines comme des enfants dans le ventre de leur mère. Le sol es
Je vois dans ses yeux qu'il ne cédera pas. Qu'il a besoin de cette promesse pour avancer. Pour se jeter dans ce piège sans être paralysé par la peur de me perdre. — Je te le promets, dis-je à contrecœur. Les mots ont un goût amer dans ma bouche. Un goût de mensonge. Parce que je sais déjà que je ne tiendrai pas cette promesse. Que s'il meurt, je n'aurai plus aucune raison de vivre. — Merci. Il m'embrasse. Un baiser dur, rapide, désespéré. Ses lèvres sont sèches, craquelées, mais elles sont vivantes contre les miennes. Je ferme les yeux, j'essaie de graver ce moment dans ma mémoire. Au cas où ce serait le dernier. — On y va, dit-il en s'écartant. On se glisse hors du bosquet. On rampe dans l'herbe haute, en restant dans l'ombre, en évitant les zones éclairées par les projecteurs. Les patrouilles passent à intervalles réguliers. On attend, immobiles
MayaLa voiture tangue sur la route défoncée. Dehors, le paysage défile, gris et triste. Des immeubles abandonnés. Des terrains vagues. Des panneaux rouillés qui annoncent des villes qui n'existent plus.— On va devoir s'arrêter pour la nuit, dit Anastasie. Le réservoir tient plus.— Pas en ville.
MayaLe nom tombe comme une lame dans l'eau stagnante.Chernov.Dmitri l'a prononcé à voix basse, en montrant les photographies du dossier. Les autres se sont figés. Même le souffle d'Ivan, pourtant sifflant depuis des heures, a marqué une pause.Je ne connais pas ce nom.Mais je connais la peur qu
AlexeiJe les ai vus arriver.Je ne pouvais pas les arrêter. Je ne pouvais pas prévenir. Ils étaient trop nombreux, trop rapides. Et j'étais à l'intérieur, dans le bureau de Leo, quand ils ont défoncé la porte d'entrée.J'aurais dû faire quelque chose.J'ai rien fait.Maintenant, je suis adossé au
KaïLe Conclave.Le mot tombe entre nous comme une pierre dans une eau morte.— Je n'ai pas d'expérience avec eux.— Vous existez. Pour certains, cela suffit.Il sort un téléphone de sa poche. Pose un dossier sur le capot d'une voiture garée là.— Vous avez quarante-huit heures pour quitter le pays







