LOGINCe n’était pas une pensée élaborée. Pas un scénario romantique avec des violons et des déclarations. C’était brut, primaire, immédiat. Le désir à l’état pur, celui qui ne s’embarrasse ni de poésie ni de convenances. Elle voulait sentir le poids de cette main sur sa nuque. Elle voulait qu’elle se referme sur sa hanche. Elle voulait savoir si ces doigts étaient aussi chauds qu’ils en avaient l’air, si cette paume était douce ou calleuse, si ce poignet sentirait le savon, le tabac, un parfum boisé.
Elle en avait le vertige.
Elle ne savait même pas son nom, et déjà elle avait envie de déposer un secret dans le creux de sa main.
***
Elle était revenue.
Pas par envie, pas par curiosité, pas parce que l’espoir d’un hasard l’avait poussée à enfiler une tenue plus seyante que la précédente. Non. Elle était revenue pour les croissants.
La boulangerie de la rue des Marronniers faisait les meilleurs croissants au beurre de la ville, et c’était une vérité objective, indiscutable, que personne n’aurait osé contester. Le feuilletage croustillant qui s’effrite en miettes dorées sur le chemisier, l’intérieur moelleux qui fond sur la langue, ce goût de beurre frais qui persiste au palais bien après la dernière bouchée. Un croissant du samedi matin, c’était sacré. Un rituel. Une religion.
Elle n’allait pas laisser un homme – un inconnu, une main, une veine – lui gâcher ses croissants.
C’est ce qu’elle s’était répété en marchant, les mains enfoncées dans les poches de son trench-coat léger, le col relevé contre la fraîcheur du matin. La rue était calme, encore ensommeillée, avec ce charme particulier des samedis où la ville paresse avant de s’éveiller tout à fait. Quelques passants promenaient leur chien, un livreur déposait des caisses devant un restaurant, une femme en survêtement courait sur le trottoir d’en face, les écouteurs vissés aux oreilles. Rien d’extraordinaire. Une matinée ordinaire, dans une rue ordinaire, avec une mission ordinaire.
Croissants. Point.
Il était hors de question que son cerveau repasse en boucle la scène du cocktail. Ces yeux sombres. Ce sourire à peine esquissé. Cette main posée sur le comptoir, cette veine qui serpentait comme une promesse sous la peau. Elle avait passé une semaine entière à essayer d’oublier, à remplir ses journées de réunions, de dossiers, de séries médiocres regardées jusqu’à pas d’heure pour empêcher son esprit de divaguer. Elle avait presque réussi. Presque. Le problème, c’était la nuit. La nuit, quand les défenses tombent et que la conscience relâche son emprise, les images revenaient. Toujours les mêmes. La main. La veine. Le sourire.
Elle en avait rêvé deux fois.
La première fois, il lui caressait le visage avec une lenteur insoutenable, et elle s’était réveillée le souffle court, les joues brûlantes, les draps emmêlés autour des jambes. La deuxième, il ne la touchait même pas. Il était simplement là, debout, à la regarder avec cette même intensité tranquille, et c’était pire. Le manque était pire que le contact.
Elle avait passé la semaine à espérer le recroiser. Et à se détester pour ça.
Il sourit, et ce sourire était un poème. « À quoi tu pensais ?– À nous. À tout ce qu’on a vécu. À tout ce qu’on s’est dit. »Elle laissa ses doigts courir sur son épaule, sur son bras, jusqu’à sa main. Elle prit cette main, la porta à ses lèvres, embrassa la paume, le poignet, cette veine bleue qui l’avait fascinée le premier soir.« Tu te souviens ? murmura-t-elle. La première fois que je t’ai vu, je regardais cette veine. J’étais hypnotisée. Je ne connaissais même pas ton prénom, et j’avais déjà envie de déposer un secret dans le creux de ta main. »« Et maintenant ? demanda-t-il.– Maintenant, tous les secrets sont dits. Il n’y a plus rien à cacher. »Il tourna sa main dans la sienne, entrelaçant leurs doigts. « Alors qu’est-ce qui reste ?– La peau, répondit-elle simplement. Ta peau. La mienne. Nos corps qui se connaissent par cœur. Et l’instant. Rien que l’instant. »Il hocha la tête, ému. « L’éternité de l’instant. »Elle sourit, frappée par la justesse de cette expression. « O
Elle ferma les yeux, apaisée, et s’endormit dans ses bras, bercée par le chant des grillons et le souffle régulier de son mari. Son mari. Ces deux mots, elle les répéta dans sa tête, encore et encore, comme une litanie, comme un mantra, jusqu’à ce que le sommeil l’emporte.Et cette nuit-là, leur nuit de noces, ne fut pas la plus belle de leur vie. Elle fut la première d’une nouvelle vie. La première d’une longue série de nuits, de jours, de matins, de soirs. La première de leur éternité. Une éternité qui ne faisait que commencer, et qui ne s’achèverait jamais. Parce que l’amour, le vrai, ne connaît pas de fin. Il ne connaît que des recommencements. Et cette nuit de noces en était un. Le plus beau de tous. Le plus sacré. Le plus éternel.***Le jour se levait doucement sur la ville.Un petit matin ordinaire, en apparence. Le ciel était d’un bleu pâle, presque blanc, strié de quelques nuages effilochés. Les oiseaux chantaient dans le platane de la cour, et la rumeur lointaine de la circ
Elle se tourna vers lui, noua ses bras autour de son cou, et ils restèrent ainsi, enlacés, à savourer ce moment suspendu. « C’est étrange, murmura-t-elle. On a déjà fait l’amour des centaines de fois. Et pourtant, ce soir, c’est différent. » « Ce soir, c’est la première fois. » Elle sourit, comprenant exactement ce qu’il voulait dire. Ce n’était pas la première fois qu’ils se touchaient, qu’ils s’embrassaient, qu’ils s’unissaient. Mais c’était la première fois qu’ils le faisaient en tant que mari et femme. La première fois que leurs corps se parlaient sous le sceau du serment échangé. La première fois que leur amour était officiel, reconnu, sacré. Il la déshabilla avec une lenteur qui n’appartenait qu’à lui. Pas d’urgence, pas de précipitation. Chaque bouton défait était une déclaration, chaque centimètre de peau dévoilé une promesse renouvelée. La robe blanche glissa sur le sol, et elle se tint devant lui, nue, dans la lumière de la lune. « Tu es belle, dit-il. Tu as toujours été
Il ferma les yeux, et elle le vit déglutir, ses doigts se crisper sur les siens. Quand il les rouvrit, ils brillaient de larmes retenues. « Merci. »« Merci à toi. D’avoir demandé. »Il se leva, contourna la table, et la prit dans ses bras. Elle enfouit son visage dans son cou, et ils restèrent ainsi, enlacés, dans la cuisine silencieuse, bercés par le ronronnement du réfrigérateur et le tic-tac de la vieille horloge.Plus tard, ils s’habillèrent et sortirent marcher dans les rues de la ville. Le soleil brillait, les oiseaux chantaient, et tout semblait plus beau, plus lumineux, comme si le monde entier avait été repeint aux couleurs de leur amour. Ils marchaient main dans la main, et de temps en temps, ils échangeaient un regard, un sourire, un serrement de doigts. Aucun mot n’était nécessaire. Le consentement éternel était là, invisible mais présent, comme une seconde peau sous la première. Il les enveloppait, les protégeait, les unissait.Ce soir-là, en se couchant, ils se regardèr
Le matin s’était levé doucement sur la ville, et avec lui, une conscience nouvelle. Ils étaient fiancés. Le mot flottait dans l’air de l’appartement comme une bulle de savon, fragile et lumineuse, prête à éclater au moindre souffle. Mais cette bulle-là n’éclaterait pas. Elle était faite d’une matière plus solide que le savon. Elle était faite d’amour, de promesses, de nuits partagées, d’épreuves traversées, de secrets confiés.Élise était assise à la table de la cuisine, les mains serrées autour d’un bol de café fumant. Elle portait la chemise de Gabriel – celle qu’il portait la veille, celle qui sentait encore son odeur – et ses cheveux étaient emmêlés, son visage nu, ses yeux gonflés de sommeil. Elle regardait par la fenêtre, perdue dans ses pensées, quand Gabriel entra dans la cuisine.Il s’approcha d’elle, silencieux comme à son habitude, et déposa un baiser sur le sommet de son crâne. « À quoi tu penses ? »« À nous. À hier soir. À ta demande. »« Tu regrettes ?– Non. Pas une se
Il fit une pause, caressa doucement la joue d’Élise.« Et puis je t’ai rencontrée. Et tout ce en quoi je ne croyais plus est redevenu possible. L’amour, la confiance, l’avenir. Tout. »Elle sentit son cœur s’accélérer. « Où est-ce que tu veux en venir ?– J’y viens. »Il plongea ses yeux dans les siens, et ce qu’elle y lut lui coupa le souffle. C’était un mélange de vulnérabilité absolue et de détermination farouche, comme s’il était au bord d’un précipice et qu’il s’apprêtait à sauter, sans savoir s’il allait voler ou tomber.« Élise, je ne veux pas me mettre à genoux. Je ne veux pas te faire une demande solennelle dans un restaurant chic, avec un orchestre et des roses. Ce n’est pas nous, ça. »Il prit son visage entre ses mains, et ses pouces caressèrent doucement ses pommettes.« Nous, c’est la simplicité. C’est la sincérité. C’est l’intimité. Alors voilà, je te le dis ici, dans notre lit, nus l’un contre l’autre, après avoir fait l’amour, avec la pluie comme seule musique. »Il m
Pathétique.Elle soupira, baissa les yeux sur ses chaussures – des ballerines, aujourd’hui, qui au moins ne lui faisaient pas mal aux pieds – et se remit en marche. Il fallait rentrer. Manger ces croissants. Boire un café. Oublier ce moment de folie.Elle tourna au coin de la rue, tête basse, absor
Alors ce matin, elle avait décrété que c’en était assez. Assez de penser à lui. Assez de guetter sa silhouette dans la rue, dans le métro, dans les couloirs de l’open space. Il ne travaillait probablement même pas dans son entreprise. C’était un invité extérieur, un consultant, un client, un ami d’
Peut-être depuis aujourd’hui. Depuis lui.Elle but une gorgée de vin pour se donner une contenance. Il était encore plus tiède qu’avant, vaguement amer. Elle le reposa sur le rebord de la fenêtre. Ses doigts tremblaient légèrement, un détail qu’elle aurait préféré ignorer mais qu’elle enregistra ma
Il leva son verre – un whisky, crut-elle, à la couleur ambrée – et sa main entra dans la lumière. Une main large, aux doigts longs, pas du tout ce qu’on imagine chez un homme de sa corpulence. Des doigts fins, presque délicats, mais avec cette solidité évidente dans les jointures, cette force conte







