Se connecterAlors ce matin, elle avait décrété que c’en était assez. Assez de penser à lui. Assez de guetter sa silhouette dans la rue, dans le métro, dans les couloirs de l’open space. Il ne travaillait probablement même pas dans son entreprise. C’était un invité extérieur, un consultant, un client, un ami d’ami, elle n’en savait rien et ne le saurait sans doute jamais. Il fallait tourner la page.
La boulangerie était là, à vingt mètres, avec sa devanture jaune pâle et son store rayé rouge et blanc. L’odeur du pain chaud flottait déjà dans l’air, ce parfum réconfortant de levure et de farine qui promettait des plaisirs simples. Elle accéléra le pas, le ventre vide, la bouche en anticipation.
La porte était ouverte.
Elle entra, et la clochette au-dessus du chambranle tinta gaiement. La chaleur du fournil l’enveloppa immédiatement, la boulangère la salua d’un sourire qu’elle connaissait par cœur, la file d’attente était raisonnable pour un samedi. Tout allait bien. Elle prit place derrière une dame âgée qui hésitait entre le pain aux céréales et la baguette tradition, et laissa son regard vagabonder sur les présentoirs. Tartes aux pommes, chaussons aux abricots, pains au chocolat alignés en rang serré… Elle repéra les croissants, tout au fond, encore tièdes sans doute. Une survivance de perfection.
La dame se décida enfin, paya, s’en alla. Elle avança d’un pas, ouvrit la bouche pour passer commande.
Et c’est là qu’elle le vit.
Pas dans le magasin. Dehors. De l’autre côté de la vitrine.
Il marchait sur le trottoir d’en face, les mains dans les poches d’un blouson en cuir sombre, l’allure décontractée, le visage tourné vers le ciel comme s’il appréciait la pâle lumière automnale. Il ne portait plus la chemise blanche du cocktail, mais un simple pull à col rond, gris anthracite, qui moulait ses épaules avec une précision presque indécente. Ses cheveux bruns, toujours un peu trop longs, battaient légèrement dans la brise. La mèche sur le front était toujours là, insoumise.
Son cœur fit un bond si violent qu’elle crut qu’il allait traverser sa cage thoracique.
– Mademoiselle ?
La voix de la boulangère la tira de sa stupeur. Elle cligna des yeux, se tourna vers le comptoir, bredouilla une excuse incompréhensible, commanda trois croissants sans même savoir ce qu’elle disait. Ses mains tremblaient. Ses pensées s’entrechoquaient dans un désordre absolu. Il fallait qu’elle sorte. Immédiatement.
Elle paya en espèces, attrapa le sachet en papier kraft qu’on lui tendait, et fonça vers la porte sans vérifier la monnaie, sans dire au revoir, sans même jeter un coup d’œil en arrière. La clochette tinta à nouveau, plus fort cette fois, presque agressive.
Dehors, l’air frais lui fouetta le visage. Elle tourna la tête à droite, à gauche. Rien. Il avait disparu.
Son estomac se serra. Une déception si brutale, si disproportionnée, qu’elle en eut presque honte. Elle ne connaissait même pas son nom, et voilà qu’elle était plantée sur le trottoir des Marronniers, le cœur en berne, un sachet de croissants à la main, comme une héroïne de roman à l’eau de rose.
La lettre était écrite à la main. Deux pages entières, sur un papier épais, légèrement grainé. L’écriture de Gabriel était belle, irrégulière mais élégante, avec des lettres qui dansaient légèrement sur les lignes. Elle reconnut l’encre noire, l’odeur du papier, et quelque chose dans le soin apporté à cette lettre lui serra la gorge avant même d’avoir lu le premier mot.Elle inspira profondément et commença.Élise,Il est cinq heures du matin. Tu dors, et moi je te regarde. La lumière de la lune entre par la fenêtre et dessine des ombres sur ta peau. Tu es allongée sur le ventre, un bras replié sous l’oreiller, les cheveux répandus sur le drap. Tu ne sais pas que je t’écris. Tu ne sais pas que je grave cet instant dans ma mémoire pour l’emporter avec moi toute la journée.J’aimerais pouvoir rester. J’aimerais pouvoir me glisser contre toi, réveiller ton corps endormi, sentir tes mains chercher les miennes dans le noir. J’aimerais t’embrasser là, dans le creux des reins, à cet endroit
Ils continuèrent de danser, mais la danse avait changé de nature. Ce n’était plus une valse innocente dans un salon. C’était un lent corps à corps, une étreinte verticale, une promesse de ce qui allait suivre. Les mains de Gabriel remontèrent sous le chemisier d’Élise, ses paumes épousant la courbe de son dos, et elle sentait contre sa hanche la preuve de son excitation, cette présence insistante qui ne faiblissait pas.Elle se frotta contre lui, exprès cette fois, et il laissa échapper un souffle rauque contre son oreille.« Tu le fais exprès.– Peut-être. »Il rit doucement, mais son rire était tremblé. La musique couvrait le bruit de leurs respirations qui s’accéléraient, le saxophone pleurait toujours, et la voix grave de la chanteuse semblait commenter leurs ébats dans sa langue inconnue.Gabriel s’arrêta de danser. Il prit le visage d’Élise entre ses mains, plongea ses yeux dans les siens, et l’embrassa. Un baiser profond, fiévreux, qui disait toute l’impatience accumulée pendan
La platine trônait maintenant sur la table basse, et le vinyle tournait lentement, sa musique se mêlant au bruit de la pluie derrière la vitre. Élise, blottie dans le canapé, les pieds repliés sous elle, écoutait en silence, les yeux mi-clos. Elle ne connaissait pas ce morceau – une ballade lente, mélancolique, portée par une voix féminine grave et sensuelle qui chantait dans une langue qu’elle ne comprenait pas mais dont elle ressentait chaque émotion.Gabriel s’approcha d’elle. Il ne dit rien. Il tendit simplement la main, paume ouverte, dans ce geste qui était devenu leur signature muette.« Tu veux danser ? »Elle leva les yeux vers lui. La lumière tamisée du salon dessinait des ombres sur son visage, creusait ses joues, faisait briller ses yeux de reflets dorés. Il portait un vieux pull à col roulé, gris foncé, et ses cheveux étaient encore humides de la douche qu’il avait prise en arrivant. Il était beau. Il était toujours beau, mais ce soir, il y avait dans sa beauté quelque ch
Sa voix était grave, presque solennelle. Elle ne disait pas ces mots pour la flatter. Elle les disait comme on énonce une vérité scientifique, une loi de la nature.Puis ses mains glissèrent sur sa poitrine, et elle les vit dans le miroir, ces mains qui la couvraient, qui la caressaient, qui la révélaient. Elle vit ses propres tétons se dresser sous la pulpe de ses doigts, elle vit sa bouche s’entrouvrir, elle vit ses joues s’empourprer. Et pour la première fois, au lieu de détourner les yeux, elle les garda grands ouverts.Gabriel embrassa son cou, et elle le vit faire dans le miroir. Ses lèvres qui se posaient sur sa peau, ses yeux qui restaient fixés sur son reflet, comme s’il voulait qu’elle ne perde rien du spectacle.« Reste ici, dit-il. Reste avec moi. »Il la fit se pencher légèrement en avant, posa ses mains sur le rebord du lavabo, et entra en elle par derrière, lentement, sans jamais détacher son regard du sien dans le miroir.Élise se vit faire l’amour.C’était une expérie
Puis elle le renversa sur le carrelage, s’assit à califourchon sur lui, et entreprit de le badigeonner de glace – sur le torse, les épaules, le cou. Il se débattait pour rire, protestait contre le froid, mais ses mains sur les hanches d’Élise disaient tout le contraire. Elle lécha la glace sur sa peau, mordilla sa chair refroidie, et bientôt la glace eut complètement fondu, remplacée par la chaleur de leurs deux corps enlacés.Le pot de miel se renversa sur le carrelage, la tablette de chocolat finit en miettes, et ils firent l’amour là, sur le sol de la cuisine, glissants de sucre et de sueur, riant et gémissant à la fois. La chaleur n’était plus une ennemie. Elle était une alliée, un ingrédient de plus dans ce festin improvisé.Quand ils reprirent leur souffle, allongés côte à côte sur le carrelage maculé, Élise éclata de rire.« On est dégoûtants. »« Absolument. »« Il va falloir prendre une douche. »« Ensemble ? »Elle tourna la tête vers lui, et dans ses yeux pailletés de miel,
La journée était tombée sur la ville sans prévention.Une chaleur lourde, inhabituelle pour la saison, qui écrasait les rues et vidait les trottoirs. L'appartement d'Élise, perché sous les toits, s'était transformé en étuve. Les grandes fenêtres ouvertes ne laissaient passer aucun souffle d'air, et le ventilateur poussif qui ronronnait dans un coin du salon ne faisait que brasser de l'air tiède.Allongée sur le canapé, vêtue d'un simple débardeur et d'un short en coton, Élise fixait le plafond en regrettant amèrement de ne pas avoir la climatisation. Gabriel, assis sur le sol carrelé de la cuisine – la seule surface à peu près fraîche de l'appartement –, avait renoncé à toute activité depuis le milieu de l'après-midi.« Je fonds, annonce-t-il d'une voix morne.– Tu as du déjà fondu. Il ne reste qu'une flaque.– Une flaque qui aimerait bien une glace. »Élise tourne la tête vers lui. L'idée fit son chemin dans son esprit embrume par la chaleur. Une glace. Il y avait un pot de glace à l







