تسجيل الدخولValentina
Je reste muette, le cœur battant la chamade. Son expression change. Le philosophe cruel disparaît. Ce qui émerge à la place dans son regard me glace le sang, m’arrête le souffle. C’est la nudité absolue de la menace. Ce n’est plus de la curiosité, ni du désir. C’est un abîme de noirceur pure, organisée, une promesse de violence si fondamentale qu’elle en devient calme.
— Ne me regarde jamais avec cette lueur curieuse dans les yeux. Pas si tu veux continuer à dormir la nuit. Parce que moi, je vois dans le noir. Et j’ai faim de tout ce qui brille.
Je recule d’un pas, instinctif. L’instinct de survie hurle en moi, soudain assourdissant. Fuis. Maintenant.
C’est à cet instant précis que l’équilibre fragile se brise. La porte de la cantina s’ouvre à la volée, heurtant le mur avec un bang sonore. Deux hommes entrent, l’air non pas fébrile, mais au bord de la panique. Leurs traits sont tirés, leurs yeux injectés de sang cherchent frénétiquement. Ils repèrent Diego et se dirigent droit vers lui comme des condamnés vers leur bourreau. Je reconnais l’un d’eux, un petit trafiquant du quartier, toujours souriant, toujours un peu chanceux. Il s’appelle El Ratón. Aujourd’hui, il ne sourit pas. Il tremble de tout son corps, comme agité par un séisme intérieur.
— Patrón, por el amor de Dios… je vous en supplie… le paiement… j’ai eu un problème…
Diego n’a même pas tourné la tête vers eux. Son regard est encore posé sur moi, comme s’il terminait sa pensée silencieuse. Puis, avec une lenteur exaspérante, il détourne les yeux vers son verre qu’il se remet à faire tourner entre ses doigts, le faisait danser, l’ambre du liquide capturant la lumière.
— Tu as eu un problème. Sa voix est douce, presque apaisante, d’une douceur de soie sur une lame de rasoir. Trop douce.
— Oui, patrón, ma fille, elle était très malade, l’hôpital, les frais… vous comprenez…
— Et tu as pensé, l’interrompt Diego de la même voix douce, posant son verre, que la santé de ta fille était plus importante que ma parole ? Que ma parole n’était qu’une suggestion ?
El Ratón blêmit, devenant couleur de cendre. Une sueur froide perle instantanément sur son front, sur sa lèvre supérieure. L’homme derrière lui, un type massif, se met à suyer à grosses gouttes, les mains ouvertes et fermées nerveusement. L’atmosphère est devenue subitement étouffante, chargée d’une menace si palpable qu’elle a chassé le peu d’air respirable de la pièce. On n’entend plus que le ronflement misérable de la climatisation.
Sans prévenir, dans un silence devenu assourdissant, d’un geste d’une rapidité aveuglante qui contredit sa nonchalance précédente, Diego saisit la bouteille de Don Julio par le goulot. Et, avec la même désinvolture effrayante que s’il servait un autre verre, avec l’élégance froide d’un mouvement répété mille fois, il l’abat, non pas en frappant, mais en appliquant le lourd cul de la bouteille sur le crâne d’El Ratón.
Le CRACK est sec, net, horrible. Un bruit d’os qui cède, de bois qui se fend. Le verre épais ne se brise pas. L’homme n’a pas le temps de lever les bras. Ses yeux roulent vers le ciel, un souffle « mi niña » s’échappe de ses lèvres, et il s’effondre comme un pantin désarticulé, lourd, sur le sol carrelé. Un filet de sang, puis un flot plus généreux, coule immédiatement dans ses cheveux noirs, brillant sous les néons d’un rouge vif et obscène.
Je porte les deux mains à ma bouche, étouffant un cri qui se transforme en haut-le-cœur. Un goût de bile et de métal envahit ma bouche. Mes jambes se dérobent sous moi, je dois m’agripper au dos d’une chaîne pour ne pas tomber. Personne ne bouge dans la cantina. Personne ne respire. C’est un tableau vivant de la terreur.
Diego repose la bouteille, tachée d’un rouge sombre à la base, sur la table. Avec un calme surréel, il tire un mouchoir en lin immaculé de sa poche intérieure et s’essuie méticuleusement les doigts, un à un, comme un chirurgien après une opération. Puis il lève enfin les yeux vers le deuxième homme, figé dans une terreur catatonique.
— Tu l’emmènes. Sa voix a retrouvé sa tonalité normale, neutre, presque ennuyée. Et tu lui dis que la prochaine fois, ce sera ma parole que je ferai respecter. Pas avec une bouteille. Compris ?
L’homme hoche la tête frénétiquement, des larmes de peur mêlées à sa sueur. Il se baisse, empoigne son compagnon inerte sous les bras et le traîne vers la sortie, les talons de la victime raclant le sol, laissant derrière eux une traînée rouge, humide, qui brille d’une lueur infernale.
Le silence qui suit est plus assourdissant, plus lourd que le bruit de l’impact. Il pèse une tonne. Mon cœur bat à tout rompre contre mes côtes, un oiseau affolé pris au piège. Je fixe la tache de sang qui s’étale, se diffuse dans les joints du carrelage, puis mes yeux, malgré moi, remontent vers le visage de Diego. Il n’a pas un battement de cils. Aucune tension dans sa mâchoire. Il se ressert simplement du tequila, le fait tourner, le sent, et l’avale. Calmement. Comme si de rien n’était. Comme
s’il venait d’écraser un insecte.
DiegoLa gare centrale est un monstre de béton et de verre. Les poutres métalliques s'élèvent vers le plafond comme des doigts squelettiques, les néons blafards jettent une lumière d'hôpital sur les visages fatigués des voyageurs. L'odeur du diesel se mélange à celle du café bon marché et de la transpiration. Des centaines de personnes marchent, courent, traînent des valises, serrent des enfants contre elles, consultent leurs téléphones.Je les regarde sans les voir.Mes hommes m'ont appelé il y a vingt minutes. Ils ont retrouvé sa trace. Une femme correspondant à sa description a acheté un billet pour le sud. Guichet numéro quatre. Trente-huit dollars. Elle était seule, un petit sac noir sur l'épaule, les yeux rouges.Mes jambes m'ont porté jusqu'ici sans que je m'en rende compte. Je
Je remonte dans la chambre. Le lit est défait, les draps sont froids, son odeur est encore là, sur l'oreiller, sur les draps, sur ma peau. L'odeur de son parfum, de ses cheveux, de sa peau. L'odeur de Valentina.Je m'allonge. Je prends l'oreiller, je le serre contre ma poitrine. Il sent elle. Il sent son parfum, sa peau, sa vie. Je ferme les yeux, je respire, j'essaie de la retenir.— Reviens, Valentina.Ma voix est un murmure, à peine audible.— Reviens, je t'en supplie. Je ferai tout ce que tu veux. Je laisserai Chiara partir. Je vendrai la maison. Je quitterai Mexico. Je ferai tout, mais reviens.Les larmes coulent sur mes joues, tombent sur l'oreiller, se perdent dans le tissu. Je pleure comme un enfant, comme un homme brisé, comme quelqu'un qui a tout perdu et qui ne sait pas comment continuer.Le téléphone sonne.Je le prends, mes mains tremblent, mes doigts gli
DiegoJe me réveille seul.Le lit est vide. Les draps sont froids. La chambre est silencieuse. Trop silencieuse. Ce silence qui n'est pas vraiment un silence, mais une absence, un vide, une mort.Je tends la main vers sa place, vers sa chaleur, vers sa présence. Mes doigts ne rencontrent que le drap froid, l'oreiller vide, le néant.Il n'y a rien.Juste une enveloppe blanche sur l'oreiller, avec mon nom écrit dessus.Diego.L'écriture est la sienne. Fine, déliée, élégante. Je la reconnais entre mille. Je l'ai vue sur des centaines de petits mots, des milliers de "je t'aime", des millions de promesses.Je prends l'enveloppe. Mes mains tremblent. Mes doigts sont glacés. Mon cœur bat trop vite, trop fort, trop douloureusement.Je l'ouvre. Mes doigts glissent sur le papier, déchirent l'enveloppe, sortent la lettre.Je lis.
ValentinaLes rues sont vides à cette heure. Les réverbères éclairent le bitume d'une lumière jaune et sale, les rares voitures qui passent sont des taxis ou des livreurs, les trottoirs sont déserts. Mexico dort encore, ou peut-être qu'elle ne dort jamais, qu'elle attend, qu'elle observe, qu'elle guette.Je marche vite. Mon sac est léger sur mon épaule, mes chaussures sont silencieuses sur le trottoir, mon cœur bat trop vite dans ma poitrine. J'ai peur. J'ai peur qu'on me rattrape, qu'on me ramène, qu'on m'enferme à nouveau. J'ai peur de lui, de ses hommes, de sa colère.Mais j'avance. Je ne m'arrête pas. Je ne peux pas m'arrêter.Les rues défilent, les immeubles défilent, les souvenirs défilent. La boulangerie où j'achetais du pain le matin. Le petit parc où je venais lire l'après-midi. Le café
Je ne peux plus rester. Pas une nuit de plus. Pas une heure de plus. Pas une minute de plus. Je dois partir, pour me sauver, pour ne pas devenir ce que tu es, pour ne pas devenir ce que tu as fait d'elle.Les larmes viennent. Elles coulent sur mes joues, tombent sur le papier, bavent les lettres, effacent les mots. Je les essuie, je continue.Je t'aime, Diego. Je t'aime comme je n'ai jamais aimé personne. Je t'aime d'un amour qui me détruit, qui me consume, qui me tue. Et c'est pour ça que je pars. Parce que je ne veux pas mourir. Parce que je veux vivre. Parce que je veux être moi, pas ton ombre, pas ta prisonnière, pas ta chose.Je pose le stylo. Mes mains tremblent, mes larmes coulent, mon cœur se serre. Je regarde la lettre. Elle est courte, trop courte. Elle ne dit pas tout. Elle ne dit pas la peur, la douleur, l'amour. Elle ne dit pas les nuits sans sommeil, les jours sans couleurs, les heures sans fin.
Je pose le passeport sur le lit, à côté de l'argent. Je regarde la boîte. Il reste des choses dedans. Des photos, des lettres, des souvenirs. Des morceaux de ma vie d'avant. Des morceaux de moi.Je prends la photo de ma mère. Elle sourit, ses yeux sont clairs, ses cheveux sont blonds. Elle est belle, elle est jeune, elle est vivante. Elle est morte maintenant, depuis dix ans. Cancer. Elle est partie sans moi, sans adieu, sans rien.— Tu me manques, maman. Tu me manques tous les jours.Je pose la photo sur le lit, à côté du passeport. Je la prendrai. Je l'emmènerai. Elle viendra avec moi.La lettre que je n'ai jamais envoyée. À mon père. Pour lui dire que je lui pardonne, pour lui dire que je l'aime, pour lui dire que je suis désolée. Je ne l'ai jamais envoyée. Je ne l'enverrai jamais. Il est mort, lui aussi. Cœur. Trop de stress,
Lorenzo Le nom de Valentina clignote dans mon esprit en sursaut , ses cuisses fines, son goût sucré quand je l'ai embrassée, la douceur de sa peau. Je lutte, secoue la tête comme pour chasser ces images, mais mon corps obéit à l'élixir, à ce feu liquide qui court dans mes veines et commande à mes
ValentinaIl est parti depuis une heure et je suis encore là, adossée au mur contre lequel il m'a plaquée, les doigts pressés contre mes propres épaules là où les siennes se sont posées. La chaleur persiste. C'est stupide, c'est impossible, mais je la sens encore, cette brûlure à travers le pull, c
DiegoL'aube teinte les vitres d'un gris laiteux. Dans le lit, Valentina dort enfin. D'un sommeil agité, profond, épuisé. Son dos est tourné vers moi, une courbe pâle et fragile sous les draps de soie noire. Je vois la ligne de sa colonne vertébrale, les omoplates saillantes comme des ailes brisées
ValentinaLa bataille intérieure est un ouragan. La honte. La peur. Une colère sourde qui ne trouve pas d'issue. Et cette terrible, terrible résignation. C'est plus fort que moi. Mes muscles, sous la pression de ses mains et la force de sa volonté, cèdent. Mes jambes s'écartent.Il retire ma culott







