Se connecterSélénaLa pluie est revenue. Elle tombe en rideaux serrés sur la digue, elle claque contre les vitres de la pension, elle ruisselle sur le toit, elle s'accumule dans les flaques qui reflètent la lumière jaune et tremblante de l'unique lampadaire de la cour. Il est minuit passé. La petite ville est plongée dans un silence que seuls les éléments viennent briser. Le vent siffle entre les volets. La mer gronde au loin, une rumeur sourde, constante.Je suis debout devant la porte de la pension. Je suis trempée. Mes cheveux collent à mes joues en mèches sombres. Mon manteau est lourd d'eau, il pèse sur mes épaules comme un manteau de plomb. J'ai conduit deux heures sans m'arrêter, depuis que j'ai quitté la librairie. J'ai traversé la nuit, les phares fendant l'obscurité, la pluie martelant le toit de la voiture comme un tambour.J'ai tourné dans ma tête le visage de Lya, son calme, son silence. J'ai essayé d'écouter la peur qui devait gronder derrière
LyaJe suis derrière le comptoir et je catalogue des livres que je ne lis pas. Mes doigts tournent les pages d'un vieux recueil de poèmes, mais mes yeux restent fixes, perdus dans le vide laiteux de la matinée. Le vent s'est calmé, mais la mer est restée lourde, grise, comme si elle attendait elle aussi que quelque chose se décide. La lumière qui filtre à travers les nuages bas est opaque, presque irréelle. Elle éclaire la poussière qui danse au-dessus des rayonnages.Je n'ai pas dormi. Pas vraiment. Je me suis retournée dans mon lit pendant des heures, les paupières closes, mais l'esprit en éveil, tournant et retournant chaque phrase, chaque regard, chaque silence de ma sœur. J'ai revu le visage de Séléna quand elle a dit avoir choisi de rester endormie assez longtemps pour voir. J'ai revu son sourire quand elle a parlé de Colette. J'ai senti, pour la première fois, le poids exact de ces trois années. Ce n'était pas un coma. C'était une observation. Un j
Personne n'a jamais rien vu. Je faisais très attention. Cela m'a permis, plus tard, de simuler un réveil qui semblait miraculeux — une remontée trop rapide pour un état de conscience minimale prolongée, qui aurait dû laisser des séquelles motrices considérables. Les médecins ont parlé d'un cas exceptionnel. On a écrit sur mon dossier des termes émerveillés. On m'a fait passer, brièvement, dans une revue médicale spécialisée. Je souriais devant le photographe. J'étais un cas d'école. Personne ne s'est demandé — sauf peut-être Kervella, très loin, dans son cabinet de province — pourquoi cette remontée était si étrange. Je regarde par la fenêtre de la librairie de ma sœur. Il fait nuit maintenant. La pluie tombe toujours. Lya est là, dans son fauteuil, elle m'écoute — ou plutôt, je ne suis plus vraiment dans la librairie, je suis dans ma tête, en train de me raconter tout cela pour la millième fois. Le récit tourne dans mon cerveau depuis le début. Chaque nuit, avant de m'endormir
Il venait moins que les autres. Cela m'a beaucoup blessée au début. Puis j'ai compris — il ne peut pas. Il n'y a pas de force en lui pour venir. Il vient une fois par semaine, il tient ma main, il pleure, il parle à voix basse. Il me dit — reviens, il me dit — je suis là, il me dit — je t'attends. Il pleure vraiment. Ses larmes tombent sur mes doigts. C'est un homme qui pleure vraiment. J'aimais l'entendre pleurer. Ce n'est pas beau à dire. Je le dis quand même, à voix basse, dans cette librairie, à distance de tout cela — j'aimais l'entendre pleurer. Chaque larme était une preuve. Chaque larme voulait dire — il ne peut pas vivre sans moi. Chaque larme voulait dire — j'ai gagné mon pari. J'entendais ma mère. Elle venait plus que lui. Elle s'asseyait à ma droite, elle sortait un carnet, elle me faisait un point de la semaine à voix basse. Elle me disait — le compte offshore est bien positionné, j'ai vu Vidal la semaine dernière, il est nerveux, elle me disait — ton mari tient, il es
Elle a répondu, très doucement, cette phrase qui est ma mère tout entière , docteur, vous êtes jeune, vous êtes brillant, et vous êtes une personne pour laquelle j'ai le plus grand respect. Mais si vous décidez de continuer à insister, je vais être obligée de demander une seconde opinion, et cela va compliquer votre vie, non pas la mienne. Réfléchissez. Il n'a rien répondu. J'ai entendu ses pas s'éloigner dans le couloir. Ma mère est entrée dans la chambre. Elle s'est assise à côté du lit. Elle m'a regardée longtemps. Elle a soupiré. Puis, sans me quitter des yeux, elle a dit, très bas — — Ma fille. Si tu m'entends, je veux que tu saches une seule chose. Je ne te ferai jamais faire un examen que tu ne veux pas. Il faut simplement que tu m'aides. Il faut que tu me dises. Une paupière, une seule, sur celle de gauche, si tu m'entends. J'ai eu envie de battre la paupière gauche. Terriblement envie. Elle était ma mère. Elle savait me lire. Elle avait toujours su me lire. Je n'ai pas
Kervella. Docteur Kervella, neurologue, jeune, sérieux, avec une barbe soigneusement taillée et un stylo Pilot toujours accroché à la poche de la blouse. Le lendemain matin de mon réveil clandestin, il est venu. Il a fait des tests plus poussés. Il m'a demandé de suivre son doigt du regard. Je ne l'ai pas suivi. Il m'a demandé de serrer sa main sur la commande — si vous m'entendez, serrez ma main une fois pour oui. Je n'ai pas serré. Il a fait plusieurs stimulations douloureuses, des petites pressions, des pincements légers sur le lit unguéal — c'était moins douloureux que ce que je craignais, mais ça n'était pas rien. Je n'ai pas réagi. J'avais compris que ne pas réagir était la carte. J'ai tenu la carte. Il a écrit longtemps sur son dossier. Puis il est resté silencieux à côté du lit. Je le sentais me regarder. Il regardait longtemps, à travers moi. Il ne cherchait pas mes yeux. Il cherchait mes muscles, mes doigts, ma respiration, le petit tressaillement d'un cil, le battement







