تسجيل الدخولAdrien Je n’entre plus dans mon bureau de la même façon. Avant, c’était une pièce fonctionnelle. Un prolongement de moi-même. Un endroit efficace, ordonné, silencieux, où les dossiers apparaissaient prêts, où les rendez-vous étaient notés, où les urgences semblaient toujours avoir été anticipées par une sorte de logique invisible que je confondais avec mon propre mérite. J’y entrais comme un propriétaire. Aujourd’hui, j’y entre comme un intrus. Je pousse la porte avec cette sensation étrange d’ouvrir une chambre où quelqu’un a vécu plus intimement que je ne l’ai jamais su. Il fait encore sombre. Je n’allume pas tout de suite. La lumière du matin glisse à travers les stores, découpe les étagères en bandes pâles, allume la poussière en suspension. L’air sent le papier, l’encre, un reste de bois ciré. Je m’avance lentement jusqu’au bureau. La surface est nette.
Adrien Je reconnais son parfum avant même qu’elle entre dans la pièce. Il me précède toujours désormais. Une odeur capiteuse, dense, presque trop belle pour être honnête. Un parfum qui ne s’installe pas : il s’impose. Il glisse sous les portes, s’accroche aux rideaux, colonise l’air comme une présence qui exige d’être remarquée. Autrefois, je l’associais à quelque chose d’enivrant. À la jeunesse. Au désir. À une promesse suspendue. Aujourd’hui, il m’écœure presque. Il me fait penser à ces fleurs trop mûres dont la splendeur commence déjà à pourrir. Je suis dans la salle à manger, devant une tasse de café refroidi, quand Séléna apparaît sur le seuil. Elle porte une robe ivoire, fluide, étudiée jusque dans son apparente simplicité. Ses cheveux tombent parfaitement sur ses épaules. Son visage est reposé, lisse, comme si rien n’avait fissuré le cours tranquille de sa journée. Comme si la mienne n’était pas un champ de décombres.
Thomas intervient, prudent : — Même si c’était vrai, ça ne change pas… — Ça change tout. Le ton de ma voix le coupe net. Je me tourne de nouveau vers Séléna. — Tu savais. Elle secoue la tête presque imperceptiblement, comme si elle regrettait d’avoir à me contredire. — Elle t’admirait, bien sûr. Comme beaucoup de petites sœurs admirent les garçons plus âgés. Tu extrapoles. Je sens une colère neuve monter en moi. Pas l’exaspération habituelle. Pas la colère confortable qu’on laisse retomber. Non. Une colère claire. Tranchante. Une colère qui a enfin trouvé son objet. — N’essaie pas de rapetisser ce que je viens de lire. — Je n’essaie pas de… — Si. Je m’approche encore. — Tu savais qu’elle m’aimait. Séléna relève le menton. — Et qu’est-ce que tu aurais voulu
Je m’effondre dans le fauteuil, la tête entre les mains. Tout mon corps tremble. Je sens leur présence autour de moi comme une couronne de silhouettes inadaptées. Aucun d’eux ne sait quoi faire d’une douleur qui ne divertit plus. Julie parle la première, à voix basse : — Bon… on va vous laisser. Vous laisser. Comme si Lya était là, quelque part dans la pièce, simplement cachée derrière une porte. Marc pose une main hésitante sur mon épaule. Je me dégage aussitôt. — Ne me touche pas. Il retire sa main. Personne ne sait que dire. Il n’y a plus de sarcasme. Plus de petites piques prêtes à l’emploi. Juste ce malaise nu des gens contraints d’apercevoir, l’espace d’une minute, les conséquences humaines de leur propre cruauté. Ils s’éloignent vers l’entrée en chuchotant.
Lui Je relis le mot jusqu’à ce qu’il cesse d’être du papier pour devenir une blessure. Il ne se souvient pas de moi. Mais je l’aime depuis ce jour de pluie, devant la librairie. Toujours la même phrase. Toujours le même coup porté au même endroit. Je marche dans le salon avec le billet entre les doigts, incapable de le lâcher, incapable aussi de le supporter. Il y a en moi quelque chose qui cherche une issue et n’en trouve pas. Une pression immense. Un vacarme sans son. Comme si toutes les années s’étaient accumulées derrière une porte et qu’elles cognaient à présent en même temps. Je m’arrête devant le canapé. C’est là qu’elle s’asseyait parfois le soir, quand tout le monde était reparti. Pas tout à fait au centre. Un peu sur le bord. Comme si elle craignait d’occuper trop de place même dans le vide. Je la revois avec un plaid sur les genoux, un livre à la main, la lumière basse sur son visage. Je
Julie se fige. Je crois qu’elle ne m’a jamais entendu parler ainsi. Pas seulement sur le fond. Sur le ton. Il y a dans ma voix quelque chose de tranchant, d’irrévocable, qui me surprend presque moi-même. — Très bien, dit-elle après un silence. Si tu veux te raconter une grande histoire, libre à toi. Mais tu vas finir par te noyer dedans. Je replie soigneusement le mot et le glisse dans la poche intérieure de ma veste, contre ma poitrine. — Je suis déjà noyé. Elle secoue la tête. — Franchement… pour cette fille… Je n’entends pas la suite. Ou plutôt si, je l’entends, mais quelque chose en moi refuse désormais de laisser passer sans résistance. Pour cette fille. Comme si Lya n’avait jamais mérité le poids complet de son propre prénom. Comme si elle n’avait été qu’une forme vague, une place interchangeable, une fonction subalterne dans nos existences.







