ログインEt il y a les marques. Elles sont là. Aucune n'est visible de quelqu'un qui me verrait dans la rue avec une robe. C'est exactement ce qu'il a fabriqué depuis le premier jour : des marques qui ne se voient pas plus loin qu'un cou. Mais dans ce miroir, à trente centimètres, dans cette lumière jaune, elles sont toutes là, éteintes, anciennes, une carte. Une tache plus pâle au dessus du sein gauche, là où la cire a brûlé à retardement. Le sillon de l'épaule, trois lignes obliques, très fines, qui ne sont plus rouges mais d'un ton plus clair que la peau, et qui disent le cuir, exactement comme il fallait. Et sous le sein, à l'endroit où l'on met la main pour écouter un cœur qui bat, un petit disque d'un autre blanc, l'anneau du collier, le seul objet qui n'a jamais brûlé parce qu'il ne tombe plus, jamais, depuis l'autre nuit. Là je me suis arrêtée. J'ai touché la plaque d'or dans mon cou. J'ai regardé les trois lettres. E, N, Z. Une lign
J'aime le moment où il cesse de parler. Quand il parle, il est un autre, il est un patron, un homme d'affaires, un notaire de lui même. Quand il cesse de parler, il n'y a plus rien qu'une présence dans une pièce, et cette présence a une forme très précise : c'est un homme qui peut tout. Et ce pouvoir, dans mon corps, produit un effet que je ne veux pas nommer, un effet ancien, presque animal, quelque chose de très vieux qui dit : ne bouge pas, écoute, il est là. Et ce quelque chose est le même exactement que ce qui me faisait poser le front sur le ciment glaçé dans la pièce noire. Je ne me reconnais plus. J'étais une fille qui dessinait au dos des cahiers. J'étais une fille qui avait un petit ami d'été et qui ne l'avait jamais laissé passer une seule porte. J'étais une fille que le mot respect terrorisait, dans le bon sens du mot, une fille qui avait une espèce de vocabulaire moral, très bête, très strict, très solide, la fille d'une famille de Ca
Je l'entends encore. Le robinet, trente secondes, l'eau qui coule, le frottement, l'eau qui coule encore. Il est revenu avec une serviette blanche et des mains propres, les ongles grattés, la manchette mouillée. Il s'est assis au bord du lit, cette fois à un mètre, à la distance d'une personne qui demande la permission. — Je ne te toucherai pas cette nuit. — Non. — Je vais dormir dans le couloir. Le couloir. La première nuit. La porte. Celui qui respire de l'autre côté. — Pourquoi. — Parce que tu as peur et que je ne suis pas capable de te consoler cette nuit. C'est la seule chose que je peux te donner. Il a pris un oreiller, un drap. Il a traversé la chambre. Il s'est arrêté à la porte, la main sur le chambranle, la serviette blanche encore à son épaule. — Si tu veux que je rentre, tu ouvres la porte et t
Alba Il est monté deux heures plus tard avec du sang sur les mains. Pas les mains entières. Les doigts, les ongles, le creux du pouce, une traînée qui remontait sur le poignet gauche et allait se perdre sous la manchette retroussée. Le sang était frais sur la pulpe, brun sur les bords, noir sous les ongles. Il n'a pas essayé de me le cacher. Il n'est pas allé au lavabo d'abord. Il est entré dans la chambre comme ça, dans la lumière jaune, et il est venu s'asseoir au bord du lit, à cinquante centimètres de moi, et il a posé ses deux mains sur le drap. J'ai reculé. Je me suis reculée jusqu'au mur de la tête de lit et je me suis ramassée là, genoux remontés, avec le drap serré en boule devant moi. Il ne s'est pas levé. — Regarde. — Non. — Regarde, Alba. J'ai regardé. Il n'y avait pas moyen de ne pas rega
Il y avait un demi dossier en carton, brûlé dans un coin, avec un ruban de toile à moitié fondu. Il y avait des morceaux de feuilles. Et il y avait une photographie. Le feu n'a pas détruit la photographie entièrement, je ne sais pas pourquoi, ou peut être simplement parce que la paperasse autour l'a protégée. Un tiers du visage a disparu, brûlé en biais, comme si quelqu'un avait approché une flamme de la joue. Mais il restait une femme. Une femme brune, jeune, trente ans à peu près, avec un pull clair et un collier fin, et sur ses genoux, contre sa poitrine, avec la tête appuyée au creux de son épaule, il y avait un nourrisson dans une couverture, dans le couloir d'une espèce de bâtiment médical, une lumière blanche derrière, une porte battante, un bracelet à l'épaule du bébé. Il y avait un papier sous la photographie, à moitié brûlé lui aussi, mais la ligne du haut était lisible. Un ruban à la main d'un nourrisson. Un nom écrit à l'encre d'une éc
Je crois que je l'aime. Ce n'est pas un aveu. Je ne l'ai pas dit à voix haute. Je l'ai écrit nulle part. Je l'ai pensé, couché sur le ventre dans un lit qui sentait le tabac et le savon, avec des traces de ses mains partout sur ma peau, et j'ai passé la matinée entière à me dire que ce n'était pas possible, que ça ne pouvait pas être ça, que ce qui se passe dans une chambre ne dit rien du monde, que l'attachement d'un corps pour le corps qui l'a cassé, ça a un nom, et que ce nom là je ne le prononcerais jamais. Il faut que je sois honnête avant d'aller plus loin, parce que tout ce qui vient après dépend de cette nuit. Je ne l'aimais pas parce qu'il était bon avec moi la quatrième nuit. Je ne l'aimais pas parce qu'il n'y avait plus de corde et plus de menottes. Je ne l'aimais pas parce que j'avais oublié, et je n'oubliais rien, je me rappelais tout, chaque seconde, le ciment, l'eau glacée, le verrou, la marque de mes dents







