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La confidence interdite

Author: Chrisso
last update publish date: 2026-08-13 03:08:39

Chapitre 6 : La confidence interdite

Solène

Rafael me regarde comme personne ne m'a jamais regardée. Comme si j'étais importante. Comme si j'étais précieuse. Comme si j'étais belle. Je ne sais pas quoi faire de ce regard. Il me brûle et me guérit en même temps, comme le feu qui cautérise une plaie ouverte depuis trop longtemps.

Nous nous asseyons sur le canapé qui fait face à la baie vitrée. Le cuir est froid sous mes cuisses, mais sa présence à côté de moi me réchauffe tout entière. Il ne me touche pas. Pas encore. Il attend. Il me laisse le temps, l'espace, la liberté de dire oui ou non. Et cette patience, plus que tout le reste, me bouleverse.

— À quoi tu penses ? demande-t-il.

— À ma tante. Elle doit s'inquiéter. Elle m'a poussée à sortir ce soir, mais elle ne sait pas que je ne rentrerai pas.

— Elle est si malade que ça ?

— Un cancer. Diagnostiqué il y a cinq ans. Elle a tenu bon, contre toute attente. Mais ces derniers mois, elle s'affaiblit. Le médecin ne donne pas de pronostic. Il dit qu'il faut profiter de chaque jour.

— C'est toi qui t'occupes d'elle ?

— Depuis mes dix-sept ans. Avant, c'était elle qui s'occupait de moi. Après la mort de ma mère, elle m'a recueillie, élevée, aimée. Elle a sacrifié sa vie pour moi. Alors aujourd'hui, c'est à mon tour de me sacrifier pour elle.

— Ce n'est pas un sacrifice. C'est de l'amour.

Sa phrase me coupe le souffle. Je n'avais jamais vu les choses ainsi. Pour moi, prendre soin de tante Clara était un devoir, une évidence, une dette que je remboursais sans compter. Mais il a raison. C'est de l'amour. Un amour qui ne demande rien en retour. Un amour qui donne sans calculer.

— Tu as de la chance, reprend-il. Moi, je n'ai jamais aimé personne comme ça. Sauf peut-être mon père. Mais il est mort trop tôt pour que je sache vraiment.

— Et ta mère ?

Un voile passe dans ses yeux. Il détourne le visage, fixant la nuit au-dehors.

— Ma mère est une femme compliquée. Elle m'aime, je crois. Mais son amour ressemble à une cage. Elle veut contrôler chaque aspect de ma vie : qui je fréquente, qui j'épouse, comment je respire. Elle a décidé de mon avenir avant même que je sois né. Et je n'ai jamais eu le courage de lui dire non.

— Pourquoi ?

— Parce que dire non, c'est risquer de la perdre. Et malgré tout ce qu'elle m'a fait, je n'y arrive pas. Je suis lâche, Solène. Je suis un lâche qui porte un costume à mille euros et qui se cache dans des bars clandestins pour oublier qu'il n'est pas libre.

Sa voix s'est brisée sur les derniers mots. Je vois sa mâchoire se serrer, ses poings se crisper sur ses genoux. Il lutte contre une émotion qui menace de le submerger. Cet homme que je croyais invincible, ce séducteur qui m'a abordée avec tant d'assurance, il est fissuré de partout. Et ces fissures, au lieu de me faire fuir, me donnent envie de rester.

— Tu n'es pas lâche, dis-je doucement. Tu es humain. C'est différent.

— Humain, lâche, quelle différence ?

— La différence, c'est que les humains ont peur. Les lâches abandonnent. Toi, tu es encore là.

Il tourne la tête vers moi. Ses yeux sont humides, mais il ne pleure pas. Il me sourit, un sourire triste et beau, un sourire qui me fend le cœur.

— Tu es vraiment quelqu'un à part, Solène. Tu le sais ?

— Je suis juste moi. Rien de plus.

— C'est ça qui est à part. Tu ne cherches pas à être autre chose. Tu ne portes pas de masque. Tu es vraie.

Il approche sa main de mon visage, écarte une mèche de cheveux qui tombait sur ma joue. Ses doigts effleurent ma tempe, ma pommette, le contour de mes lèvres. Je frissonne, mais ce n'est pas de froid. C'est du désir, un désir que je découvre pour la première fois, un désir qui pulse dans mes veines comme une musique inconnue.

— Moi aussi, je fuis quelque chose, murmuré-je.

— Quoi ?

— La peur. La peur de vivre, la peur d'aimer, la peur de souffrir. Depuis la mort de ma mère, j'ai tout verrouillé. Mes émotions, mes envies, mon cœur. J'ai construit un mur autour de moi, si haut que personne ne pouvait le franchir. Même Margot, ma meilleure amie, elle ne sait presque rien de moi. Pas vraiment.

— Et ce soir ?

— Ce soir, j'ai envie de faire tomber le mur. Juste une fois. Juste avec toi.

Son regard s'intensifie. Il se penche vers moi, lentement, me laissant le temps de reculer si je le souhaite. Mais je ne recule pas. Je veux ce qui arrive. Je le veux de toutes mes forces, de tout mon corps, de toute mon âme.

— Tu es sûre ? demande-t-il. Parce qu'après, on ne pourra pas revenir en arrière. Ce qui se passera cette nuit restera gravé en toi pour toujours. Tu es prête pour ça ?

— Je suis prête.

— Alors viens.

Il se lève, me tend la main. Je la prends sans hésiter. Il m'entraîne vers la chambre, une pièce immense avec un lit à baldaquin qui semble tout droit sorti d'un tableau ancien. Les draps sont blancs, immaculés, comme une page vierge qui attend d'être écrite.

Il me fait asseoir au bord du lit et s'agenouille devant moi. Ses mains se posent sur mes genoux, remontent lentement le long de mes cuisses, soulevant le tissu de ma robe. Ma respiration s'accélère. Mon cœur bat si fort que je suis sûre qu'il l'entend.

— Tu trembles, dit-il.

— Ce n'est pas de peur.

— Alors c'est quoi ?

— De l'impatience.

Il sourit. Puis il se penche et m'embrasse. Un baiser plus profond que le premier, plus intense, plus affamé. Sa langue rencontre la mienne et je gémis malgré moi. Ses mains continuent leur exploration, libèrent mes épaules de la robe qui glisse le long de mon corps, dénudent ma peau offerte à la lumière de la lune.

— Tu es magnifique, murmure-t-il contre mes lèvres. Encore plus belle que ce que j'imaginais.

— Tu m'imaginais ?

— Depuis le premier regard. Depuis le bar. Depuis l'instant où je t'ai vue, seule, avec ton verre tiède et tes yeux tristes. Je n'ai pensé qu'à toi.

Ses mots sont un baume sur mes blessures. Personne ne m'a jamais parlé ainsi. Personne ne m'a jamais regardée avec cette intensité, ce désir mêlé de tendresse. Je me sens belle. Pour la première fois de ma vie, je me sens désirée. Et ce sentiment nouveau est une révélation, une renaissance.

Je l'attire vers moi, l'embrasse à mon tour, maladroitement, passionnément. Mes doigts s'égarent dans ses cheveux, sur sa nuque, sur les boutons de sa chemise que je tente malhabilement de défaire. Il m'aide, défait sa chemise, la laisse tomber au sol. Son torse est large, musclé, couvert d'une fine pellicule de sueur que la lune fait briller.

— N'aie pas peur, dit-il en me poussant doucement sur le lit. Je vais y aller doucement. Rien ne presse. Nous avons toute la nuit.

Je m'allonge, le corps en feu, le cœur en chamade. Il s'étend à côté de moi, appuyé sur un coude. Sa main libre caresse mon ventre, mes hanches, l'intérieur de mes cuisses. Chaque effleurement est une promesse, chaque frôlement un serment.

— Rafael...

— Oui ?

— Je ne regrette pas. Quoi qu'il arrive. Je ne regrette pas.

Il se penche au-dessus de moi. Son visage est si proche que je vois les paillettes d'or dans ses yeux sombres. Il m'embrasse une dernière fois, doucement, comme pour sceller un pacte.

— Moi non plus, murmure-t-il. Moi non plus.

Et il souffle la dernière bougie.

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