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CHAPITRE 3

Author: RS WILD
last update Last Updated: 2026-03-06 21:58:06

Alice

La nuit a été un long tunnel de douleur et de larmes étouffées dans l’oreiller. Une nuit sans fin, sans repère, sans pause. Marc ne m’a même pas rejointe. Il a dormi dans la chambre d’amis — ou peut-être avec son “amie”. Je ne suis même plus sûre de vouloir savoir la vérité.

Le stress ou la maladie se déclare enfin au grand jour, mais j’ai l’impression d’avoir de plus en plus de crampes à l’estomac.

Des brûlures intenables, des pointes de feu qui se mêlent au reste pour m’empêcher de fermer l’œil.

Chaque battement de mon cœur semble résonner dans mon ventre comme un coup de glas.

Comme si mon propre corps sonnait l’annonce de ma fin.

Je me suis tournée et retournée dans le lit, les draps collés à ma peau moite. J’ai serré les dents pour ne pas crier. Je ne voulais pas leur donner ce spectacle. Je ne voulais pas qu’on pense que je dramatise. Toute ma vie j’ai serré les dents. Je peux encore le faire.

Au petit matin, je n’ai pas attendu que la maison s’éveille. Je n’ai pas voulu croiser le regard méprisant de Morgane ou le sourire triomphant de Vivianne devant leur petit-déjeuner.

Je n’ai pas voulu voir Marc faire semblant de ne pas me voir.

Faire semblant d’être occupé. Faire semblant d’être fatigué. Faire semblant d’être innocent.

J’ai pris mon sac à main, mes papiers et mon courage, et je suis retournée à l’hôpital pour une hospitalisation de jour.

Je suis attendue.

C’est la même infirmière qui était là hier, aux côtés du professeur durant l’annonce.

Elle me sourit.

Elle est belle, d’une beauté calme qui jure avec la grisaille de cet endroit. Une beauté simple, presque fragile. Elle a des gestes précis, des mains fines. Elle doit en voir passer des femmes comme moi. Des femmes qui entrent sur leurs deux jambes et qui ressortent avec une date gravée quelque part dans leur tête.

Elle me dirige vers une chambre froide, impersonnelle, et me demande d’enfiler une casaque en papier bleu qui craque à chaque mouvement. Elle prend mes constantes en silence, le tensiomètre me serre le bras comme un étau.

Je regarde l’écran qui affiche mes chiffres comme si c’était déjà mon arrêt de mort.

— Vous avez bien dormi ? demande-t-elle doucement.

— Si peu !

Je pourrais lui dire la vérité. Lui parler de la douleur. De la solitude. De la trahison. Mais à quoi bon ? Elle ne peut rien faire contre ça.

— Ça va aller, tente-t-elle de me rassurer.

Je lâche un rire nerveux, un son sec qui me brûle la gorge.

— Je vais mourir. Au moins, je n’aurai plus de soucis.

Elle tressaille légèrement.

— Je suis désolée, murmure-t-elle en baissant les yeux.

— Ne le soyez pas. Vous n’y êtes pour rien...

Elle semble mal à l’aise, alors je n’insiste pas. Je tourne la tête vers le mur blanc, craquelé par endroits, et je repense à Thomas.

Au final, je n’ai pas eu le courage d’aller jusqu’au bout et de l’appeler.

J’ai composé les premiers chiffres. J’ai regardé son nom apparaître. Puis j’ai raccroché.

On ne ressuscite pas les fantômes.

On ne rouvre pas les plaies quand on n’est déjà plus qu’une cicatrice vivante.

On ne s’est pas vus depuis tant d’années.

Lorsqu’on s’est quittés, il partait à l’internat pour finir médecine, dévoré par son ambition, par ses rêves de grandeur. Il voulait sauver le monde. Il voulait être le meilleur. Il voulait qu’on parle de lui.

Et moi… moi je portais la vie.

La vie qu’il m’avait donnée lors de cette dernière nuit d’étudiants, fiévreuse et désespérée. La capote s’était déchirée. On avait ri, sur le moment. On se sentait invincibles. Immortels. Comme tous les jeunes amoureux persuadés que le monde est un terrain de jeu.

Mais le mois d’après, je ne riais plus.

Le test de grossesse était un verdict plus lourd que celui que j’ai reçu hier.

Je me souviens encore de mes mains qui tremblaient. Du silence dans la salle de bain. De ce petit bâton posé sur le lavabo comme une bombe prête à exploser.

Et Marc est entré dans ma vie. Juste derrière.

Le fils d’un ami de mon père. Stable. Rassurant. Solide. Un homme déjà installé dans sa vie quand moi je m’effondrais.

Un coup de foudre pour lui, une porte de sortie pour moi.

J’ai glissé dans ses bras par peur du vide.

Je me suis laissée aimer parce que j’avais besoin d’un filet de sécurité.

Et Morgane est née.

Marc n’a jamais douté. Jamais.

Il était fier. Il me regardait comme si j’avais accompli un miracle.

Et moi je me suis convaincue que l’amour viendrait avec le temps. Que le mensonge finirait par s’effacer. Que la vérité ne servait à rien si elle détruisait tout.

Marc.

Je l’ai aimé et je l’aime encore... Ça, on ne pourra jamais m’enlever l’amour que j’ai pour lui... Inconditionnel... Jusqu’à ce qu’il fasse rentrer dans notre vie, dans notre maison, son amie de lycée, son premier amour Vivianne !

Eddy, son mari, est mort il y a un peu plus d’un mois dans des circonstances étranges à mon goût, mais personne, même la police, ne s’est posé de questions... Eddy est passé par-dessus la balustrade de leur grande maison, il est mort sur le coup.

Vivianne dit qu’elle l’a vu se pencher comme s’il avait un malaise...

Je ne veux pas savoir.

La jalousie sans doute me tourne les pensées.

Je préfère penser à ma fille, Morgane, l’amour de ma vie...

Morgane était petite à la naissance, un bébé “prématuré” qui tombait à pic pour justifier les dates.

J’ai encore en tête le regard des sages-femmes. Les murmures. Les calculs silencieux.

Mais tout le monde a accepté l’explication.

Tout le monde a voulu y croire.

Morgan trouve que je suis dure avec elle, parce que je veux qu’elle réussisse sa vie, qu’elle puisse faire ses propres choix, qu’elle ne dépende jamais d’un homme par peur de se retrouver seule.

Elle est intelligente, ni plus ni moins, mais un brin fainéante...

Et ça me déchire qu’elle mette ses capacités à la poubelle pour un poil dans la main.

Je la pousse, je la bouscule, je la corrige.

Elle pense que je l’étouffe.

Elle ne comprend pas que je la prépare à survivre.

Je soupire.

La douleur se réveille... Le chagrin avec !!

Tout se mélange. La brûlure dans mon ventre. La trahison dans ma maison. Le poids du secret sur ma poitrine.

Est-ce une punition de la vie ?

Est-ce que ce cancer est le prix à payer pour quatorze ans de mensonges ?

Pour avoir volé un père à son enfant et un enfant à son père ?

Est-ce que le corps finit toujours par parler quand la bouche se tait trop longtemps ?

Peut-être que la vérité cherche une sortie.

Peut-être que c’est ça, le néoplasme gastrique. Une vérité coincée dans l’estomac depuis trop d’années.

Je ferme les yeux.

Je me revois jeune. Amoureuse. Terrifiée.

Je me revois dire oui à Marc devant l’autel.

Je me revois promettre fidélité alors que je portais un autre amour sous mon cœur.

On vient me chercher.

Un brancardier pousse un fauteuil roulant qui grince. Je m’y assois, minuscule dans ma casaque bleue, et on me conduit vers la salle d’examen.

Je croise des regards. Des visages fermés. Des familles accrochées à des espoirs en plastique.

Dans les néons du plafond qui défilent, je crois voir le visage de Thomas tel qu’il était à vingt ans.

Ses yeux clairs. Son sourire insolent. Ses mains chaudes dans mon dos.

Je me demande s’il est devenu le médecin qu’il rêvait d’être.

Je me demande s’il a des enfants.

Je me demande s’il pense parfois à moi.

Pardon, Thomas. Pardon de t’avoir tout volé.

Pardon de ne pas t’avoir laissé choisir.

Pardon de t’avoir écarté sans explication.

Pardon d’avoir décidé seule pour deux.

Pardon Marc de t’avoir menti.

Pardon de t’avoir aimé par nécessité au début, puis sincèrement ensuite.

Pardon de ne pas avoir su te garder.

Pardon de t’avoir laissé ouvrir la porte à ton passé.

Pardon Morgan de ne pas être la maman que tu voudrais que je sois.

Pardon de te pousser trop fort.

Pardon de ne pas savoir te parler sans te blesser.

Pardon si je pars avant d’avoir réparé ce que j’ai cassé.

Le fauteuil s’arrête.

On ouvre une porte.

L’odeur de désinfectant me prend à la gorge.

Je respire.

Je serre les poings.

Je suis forte.

Maman me l'a demandé il y a si longtemps !

Je l’ai toujours été.

Mais cette fois, je ne sais pas si ça suffira.

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