INICIAR SESIÓNAlice
La nuit a été un long tunnel de douleur et de larmes étouffées dans l’oreiller. Une nuit sans fin, sans repère, sans pause. Marc ne m’a même pas rejointe. Il a dormi dans la chambre d’amis — ou peut-être avec son “amie”. Je ne suis même plus sûre de vouloir savoir la vérité.
Le stress ou la maladie se déclare enfin au grand jour, mais j’ai l’impression d’avoir de plus en plus de crampes à l’estomac.
Des brûlures intenables, des pointes de feu qui se mêlent au reste pour m’empêcher de fermer l’œil.
Chaque battement de mon cœur semble résonner dans mon ventre comme un coup de glas.
Comme si mon propre corps sonnait l’annonce de ma fin.
Je me suis tournée et retournée dans le lit, les draps collés à ma peau moite. J’ai serré les dents pour ne pas crier. Je ne voulais pas leur donner ce spectacle. Je ne voulais pas qu’on pense que je dramatise. Toute ma vie j’ai serré les dents. Je peux encore le faire.
Au petit matin, je n’ai pas attendu que la maison s’éveille. Je n’ai pas voulu croiser le regard méprisant de Morgane ou le sourire triomphant de Vivianne devant leur petit-déjeuner.
Je n’ai pas voulu voir Marc faire semblant de ne pas me voir.
Faire semblant d’être occupé. Faire semblant d’être fatigué. Faire semblant d’être innocent.
J’ai pris mon sac à main, mes papiers et mon courage, et je suis retournée à l’hôpital pour une hospitalisation de jour.
Je suis attendue.
C’est la même infirmière qui était là hier, aux côtés du professeur durant l’annonce.
Elle me sourit.
Elle est belle, d’une beauté calme qui jure avec la grisaille de cet endroit. Une beauté simple, presque fragile. Elle a des gestes précis, des mains fines. Elle doit en voir passer des femmes comme moi. Des femmes qui entrent sur leurs deux jambes et qui ressortent avec une date gravée quelque part dans leur tête.
Elle me dirige vers une chambre froide, impersonnelle, et me demande d’enfiler une casaque en papier bleu qui craque à chaque mouvement. Elle prend mes constantes en silence, le tensiomètre me serre le bras comme un étau.
Je regarde l’écran qui affiche mes chiffres comme si c’était déjà mon arrêt de mort.
— Vous avez bien dormi ? demande-t-elle doucement.
— Si peu !
Je pourrais lui dire la vérité. Lui parler de la douleur. De la solitude. De la trahison. Mais à quoi bon ? Elle ne peut rien faire contre ça.
— Ça va aller, tente-t-elle de me rassurer.
Je lâche un rire nerveux, un son sec qui me brûle la gorge.
— Je vais mourir. Au moins, je n’aurai plus de soucis.
Elle tressaille légèrement.
— Je suis désolée, murmure-t-elle en baissant les yeux.
— Ne le soyez pas. Vous n’y êtes pour rien...
Elle semble mal à l’aise, alors je n’insiste pas. Je tourne la tête vers le mur blanc, craquelé par endroits, et je repense à Thomas.
Au final, je n’ai pas eu le courage d’aller jusqu’au bout et de l’appeler.
J’ai composé les premiers chiffres. J’ai regardé son nom apparaître. Puis j’ai raccroché.
On ne ressuscite pas les fantômes.
On ne rouvre pas les plaies quand on n’est déjà plus qu’une cicatrice vivante.
On ne s’est pas vus depuis tant d’années.
Lorsqu’on s’est quittés, il partait à l’internat pour finir médecine, dévoré par son ambition, par ses rêves de grandeur. Il voulait sauver le monde. Il voulait être le meilleur. Il voulait qu’on parle de lui.
Et moi… moi je portais la vie.
La vie qu’il m’avait donnée lors de cette dernière nuit d’étudiants, fiévreuse et désespérée. La capote s’était déchirée. On avait ri, sur le moment. On se sentait invincibles. Immortels. Comme tous les jeunes amoureux persuadés que le monde est un terrain de jeu.
Mais le mois d’après, je ne riais plus.
Le test de grossesse était un verdict plus lourd que celui que j’ai reçu hier.
Je me souviens encore de mes mains qui tremblaient. Du silence dans la salle de bain. De ce petit bâton posé sur le lavabo comme une bombe prête à exploser.
Et Marc est entré dans ma vie. Juste derrière.
Le fils d’un ami de mon père. Stable. Rassurant. Solide. Un homme déjà installé dans sa vie quand moi je m’effondrais.
Un coup de foudre pour lui, une porte de sortie pour moi.
J’ai glissé dans ses bras par peur du vide.
Je me suis laissée aimer parce que j’avais besoin d’un filet de sécurité.
Et Morgane est née.
Marc n’a jamais douté. Jamais.
Il était fier. Il me regardait comme si j’avais accompli un miracle.
Et moi je me suis convaincue que l’amour viendrait avec le temps. Que le mensonge finirait par s’effacer. Que la vérité ne servait à rien si elle détruisait tout.
Marc.
Je l’ai aimé et je l’aime encore... Ça, on ne pourra jamais m’enlever l’amour que j’ai pour lui... Inconditionnel... Jusqu’à ce qu’il fasse rentrer dans notre vie, dans notre maison, son amie de lycée, son premier amour Vivianne !
Eddy, son mari, est mort il y a un peu plus d’un mois dans des circonstances étranges à mon goût, mais personne, même la police, ne s’est posé de questions... Eddy est passé par-dessus la balustrade de leur grande maison, il est mort sur le coup.
Vivianne dit qu’elle l’a vu se pencher comme s’il avait un malaise...
Je ne veux pas savoir.
La jalousie sans doute me tourne les pensées.
Je préfère penser à ma fille, Morgane, l’amour de ma vie...
Morgane était petite à la naissance, un bébé “prématuré” qui tombait à pic pour justifier les dates.
J’ai encore en tête le regard des sages-femmes. Les murmures. Les calculs silencieux.
Mais tout le monde a accepté l’explication.
Tout le monde a voulu y croire.
Morgan trouve que je suis dure avec elle, parce que je veux qu’elle réussisse sa vie, qu’elle puisse faire ses propres choix, qu’elle ne dépende jamais d’un homme par peur de se retrouver seule.
Elle est intelligente, ni plus ni moins, mais un brin fainéante...
Et ça me déchire qu’elle mette ses capacités à la poubelle pour un poil dans la main.
Je la pousse, je la bouscule, je la corrige.
Elle pense que je l’étouffe.
Elle ne comprend pas que je la prépare à survivre.
Je soupire.
La douleur se réveille... Le chagrin avec !!
Tout se mélange. La brûlure dans mon ventre. La trahison dans ma maison. Le poids du secret sur ma poitrine.
Est-ce une punition de la vie ?
Est-ce que ce cancer est le prix à payer pour quatorze ans de mensonges ?
Pour avoir volé un père à son enfant et un enfant à son père ?
Est-ce que le corps finit toujours par parler quand la bouche se tait trop longtemps ?
Peut-être que la vérité cherche une sortie.
Peut-être que c’est ça, le néoplasme gastrique. Une vérité coincée dans l’estomac depuis trop d’années.
Je ferme les yeux.
Je me revois jeune. Amoureuse. Terrifiée.
Je me revois dire oui à Marc devant l’autel.
Je me revois promettre fidélité alors que je portais un autre amour sous mon cœur.
On vient me chercher.
Un brancardier pousse un fauteuil roulant qui grince. Je m’y assois, minuscule dans ma casaque bleue, et on me conduit vers la salle d’examen.
Je croise des regards. Des visages fermés. Des familles accrochées à des espoirs en plastique.
Dans les néons du plafond qui défilent, je crois voir le visage de Thomas tel qu’il était à vingt ans.
Ses yeux clairs. Son sourire insolent. Ses mains chaudes dans mon dos.
Je me demande s’il est devenu le médecin qu’il rêvait d’être.
Je me demande s’il a des enfants.
Je me demande s’il pense parfois à moi.
Pardon, Thomas. Pardon de t’avoir tout volé.
Pardon de ne pas t’avoir laissé choisir.
Pardon de t’avoir écarté sans explication.
Pardon d’avoir décidé seule pour deux.
Pardon Marc de t’avoir menti.
Pardon de t’avoir aimé par nécessité au début, puis sincèrement ensuite.
Pardon de ne pas avoir su te garder.
Pardon de t’avoir laissé ouvrir la porte à ton passé.
Pardon Morgan de ne pas être la maman que tu voudrais que je sois.
Pardon de te pousser trop fort.
Pardon de ne pas savoir te parler sans te blesser.
Pardon si je pars avant d’avoir réparé ce que j’ai cassé.
Le fauteuil s’arrête.
On ouvre une porte.
L’odeur de désinfectant me prend à la gorge.
Je respire.
Je serre les poings.
Je suis forte.
Maman me l'a demandé il y a si longtemps !
Je l’ai toujours été.
Mais cette fois, je ne sais pas si ça suffira.
MARCLe silence de mon bureau à la maison pèse comme une pierre. La nuit a enveloppé la ville, projetant des ombres longues à travers les rideaux tirés. Viviane doit dormir à la maternité avec le petit Samuel – elle a insisté pour veiller sur lui après l’enterrement. Morgane, elle, s’est enfermée dans sa chambre dès mon retour, prostrée sous ses couvertures, épuisée par l’inondation de ses larmes. Je suis seul. Seul avec l’enveloppe blanche posée sur le cuir vert de mon sous-main, sous la lueur crue de ma lampe de bureau.Mes mains tremblent si fort que je crains de déchirer le papier en brisant le sceau de cire rouge. À l’intérieur, deux feuillets pliés en quatre, couverts de cette écriture fine, penchée, si vivante qu’elle me donne l’impression d’entendre le froissement de la voix d’Alice résonner dans la pièce.« Marc,Je lis tout, mes larmes inondent les feuillets blancs, faisant baver l’encre par endroits. Je me cache le visage dans les mains, mes larges épaules secouées par des
MORGANELa feuille de papier tremble tellement entre mes doigts que l'écriture fine et penchée de ma maman se mélange sous mes yeux, formant des lignes de vagues floues qui montent et qui descendent. L'odeur de l'encre et cette petite pointe d'huile de lin — son odeur à elle, celle de son atelier — s'échappent du pli et viennent me frapper en plein visage. C'est comme si elle était assise là, sur le bord de mon lit, au milieu de ma chambre plongée dans le noir. Mais elle n'est pas là. Elle est morte. Elle est morte dans une chambre de clinique, et tout ce qu'il me reste d'elle, c'est ce morceau de papier froissé par mes larmes.Je relis les phrases une troisième fois, le cœur frappant contre mes côtes comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. Mes yeux me brûlent, mes paupières sont gonflées et lourdes, mais je m'en fous. Je m'en fous parce que ce que je lis est en train de bousiller tout ce que je croyais savoir sur ma propre vie. La culpabilité me ronge les entrailles, une brûlur
THOMASLe silence qui s’installe après la tempête des larmes possède une lourdeur presque sacrée. Dans la pièce, l’air s’est refroidi d’un coup, dépouillé du souffle continu qui en dictait le rythme depuis des semaines. Le sifflement strident du scope que j’ai coupé quelques minutes plus tôt résonne encore dans mes tympans comme un écho fantôme.Je reste immobile, les bras toujours enroulés autour des épaules tremblantes de Morgane. La gamine de quatorze ans ne lutte plus. Sa rage, sa rancœur adolescente, sa fierté, tout s’est dissous dans l’inondation de son chagrin. Ses sanglots réguliers, profonds, secouent sa poitrine contre mon torse, et mes mains, ces mains habituées à la froideur clinique des blocs opératoires, serrent le tissu de sa veste avec une douceur désespérée. Je relève lentement les yeux.De l’autre côté du lit, Marc est toujours à genoux, la tête enfoncée dans les draps blancs, ses doigts crispés autour de la main inerte d’Alice. Ses épaules larges sont agitées de spa
THOMASJe prends ma décision en quelques secondes. Je vais la transférer. Pas dans un hôpital public où elle sera perdue au milieu des urgences, traitée par des internes débordés qui ne la connaissent pas. Non. Je vais la transférer dans ma clinique privée, la clinique des Lilas, dont je suis l'un des principaux actionnaires et le chef du service de chirurgie. Là-bas, j'ai mon propre service, mes infirmières de confiance, mes anesthésistes, mes lits de soins intensifs privatifs. Là-bas, je pourrai la placer sous sédation profonde et continue personnalisée, contrôler son monitoring à la seconde près, l'installer dans la suite VIP du dernier étage, loin du bruit, loin du monde. Là-bas, je serai le maître absolu du protocole.Je saisis mon téléphone professionnel. Mes doigts tremblent légèrement sur l'écran tactile, mais ma voix est ferme, autoritaire, quand mon chef de clinique décroche à l'autre bout du fil.— Antoine ? C'est Thomas. J'ai besoin que tu prépares la suite 402 immédiateme
THOMASLa maison est devenue une clinique privée, un sanctuaire de silence et d'ombres où la mort fait son nid avec la régularité effrayante d’un métronome. Nous sommes au milieu du mois de juillet, et à l'extérieur, Paris étouffe sous une canicule de plomb. Le goudron des boulevards fond, l’air est une chape de béton chaud qui rend chaque respiration difficile pour les gens bien portants. Mais ici, derrière les persiennes closes du grand salon de notre hôtel particulier, l'air est maintenu artificiellement frais par la climatisation poussée à son maximum. C’est un froid sec, presque hostile, saturé par les effluves d'antiseptiques, de compresses stériles et le ronronnement discret, presque imperceptible, de la pompe à morphine.Alice ne quitte plus le lit médicalisé que j'ai fait installer au centre de la pièce. J'ai fait vider le salon, repousser les meubles d'époque contre les murs, décrocher les tableaux qu'elle aimait tant pour faire de la place aux potences de perfusion, aux mon
MORGANMon père ferme les yeux. Ses paupières tremblent. Il hoche lentement la tête. Ce simple mouvement me donne la sensation vertigineuse de tomber dans le vide du haut d’un immeuble de dix étages. L’air refuse de rentrer dans mes poumons. Les battements de mon cœur s’accélèrent, devenant un tambour sourd qui cogne contre mes tempes à m’en donner la migraine.— Elle a eu un accident ? je demande, le souffle court, mes mains se crispant sur les lanières de mon sac. C’est son mari, c’est Thomas ? Il s’est passé quoi ? Elle est à l’hôpital ?Je me lève d’un coup. Mon sac glisse sur le tapis dans un bruit mat. Je m’en fous. Je suis prête à partir. S’il faut aller aux urgences, j’y vais. Je m’en fous de notre dispute de la semaine dernière. Je m’en fous de mon dernier message horrible. Je veux juste la voir, hurler sur elle s’il le faut pour qu’elle me réponde, mais voir ses yeux ouverts.— Morgane... assieds-toi, s’il te plaît, répète mon père, sa voix n’étant plus qu’un souffle brisé.
ALICEJ’ai pensé, un moment, à dire la vérité à Marc.Je me suis dit que l’homme qui m’avait autrefois tant aimée ferait l’impossible pour me sauver. Que s’il savait. Que s’il apprenait pour la maladie, pour le diagnostic, pour l’urgence, il quitterait tout et débarquerait.Mais je n’y crois plus.
ALICEJe suis à peine arrivée à l’étage que j’ai des nausées violentes. J’ai juste le temps de me précipiter dans les toilettes pour vomir… du sang. Merde. C’est la première fois que ça m’arrive. La maladie avance donc aussi vite que le professeur me l’a dit.Je pleure, seule sur le carrelage froid
MARCLe soleil traverse les rideaux de la chambre d’amis, mais ce n’est pas ce qui m’a réveillé. C’est l’odeur du café et des pancakes. Une odeur de fête, de matin tranquille. Une odeur de maison vivante.Ça change des réveils sous tension avec Alice, où chaque bruit de cuillère dans le bol semble
MORGANESérieusement, elle ne peut pas s’en empêcher. Il a fallu qu’elle franchisse le pas de la porte avec sa tête de six pieds de long pour gâcher l’ambiance en deux secondes chrono. Je l’appelle plus maman dans ma tête, j’ai décidé que ce serait “Calimero”. C’est exactement ça : le petit poussin







