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CHAPITRE 4

Author: RS WILD
last update Last Updated: 2026-03-06 21:58:46

MARC

Le soleil traverse les rideaux de la chambre d’amis, mais ce n’est pas ce qui m’a réveillé. C’est l’odeur du café et des pancakes. Une odeur de fête, de matin tranquille. Une odeur de maison vivante.

Ça change des réveils sous tension avec Alice, où chaque bruit de cuillère dans le bol semble être une agression pour ses nerfs fragiles. Avec elle, même respirer trop fort devient un problème.

Je m’étire longuement. J’ai bien dormi. Étonnamment bien. Malgré le fait qu’hier soir, ma femme ait gâché notre anniversaire de mariage.

Dix ans.

Dix ans et elle trouve encore le moyen de transformer une soirée en champ de bataille silencieux.

Alice devient instable. C’est le mot. Instable et capricieuse. Elle a toujours eu ce don pour tout gâcher. Oui, j’avais invité Vivi, et alors ? À notre mariage nous étions 150 et elle n’est pas allée se coucher pour autant. Elle savait sourire à l’époque. Elle savait faire semblant au moins.

Aujourd’hui, elle ne fait même plus l’effort.

Je descends en bas, encore en jogging, les cheveux en bataille. La scène dans la cuisine est presque irréelle de perfection.

Vivianne est aux fourneaux, un tablier — celui d’Alice, je crois — noué sur son ventre arrondi. Elle se déplace avec une aisance naturelle, comme si elle avait toujours été là.

Morgane est assise à table, elle rigole en regardant son téléphone.

Elle ne rigole jamais comme ça avec sa mère.

Avec Alice, c’est soupirs, reproches, remarques sur les notes, sur la tenue, sur l’avenir. Avec Vivi, c’est léger. Ça circule. Ça respire.

— Enfin réveillé, le dormeur ! lance Vivianne avec ce sourire qui illumine sa voix. Assieds-toi, je t’ai préparé ton café exactement comme tu l’aimes.

Je m’installe à ma place habituelle. Ma place. Celle qu’Alice occupait en face de moi, l’air fermé.

— Alice n’est pas descendue ?

Morgane lève les yeux au ciel.

— Non, la place est libre. Elle est partie à l’aube, sans un mot. Probablement partie faire sa sainte martyre dans les magasins pour dépenser ton fric et se venger.

Je soupire. C’est typique d’elle. Partir sans prévenir pour nous faire culpabiliser, pour qu’on se demande où elle est. Mais ça ne marche plus.

Pendant des années, j’ai couru après ses silences. J’ai demandé ce qui n’allait pas. J’ai essayé de comprendre. Maintenant je suis fatigué.

— Laisse, Marc, dit Vivianne en posant une assiette fumante devant moi. Elle a besoin de réfléchir. Elle est jalouse, c’est humain. Elle voit que nous nous entendons bien, que Morgane s’épanouit... ça doit être dur pour elle de constater qu’elle n’est plus le pilier central de cette maison.

Je croque dans un pancake. Moelleux. Chaud. Parfait.

Vivianne a ce don de rendre tout plus simple. Avec elle, rien n’est dramatique. Rien n’est excessif.

— Tu me gâtes trop, Vivi, j’ai peur de m’habituer.

Morgane éclate de rire.

— T’habitue pas, maman ne t’en fera jamais, trop gras, trop ci, trop ça !!

Je souris malgré moi. C’est vrai qu’Alice a toujours tout contrôlé. Le sel. Le sucre. Les horaires. Les sorties. Les dépenses.

Vivianne s’assoit en face de moi, son regard se faisant plus sérieux.

— Sois gentille avec ta mère, elle veut votre bien, c’est tout.

— Notre bien ? Ben ça ne se voit pas. Toi, tu veux notre bien.

Je regarde Morgane se resservir et noyer son pancake sous une quantité absurde de sirop d’érable. Alice aurait fait une remarque. Une leçon. Une morale.

Vivi soupire doucement.

— C’est triste, Marc. Très triste. On dirait qu’elle ne t’aime plus pour qui tu es, mais pour ce que tu possèdes. Heureusement que tu es solide.

Je sens une pointe d’orgueil me redresser la colonne vertébrale.

— Elle est jalouse de toi, ma Vivi, mais au lieu de se battre, elle devient conne... Jalouse de quoi ? On est des amis, c’est tout... Je vais finir en dépression avec cette femme amère.

Je le pense vraiment.

Alice a changé. Avant, elle riait. Elle me regardait comme si j’étais son héros. Maintenant, je ne suis plus qu’un portefeuille avec des défauts.

— C’est pour ça que je suis là, murmure Vivi en couvrant ma main de la sienne. Pour te soutenir. Eddy me disait toujours que j’étais une lionne quand il s’agissait de protéger ceux que j’aime.

Sa main est chaude. Rassurante.

Je repense à la mort d’Eddy. Une chute stupide. Un accident. Tragique.

La vie est fragile. Ça me fait presque relativiser mes problèmes conjugaux.

Mais quand je regarde Vivi, je me dis qu’Eddy a eu de la chance d’être aimé par une femme comme elle. Douce. Présente. Admirative.

Pas comme moi.

— Papa, dit soudain Morgane, tu crois que Vivi pourra m’accompagner acheter ma robe pour la fête de l’école ? Maman va encore dire que c’est trop cher ou trop court.

Je regarde ma fille. Elle rayonne.

Je ne veux pas lui enlever ça.

— Bien sûr, ma chérie. Prends ma carte. Fais-toi plaisir.

Ses yeux brillent.

— Merci papa !

Ce merci-là, je l’entends rarement quand il vient d’Alice.

Le silence d’Alice dans la maison n’est pas un vide. C’est un soulagement.

Il n’y a pas de tension. Pas de regard accusateur. Pas de reproche dissimulé.

Je ne sais pas où elle est et, pour être honnête, je m’en fiche un peu. Qu’elle reste chez ses copines ou dans ses magasins. J’en arrive presque parfois à espérer qu’elle rencontre quelqu’un d’autre qui m’en débarrasserait.

Ce serait plus simple.

Un divorce propre. Net.

Une nouvelle vie.

Ici, la vie pourrait enfin recommencer.

Je regarde Vivianne se lever pour débarrasser. Elle connaît déjà l’emplacement des assiettes. Elle connaît la machine à café. Elle connaît nos habitudes.

Et ça ne me dérange pas.

Morgane se lève et court prendre son sac a dos, elle viens vers moi, m'embrasse.

— J’y vais papa !!

— Je passerai ma carte à Vivi pour ta robe après les cours.

— Merci mon papa d’amour ! Et je pourrais lui prendre un petit cadeau pour son bébé ?

Je souris. Elle est si bonne, ma fille.

— Oui ma chérie, tu peux…

 —  Génial !!!

 Vivi nous regarde et sourit avec bienveillance...

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