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CHAPITRE 7

Author: RS WILD
last update Last Updated: 2026-03-14 20:56:58

Alice

Le silence de la maison à 5 heures du matin est assourdissant. C’est l’heure où les rêves sont les plus profonds, où Marc et Morgane dorment encore, inconscients que le décor de leur vie est en train de s’effondrer autour d’eux. Moi, je suis réveillée depuis des heures. Je n’ai pas fermé l’œil. Mon corps refuse le repos depuis que j’ai pris ma décision hier soir.

Je n’ai pas pris grand-chose. Juste le strict nécessaire. Quelques vêtements pliés à la hâte dans une petite valise noire – rien de trop visible, rien qui crie « je pars pour toujours ». Ma trousse de toilette, mes médicaments cachés au fond d’une poche zippée pour qu’ils ne fassent pas de bruit, et surtout ce dossier médical qui est devenu ma seule véritable identité. Les résultats d’examens, les ordonnances, les lettres du spécialiste… tout ce qui prouve que je ne mens pas, que je ne dramatise pas. Je laisse derrière moi les photos de mariage encadrées, les bibelots achetés en vacances à Venise ou à Santorin, et cette cuisine où Vivianne prend déjà trop de place, comme si elle avait toujours été là.

Avant de fermer le dernier zip de la valise, je vérifie une dernière fois mon sac à main. J’y ai glissé les papiers importants : le livret de famille, mon passeport, les relevés bancaires que j’ai récupérés discrètement dans le bureau de Marc hier soir pendant qu’il dormait. Je ne lui laisserai pas le pouvoir de m’effacer administrativement. Il pourrait essayer de bloquer mes comptes, de contester mes droits. Je ne lui donne pas cette arme.

Je jette un dernier regard à la porte de la chambre de Morgane. Mon cœur se serre, une douleur plus vive que celle qui me ronge les os depuis des mois. Elle a choisi son camp hier soir. Elle a choisi Marc. Elle a choisi le confort de l’illusion, le mensonge qu’il lui sert depuis si longtemps. Si je reste, je vais mourir à petit feu sous leurs yeux indifférents. Si je pars, je sauve ce qu’il me reste de vie – et peut-être, un jour, elle comprendra.

Je descends les escaliers, chaque marche craquant comme une sentence. Le bois gémit sous mes pas, comme s’il me reprochait de partir. Dans l’entrée, je vois le sac à main de Vivianne posé sur le buffet, bien en évidence, comme si elle était ici depuis toujours. Je ne laisse pas de mot. À quoi bon ? Marc ne lirait que ce qu’il a envie d’y voir. J’ai été claire hier soir : je veux divorcer. Les mots ont déjà été dits, ils flottent encore dans l’air vicié de cette maison. Ils suffisent.

Juste avant de sortir, mon regard s’arrête sur le cadre posé près du miroir. C’est une photo de nous trois, prise l’été dernier à la plage. Nous riions. Morgane était entre nous deux, les cheveux pleins de sel et de soleil. Sans réfléchir, je glisse mes doigts derrière le verre, j’extrais le cliché et je le glisse dans ma poche intérieure. Un vol dérisoire. Une preuve que ce bonheur a existé, même s’il n’était qu’un château de sable.

Je tourne la clé dans la serrure, j’ouvre la porte. L’air frais du matin me gifle le visage. C’est fini.

Une fois installée au volant, mon corps semble se liquéfier. Je pose mes mains tremblantes sur le volant, fixe un instant le tableau de bord. Je sors mon téléphone et vérifie l’adresse envoyée par Thomas. Mes doigts glissent sur l’écran, maladroits. Le trajet est un calvaire ; chaque secousse de la voiture m’arrache une grimace, comme si la route elle-même refusait de me laisser partir.

Mais la voix synthétique du GPS me l’ordonne : « Tournez à droite dans 200 mètres. »

Je quitte mon ancienne vie, un kilomètre après l’autre.

Le soleil commence à se lever derrière les collines. Une lumière rose pâle envahit l’habitacle. Je baisse la vitre. L’air froid me fouette le visage, me réveille.

Je respire enfin. Pour la première fois depuis des mois, je respire sans cette sensation d’étouffement. Les larmes coulent, silencieuses, sans bruit. Pas de sanglots, juste un flot continu que je    laisse aller.

Je ne sais pas encore où je vais vraiment atterrir. Thomas m’a proposé un canapé chez lui en attendant que je trouve mieux. Il n’a pas posé de questions quand je l’ai appelé hier soir à 2 heures du matin. Il a juste dit : « Viens quand tu veux. La porte est ouverte. »

Je ne sais pas si je vais rester longtemps. Je ne sais pas si je vais pouvoir reconstruire quoi que ce soit. Mais pour la première fois depuis des années, je ne suis plus obligée de faire semblant. Je ne suis plus obligée de sourire quand ça fait mal, de dire « ça va » quand ça ne va pas, de cacher les ordonnances, les rendez-vous, la fatigue qui me ronge.

Je conduis. La route défile. Les arbres, les champs, les panneaux qui indiquent des villes dont je ne connais rien. Chaque kilomètre m’éloigne un peu plus de cette maison, de cet homme qui m’a regardée mourir sans rien faire, de cette fille qui a préféré croire ses mensonges plutôt que ma vérité.

Je ne sais pas si Morgane me pardonnera un jour. Je ne sais pas si elle comprendra un jour. Peut-être que oui. Peut-être que non. Mais je ne peux plus attendre qu’elle choisisse. Je dois choisir pour moi.

Le GPS annonce : « Dans 800 mètres, prenez la sortie 12. »

Je tourne le volant. La voiture suit. Mon cœur bat fort, mais pour la première fois, ce n’est pas de peur. C’est d’autre chose. De liberté, peut-être. Ou simplement de soulagement.

Je suis partie.

Et je ne reviendrai pas.

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