LOGINPendant dix ans, Alice a été l’épouse parfaite, l’ombre dévouée qui a permis à Marc de bâtir sa réussite. Mais tout bascule lorsque Vivian, le premier amour de Marc, réapparaît après le décès de son mari. Sous prétexte de loyauté et d'une ancienne dette morale, Marc impose la présence de Vivian dans leur quotidien, lui consacrant tout son temps et son attention. Ce que Marc ignore, c'est qu'Alice est condamnée. Rongée par une maladie qu'elle garde secrète pour ne pas briser l'image de bonheur qu'il s'efforce de maintenir avec une autre, elle endure l'humiliation en silence. Elle voit son mari s'éloigner, persuadé que l'amour de sa femme est un acquis éternel. Blessée par cette proximité qu'elle interprète comme une trahison, Alice décide de s'effacer. Dans l'ombre de ses derniers mois, elle retrouve Thomas, un homme de son passé qui devient son seul soutien et son confident. Ensemble, ils préparent son départ définitif. Quand Marc réalise enfin que le silence d'Alice n'était pas de l'indifférence mais de la souffrance, il est déjà trop tard. La panique s'empare de lui : sa vie s'écroule, son foyer n'est plus qu'une coquille vide. Il veut la reconquérir, la supplier de revenir, mais il découvre une Alice transformée, prête à rendre son dernier souffle loin de ses mensonges.
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Bip… bip… bip…
« Vous êtes bien sur le répondeur de Marc Vasseur, merci de laisser un message... »
Je raccroche sans un mot. C’est mon dixième appel. Dans ce couloir d’hôpital qui pue le désinfectant et la maladie, je réalise que mon numéro de téléphone est devenu, pour mon mari, une simple nuisance sonore qu’il étouffe d’un revers de pouce.
Aujourd’hui, 22 juillet, nous fêtions nos 10 ans de mariage. Dix ans qu’on s’est dit “oui” dans cette petite église du 11ème arrondissement.
On dit qu’après dix ans, ça passe ou ça casse ou ça tient...
Je dirais que, dans notre situation, j’ai plus l’impression que ça glisse, le désir n’est plus trop au rendez-vous...
Et pourtant je veux encore y croire, alors...
J’avais tout prévu.
J’ai commandé ses sushis préférés, espérant que le gingembre et le riz vinaigré pourraient combler le fossé qui se creuse entre nous. Une certitude idiote : croire qu’un repas peut soigner un naufrage.
Mais le destin a un humour de merde. En rentrant de chez mon amie Martine, le monde a basculé. Un voile noir sur le quai du métro, le fracas des rames, et le réveil sur un brancard, entourée de pompiers.
Puis, il est entré.
Un professeur au visage lugubre, mon dossier entre les mains comme un acte de décès.
— On va discuter un peu avant de vous laisser partir, Madame Vasseur. J’aimerais vous revoir demain pour des examens plus approfondis.
— Juste pour un malaise ? ai-je demandé, la gorge sèche. Sans doute le stress, la fatigue aussi.
— Au vu de vos résultats, c’est bien plus grave. La fatigue a toujours une cause et, dans votre cas, nous pensons à un néoplasme gastrique. Un cancer de l’estomac, à un stade avancé.
Le choc ne ressemble pas à une explosion. C’est une lame de scalpel, froide et précise.
— L’estomac ? C’est impossible... j’ai juste quelques aigreurs quand je suis stressée. Parfois, la nuit, je m’étouffe un peu, mais...
— Je veux vous revoir demain à 9h pour une hospitalisation de jour, tranche-t-il. Nous avons très peu de temps.
Je vois à son regard que je n’ai plus le droit de protester. Je hoche la tête, automate. Je serre mon sac contre mon ventre, là où la “bête” a décidé de nicher.
Je ferme les yeux et je revois ma mère, dévorée par la maladie.
J’avais dix ans quand elle m’a demandé d’être forte pour mon père.
J’ai été si forte que je n’ai pas versé une larme.
Papa en a été choqué. Il n’a pas compris que mon silence était mon dernier cadeau pour elle.
Aujourd’hui, je n’ai plus personne à qui faire de cadeau.
Quand je rentre enfin, Marc est devant son ordinateur.
Il se lève, un bouquet de fleurs à la main.
— Joyeux anniversaire, ma chérie ! Désolé, je me suis endormi, je n’ai pas entendu tes appels.
Je regarde les fleurs.
Je devrais lui hurler que je sors des urgences.
Je devrais lui jeter mon diagnostic au visage.
Mais le rire qui s’échappe de la cuisine me coupe le souffle.
Une voix de femme. Et celle de ma fille, Morgan.
— J’ai demandé à Vivi de venir manger, lance Marc avec un naturel désarmant. Elle n’avait pas le moral, Alice.
— Mais c’est notre anniversaire de mariage et...
— Elle vient de perdre son mari, elle est enceinte... ne sois pas égoïste. Morgan est ravie, elle.
Vivianne — “Vivi” pour les intimes — sort de la cuisine, rayonnante dans sa grossesse, ma fille de 14 ans pendue à son bras.
— Ah, Alice ! On a pris de l’avance, on a fait un poulet à la portugaise. Tu m’en diras des nouvelles !
— Merci... c’est gentil, je murmure.
— C’est surtout adorable de sa part, siffle Marc, me fusillant du regard car je ne saute pas de joie.
Je regarde mon adolescente qui est elle aussi rayonnante, pas de soupe à la grimace ni à la révolte pour Vivi.
— Et toi, Morgan, ma chérie, tu ne devais pas sortir avec ton amie ce soir ?
Elle me regarde à peine et je l’entends dire :
— Tu vois, Vivi, je t’avais dit qu’elle voulait se débarrasser de moi, c’est toujours pareil avec maman...
Je suis tellement estomaquée que mes mots se perdent dans ma gorge.
On sonne.
Les sushis.
Mon anniversaire de mariage qui arrive dans un sac en papier. Je paie le livreur, je prends la commande et je me dirige vers la cuisine.
Je regarde ce tableau familial : mon mari, ma fille et l’autre. Celle qui a déjà pris ma place.
Je suis forte. Je n’ai pas pleuré à dix ans, je ne pleurerai pas à trente-cinq. D’un geste lent, je lâche le sac de sushis dans la poubelle. Mon anniversaire avec.
— Une erreur de livraison, je dis en affichant mon plus beau sourire de façade.
Une brûlure me tord l’estomac. Le cancer me rappelle à l’ordre.
— Je vais me coucher. Je ne me sens pas bien.
— J’espère que ce n’est pas ma présence qui te contrarie ? demande Vivianne d’un ton mielleux.
— Pas du tout ! Je ne pense pas que je dînerai ce soir ! Bonne soirée.
Je quitte la pièce. Derrière moi, j’entends Morgan s’exclamer :
— Trop bien ! On va voir le gâteau dans le four, Vivi ?
Leurs rires montent l’escalier, gras et joyeux, transperçant la porte de ma chambre comme des flèches.
Dans l’obscurité, je m’assois au bord de mon lit. Le matelas me semble étranger, comme si je squattais déjà la vie d’une autre.
Je suis devenue un fantôme dans ma propre maison.
Une ombre qui observe sa vie se faire grignoter par une femme qui porte déjà mon tablier et qui, bientôt, portera mon nom.
Je ne rappelle pas Marc.
On ne réveille pas quelqu’un qui fait semblant de dormir.
Et Marc dort d’un sommeil de plomb depuis bien trop longtemps.
Mes doigts tremblent légèrement quand je saisis mon téléphone.
Le diagnostic du médecin hurle dans ma tête : Stade avancé. Très peu de temps. Je n’ai plus le luxe de la patience. Je n’ai plus le temps d’attendre que Marc m’aime à nouveau.
Je cherche dans mes contacts. Alex. Mon avocat, mais surtout le seul ami qui ne m’a jamais regardée avec cette pitié que je déteste.
— Allô Alex, c’est Alice.
— Alice ? Quelle surprise ! Comment vas-tu ? Sa voix est chaleureuse, un contraste violent avec le froid qui m’habite.
— Mal. Je veux divorcer, Alex. Prépare les papiers. Le plus vite possible.
Il y a un silence à l’autre bout du fil. Un silence lourd de questions qu’il ne pose pas encore.
— Alice... On parle de dix ans de mariage. Tu es sûre ?
— Je n’ai jamais été aussi sûre de ma vie. Je veux que tout soit prêt. Je ne veux pas qu’il reste une miette de moi dans cette maison quand... quand je partirai.
Je raccroche. L’adrénaline de la décision calme un instant la brûlure de mon estomac. Mais il reste une chose. Une ombre plus ancienne que mon mariage.
Je fais défiler ma liste de contacts jusqu’à une lettre que je n’ai pas touchée depuis quatorze ans.
Un nom qui fait battre mon cœur plus vite que la peur de la mort.
Thomas.
Je regarde le numéro.
Morgan a quatorze ans. Elle a ses yeux. Elle a son tempérament. Marc ne s’en est jamais rendu compte, trop occupé par sa propre personne.
Mais Thomas... Thomas, lui, saura.
Si je dois mourir, je ne laisserai pas ma fille entre les mains d’une manipulatrice et d’un lâche. Je vais ramener le loup dans la bergerie.
Mes doigts survolent la touche “Appeler”.
ALICELe cuir noir du fauteuil de Maître Lemoine est froid sous mes cuisses, d’un froid clinique qui me rappelle la table d’opération que j’ai quittée il y a deux semaines. Pour la première fois depuis notre retour forcé en France en ce mois qui semble s’éterniser, j’ai dû m’extirper de mon cocon du salon, abandonner le canapé et la chaleur rassurante de la cheminée pour affronter le monde extérieur. Ce déplacement a été un calvaire. Chaque tour de roue de la voiture, chaque pavé parisien a résonné dans mon abdomen comme un coup de poignard. Thomas a dû régler ma pompe à morphine au maximum autorisé avant de franchir le seuil de l’immeuble, le visage blême de me voir serrer les dents à m’en briser la mâchoire.Pour donner le change, pour ne pas offrir à Marc le spectacle d’une femme déjà vaincue par le destin, j’ai fait un effort surhumain. J’ai mis un peu de fard sur mes joues pour masquer cette teinte cireuse, presque spectrale, qui me fait peur chaque matin dans le miroir. J’ai enf
ALICELe bruit lointain du moteur de la voiture de Thomas qui s’immobilise dans l’allée me fait sursauter. Quelques instants plus tard, la lourde porte d’entrée pivote, laissant entrer une bouffée d’air frais et glacial de ce mois de mars. J’entends ses pas précipités dans le couloir, le bruissement des sacs en plastique de la pharmacie qu’il pose à la hâte sur la console du hall, puis sa silhouette familière apparaît enfin à l’entrée du salon.Il a encore son manteau sur les épaules. Ses yeux sombres balayent immédiatement la pièce, se posant sur moi avec cette angoisse protectrice qui ne le quitte plus depuis le bloc opératoire. Mais en croisant mon regard, en voyant les traces de larmes toutes fraîches qui inondent mes joues et le téléphone abandonné sur la couverture, il comprend instantanément que le drame qui vient de se jouer ici n’est pas d’ordre médical.Il retire sa veste à toute vitesse, la jette sur un fauteuil et vient s’agenouiller au bord du canapé, tout près de moi. Se
ALICELe clic du téléphone qui coupe me laisse seule face au crépitement du feu. Thomas est toujours sur la route, et le soulagement d’avoir trouvé un terrain d'entente avec lui et Gérard s'estompe déjà, laissant place à un vide abyssal dans ma poitrine. La trêve avec Marc est signée pour le vendredi suivant, mais la véritable blessure, celle qui me brûle plus intensément que la tumeur qui me ronge le ventre, reste ouverte.Morgane.L’image de ma fille en larmes au restaurant, fuyant la table après l’annonce de mon mariage secret, tourne en boucle dans ma tête comme un film d'horreur. Elle n’a pas compris. Comment aurait-elle pu ? Du haut de ses quelques années, elle n'a vu dans ce mariage qu'une trahison, une preuve de plus que sa maman refaisait sa vie loin de son père, sans se douter une seconde que c’était le dernier acte d'amour d'une femme condamnée. La détresse que j'ai lue dans ses yeux ce jour-là me hante. Je ne peux pas attendre le vendredi suivant pour tenter de réparer ce
MARCJe raccroche brutalement le combiné sur son socle, manquant de casser le plastique. La pièce résonne encore des derniers éclats de voix de Maître Perret. J’ai le sang qui bout, les tempes qui tapent à s’en déchirer le crâne. Se faire traiter comme un gamin, se faire hurler dessus par son propre avocat alors qu’on est celui qui paye, c’est la goutte de trop. Cet homme de force que j’avais engagé pour sa hargne vient de retourner sa puissance contre moi pour m’imposer un putain de rendez-vous avec Alice.Mes doigts tremblent d’une rage pure alors que j’attrape mon portable. Je tape le numéro de Viviane avec une violence inutile. J’ai besoin de vider mon sac, j’ai besoin qu’on me donne raison.Elle décroche dès la première vibration.— Marc ? Alors, Perret a lancé l’huissier ? Ils ont reçu le recommandé ? me lance-t-elle tout de suite, la voix vibrante d’une impatience gourmande.— Tu ne vas pas y croire, Viviane ! je hurle presque, me mettant à arpenter mon bureau comme un lion en
Elle mange.Elle a dit non trois fois, et puis j’ai commandé le fondant au chocolat sans lui demander son avis. Parce que je suis son père. Parce que je sais que ma fille ne refuse jamais le chocolat, même quand elle croit qu&r
AliceLe silence de la maison à 5 heures du matin est assourdissant. C’est l’heure où les rêves sont les plus profonds, où Marc et Morgane dorment encore, inconscients que le décor de leur vie est en train de s’effondrer autour d’eux. Moi, je suis réveillée depuis des heures. Je n’ai pas fermé l’œi
ALICEJ’ai pensé, un moment, à dire la vérité à Marc.Je me suis dit que l’homme qui m’avait autrefois tant aimée ferait l’impossible pour me sauver. Que s’il savait. Que s’il apprenait pour la maladie, pour le diagnostic, pour l’urgence, il quitterait tout et débarquerait.Mais je n’y crois plus.
ALICEJe suis à peine arrivée à l’étage que j’ai des nausées violentes. J’ai juste le temps de me précipiter dans les toilettes pour vomir… du sang. Merde. C’est la première fois que ça m’arrive. La maladie avance donc aussi vite que le professeur me l’a dit.Je pleure, seule sur le carrelage froid












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