LOGINALICE
J’ai pensé, un moment, à dire la vérité à Marc.
Je me suis dit que l’homme qui m’avait autrefois tant aimée ferait l’impossible pour me sauver. Que s’il savait. Que s’il apprenait pour la maladie, pour le diagnostic, pour l’urgence, il quitterait tout et débarquerait.
Mais je n’y crois plus.
Les hommes ne sauvent que ce qu’ils possèdent encore.
Peut-être même que ma mort arrangerait tout. Peut-être que ma disparition rendrait enfin leur monde parfaitement harmonieux. Plus de tension. Plus de gêne. Plus de femme “instable”. Juste eux trois, soudés autour d’une table.
Après avoir signé les papiers de sortie, le médecin m’a demandé de rentrer chez moi pour réfléchir au traitement que je souhaitais suivre.
Réfléchir.
Comme si on réfléchissait à ça comme on choisit un canapé.
Chimiothérapie agressive. Traitement expérimental. Soins palliatifs.
Choisissez votre fin, Madame.
Le soir venu, je pousse la porte de la maison, épuisée, malade, à bout de forces.
Et je tombe sur une scène chaleureuse.
Eux trois, réunis autour de la table, riant comme une vraie famille.
La lumière est douce. Les verres sont à moitié pleins. Morgane parle avec animation. Viviane pose sa main sur son ventre rond avec un sourire paisible. Marc les regarde comme s’il avait enfin trouvé la paix.
Un coup de poignard traverse ma poitrine.
Marc réduit légèrement son sourire, l’air vaguement mal à l’aise.
— Tu es rentrée ? Vivi avait une consultation aujourd’hui. Le médecin a dit qu’elle devait être accompagnée… Je ne voulais pas la laisser seule, alors j’ai décidé de l’installer ici jusqu’à la naissance du bébé.
Installer.
Comme un meuble.
Viviane enchaîne aussitôt, d’une voix douce et parfaitement calibrée :
— Marc est trop gentil. Il a toujours été comme ça… Il me considère comme sa petite sœur.
Petite sœur.
Je sens l’acide remonter dans ma gorge.
Je ne regarde pas Viviane. Si je croise son regard, je pourrais perdre le peu de contrôle qu’il me reste.
Je me tourne seulement vers Marc.
— Il faut que je te parle en privé… allons dans le bureau, j’ai quelque chose d’important à te dire.
Je passe devant lui. Je l’entends soupirer. Je le vois, à travers le grand miroir du salon, faire un geste des yeux à Viviane.
Un échange silencieux.
Un code.
Le bureau se trouve au rez-de-chaussée, au fond de la villa. La pièce la plus froide de la maison. Celle où il signe ses contrats et prend ses décisions.
Une fois la porte fermée, je prends une inspiration douloureuse.
L’air me brûle.
— Marc, j’ai contacté mon avocat. Je demande le divorce.
Le mot tombe entre nous comme une bombe à retardement.
Il reste figé quelques secondes. Son regard se durcit.
— Juste parce que j’ai demandé à Vivi de s’installer avec nous ? Mais elle est seule et enceinte. Sa grossesse est difficile, elle est toute seule… Eddy aurait fait pareil pour toi si c’est moi qui étais mort et toi enceinte. Ils sont comme la famille.
La famille.
Je sens une brûlure longue et diffuse me traverser l’estomac.
— Je suis fatiguée, Marc. Je ne veux plus me disputer. Que vous soyez amoureux ou non, je m’en fiche.
Il me fixe.
— Tu t’en fiches ? Alors qu’est-ce que tu veux ? Tu veux divorcer pour ça ? Pour une connerie ? Une jalousie qui n’a pas lieu d’être ? Tu as vu la taille de son ventre ? On aurait du mal à pratiquer, tu ne penses pas ?
Je ferme les yeux une seconde.
Ce mépris.
Cette façon de tourner tout en dérision.
Je ne le regarde déjà plus. Je poursuis, froide.
— Je veux ce qui me revient. Lors du divorce, je veux une part assez grande pour vivre tranquillement le reste de ma vie.
Il éclate d’un rire sec. Sans joie.
— Donc voilà la vérité. Tout ça pour de l’argent ? Je ne t’imaginais pas aussi avide. Ou alors tu as quelqu’un dehors, et tu veux utiliser mon argent pour un autre homme ?
J’adore sa façon de retourner les situations.
Lui, il héberge celle que je sais être sa maîtresse, j’en suis persuadée… Leur histoire a-t-elle cessé un jour ? Et cet enfant, peut-être est-il de lui, qui sait ?
Mais moi, je serais l’avidité incarnée.
Je n’argumente plus. Je n’en ai plus la force. Chaque mot me coûte.
— Pense ce que tu veux. Les conditions peuvent se négocier, mais le divorce, lui, aura lieu.
Son regard devient glacé.
— Négocier ? Laisse-moi te dire une chose : je ne divorcerai pas. Jamais. Et si tu oses me traîner au tribunal, j’ai mille façons de faire en sorte que tu repartes les mains vides. Et d’ailleurs…
Une douleur atroce me traverse l’estomac. Mes lèvres blanchissent. Je m’accroche au bureau.
Il ne voit rien.
Ou il ne veut rien voir.
Il continue, d’une voix plus basse, plus dangereuse.
— Je garde Morgan, si tu ne laisses pas tomber. Je la garde et tu ne la reverras jamais. Tu sais très bien qu’elle me choisira devant le juge. Je ne la forcerai jamais à venir te voir. Donc si tu restes sur tes positions, tu perds tout, Alice. Tu me perds moi, mon argent et notre fille.
Notre fille.
Je relève la tête.
Pour la première fois, la peur me quitte.
— Je ne te laisserai pas me voler ma fille.
Il s’approche. Trop près.
— Voler ? C’est toi qui veux détruire cette famille. C’est toi qui veux partir. Tu crois que le juge donnera raison à une femme instable ? Qui disparaît à l’aube ? Qui fait des scènes pour rien ? Réfléchis.
Instable.
Le mot me frappe.
Je pourrais lui dire.
Je pourrais lui hurler que je sors de l’hôpital. Que j’ai un cancer. Que je ne me bats pas pour de l’argent mais pour survivre.
Je pourrais le faire taire avec une seule phrase.
Mais je ne le fais pas.
Parce que s’il ne m’a pas appelée hier.
Parce qu’il ne m’a pas cherchée ce matin.
Parce qu’il ne voit même pas que je tremble.
Alors il ne mérite pas la vérité.
— Ce n’est pas toi qui décideras de ce que je mérite, Marc.
Il serre la mâchoire.
— Tu te crois forte ?
Je le regarde droit dans les yeux.
— Plus que tu ne l’imagines.
Une nouvelle vague de douleur me plie presque en deux. Je me redresse. Je refuse de tomber devant lui.
Il soupire, agacé.
— Tu fais une erreur monumentale.
Peut-être.
Mais pour la première fois depuis longtemps, c’est moi qui choisis.
Je pose la main sur la poignée.
— Prépare-toi, Marc.
— À quoi ?
Je me retourne une dernière fois.
— À me perdre.
Je sors du bureau.
Dans le salon, Viviane lève les yeux vers moi, faussement inquiète.
Morgane ne me regarde même pas.
Je monte les escaliers lentement.
Chaque marche me coûte.
Je ne sais pas combien de temps il me reste.
Mais je sais une chose.
Je ne partirai pas en silence.
MARCLe silence de mon bureau à la maison pèse comme une pierre. La nuit a enveloppé la ville, projetant des ombres longues à travers les rideaux tirés. Viviane doit dormir à la maternité avec le petit Samuel – elle a insisté pour veiller sur lui après l’enterrement. Morgane, elle, s’est enfermée dans sa chambre dès mon retour, prostrée sous ses couvertures, épuisée par l’inondation de ses larmes. Je suis seul. Seul avec l’enveloppe blanche posée sur le cuir vert de mon sous-main, sous la lueur crue de ma lampe de bureau.Mes mains tremblent si fort que je crains de déchirer le papier en brisant le sceau de cire rouge. À l’intérieur, deux feuillets pliés en quatre, couverts de cette écriture fine, penchée, si vivante qu’elle me donne l’impression d’entendre le froissement de la voix d’Alice résonner dans la pièce.« Marc,Je lis tout, mes larmes inondent les feuillets blancs, faisant baver l’encre par endroits. Je me cache le visage dans les mains, mes larges épaules secouées par des
MORGANELa feuille de papier tremble tellement entre mes doigts que l'écriture fine et penchée de ma maman se mélange sous mes yeux, formant des lignes de vagues floues qui montent et qui descendent. L'odeur de l'encre et cette petite pointe d'huile de lin — son odeur à elle, celle de son atelier — s'échappent du pli et viennent me frapper en plein visage. C'est comme si elle était assise là, sur le bord de mon lit, au milieu de ma chambre plongée dans le noir. Mais elle n'est pas là. Elle est morte. Elle est morte dans une chambre de clinique, et tout ce qu'il me reste d'elle, c'est ce morceau de papier froissé par mes larmes.Je relis les phrases une troisième fois, le cœur frappant contre mes côtes comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. Mes yeux me brûlent, mes paupières sont gonflées et lourdes, mais je m'en fous. Je m'en fous parce que ce que je lis est en train de bousiller tout ce que je croyais savoir sur ma propre vie. La culpabilité me ronge les entrailles, une brûlur
THOMASLe silence qui s’installe après la tempête des larmes possède une lourdeur presque sacrée. Dans la pièce, l’air s’est refroidi d’un coup, dépouillé du souffle continu qui en dictait le rythme depuis des semaines. Le sifflement strident du scope que j’ai coupé quelques minutes plus tôt résonne encore dans mes tympans comme un écho fantôme.Je reste immobile, les bras toujours enroulés autour des épaules tremblantes de Morgane. La gamine de quatorze ans ne lutte plus. Sa rage, sa rancœur adolescente, sa fierté, tout s’est dissous dans l’inondation de son chagrin. Ses sanglots réguliers, profonds, secouent sa poitrine contre mon torse, et mes mains, ces mains habituées à la froideur clinique des blocs opératoires, serrent le tissu de sa veste avec une douceur désespérée. Je relève lentement les yeux.De l’autre côté du lit, Marc est toujours à genoux, la tête enfoncée dans les draps blancs, ses doigts crispés autour de la main inerte d’Alice. Ses épaules larges sont agitées de spa
THOMASJe prends ma décision en quelques secondes. Je vais la transférer. Pas dans un hôpital public où elle sera perdue au milieu des urgences, traitée par des internes débordés qui ne la connaissent pas. Non. Je vais la transférer dans ma clinique privée, la clinique des Lilas, dont je suis l'un des principaux actionnaires et le chef du service de chirurgie. Là-bas, j'ai mon propre service, mes infirmières de confiance, mes anesthésistes, mes lits de soins intensifs privatifs. Là-bas, je pourrai la placer sous sédation profonde et continue personnalisée, contrôler son monitoring à la seconde près, l'installer dans la suite VIP du dernier étage, loin du bruit, loin du monde. Là-bas, je serai le maître absolu du protocole.Je saisis mon téléphone professionnel. Mes doigts tremblent légèrement sur l'écran tactile, mais ma voix est ferme, autoritaire, quand mon chef de clinique décroche à l'autre bout du fil.— Antoine ? C'est Thomas. J'ai besoin que tu prépares la suite 402 immédiateme
THOMASLa maison est devenue une clinique privée, un sanctuaire de silence et d'ombres où la mort fait son nid avec la régularité effrayante d’un métronome. Nous sommes au milieu du mois de juillet, et à l'extérieur, Paris étouffe sous une canicule de plomb. Le goudron des boulevards fond, l’air est une chape de béton chaud qui rend chaque respiration difficile pour les gens bien portants. Mais ici, derrière les persiennes closes du grand salon de notre hôtel particulier, l'air est maintenu artificiellement frais par la climatisation poussée à son maximum. C’est un froid sec, presque hostile, saturé par les effluves d'antiseptiques, de compresses stériles et le ronronnement discret, presque imperceptible, de la pompe à morphine.Alice ne quitte plus le lit médicalisé que j'ai fait installer au centre de la pièce. J'ai fait vider le salon, repousser les meubles d'époque contre les murs, décrocher les tableaux qu'elle aimait tant pour faire de la place aux potences de perfusion, aux mon
MORGANMon père ferme les yeux. Ses paupières tremblent. Il hoche lentement la tête. Ce simple mouvement me donne la sensation vertigineuse de tomber dans le vide du haut d’un immeuble de dix étages. L’air refuse de rentrer dans mes poumons. Les battements de mon cœur s’accélèrent, devenant un tambour sourd qui cogne contre mes tempes à m’en donner la migraine.— Elle a eu un accident ? je demande, le souffle court, mes mains se crispant sur les lanières de mon sac. C’est son mari, c’est Thomas ? Il s’est passé quoi ? Elle est à l’hôpital ?Je me lève d’un coup. Mon sac glisse sur le tapis dans un bruit mat. Je m’en fous. Je suis prête à partir. S’il faut aller aux urgences, j’y vais. Je m’en fous de notre dispute de la semaine dernière. Je m’en fous de mon dernier message horrible. Je veux juste la voir, hurler sur elle s’il le faut pour qu’elle me réponde, mais voir ses yeux ouverts.— Morgane... assieds-toi, s’il te plaît, répète mon père, sa voix n’étant plus qu’un souffle brisé.
AliceLe silence de la maison à 5 heures du matin est assourdissant. C’est l’heure où les rêves sont les plus profonds, où Marc et Morgane dorment encore, inconscients que le décor de leur vie est en train de s’effondrer autour d’eux. Moi, je suis réveillée depuis des heures. Je n’ai pas fermé l’œi
AliceLa nuit a été un long tunnel de douleur et de larmes étouffées dans l’oreiller. Une nuit sans fin, sans repère, sans pause. Marc ne m’a même pas rejointe. Il a dormi dans la chambre d’amis — ou peut-être avec son “amie”. Je ne suis même plus sûre de vouloir savoir la vérité.Le stress ou la m
MORGANESérieusement, elle ne peut pas s’en empêcher. Il a fallu qu’elle franchisse le pas de la porte avec sa tête de six pieds de long pour gâcher l’ambiance en deux secondes chrono. Je l’appelle plus maman dans ma tête, j’ai décidé que ce serait “Calimero”. C’est exactement ça : le petit poussin
ALICEBip… bip… bip…« Vous êtes bien sur le répondeur de Marc Vasseur, merci de laisser un message... »Je raccroche sans un mot. C’est mon dixième appel. Dans ce couloir d’hôpital qui pue le désinfectant et la maladie, je réalise que mon numéro de téléphone est devenu, pour mon mari, une simple n







