Share

CHAPITRE 6

Author: RS WILD
last update Last Updated: 2026-03-13 06:13:09

ALICE

J’ai pensé, un moment, à dire la vérité à Marc.

Je me suis dit que l’homme qui m’avait autrefois tant aimée ferait l’impossible pour me sauver. Que s’il savait. Que s’il apprenait pour la maladie, pour le diagnostic, pour l’urgence, il quitterait tout et débarquerait.

Mais je n’y crois plus.

Les hommes ne sauvent que ce qu’ils possèdent encore.

Peut-être même que ma mort arrangerait tout. Peut-être que ma disparition rendrait enfin leur monde parfaitement harmonieux. Plus de tension. Plus de gêne. Plus de femme “instable”. Juste eux trois, soudés autour d’une table.

Après avoir signé les papiers de sortie, le médecin m’a demandé de rentrer chez moi pour réfléchir au traitement que je souhaitais suivre.

Réfléchir.

Comme si on réfléchissait à ça comme on choisit un canapé.

Chimiothérapie agressive. Traitement expérimental. Soins palliatifs.

Choisissez votre fin, Madame.

Le soir venu, je pousse la porte de la maison, épuisée, malade, à bout de forces.

Et je tombe sur une scène chaleureuse.

Eux trois, réunis autour de la table, riant comme une vraie famille.

La lumière est douce. Les verres sont à moitié pleins. Morgane parle avec animation. Viviane pose sa main sur son ventre rond avec un sourire paisible. Marc les regarde comme s’il avait enfin trouvé la paix.

Un coup de poignard traverse ma poitrine.

Marc réduit légèrement son sourire, l’air vaguement mal à l’aise.

— Tu es rentrée ? Vivi avait une consultation aujourd’hui. Le médecin a dit qu’elle devait être accompagnée… Je ne voulais pas la laisser seule, alors j’ai décidé de l’installer ici jusqu’à la naissance du bébé.

Installer.

Comme un meuble.

Viviane enchaîne aussitôt, d’une voix douce et parfaitement calibrée :

— Marc est trop gentil. Il a toujours été comme ça… Il me considère comme sa petite sœur.

Petite sœur.

Je sens l’acide remonter dans ma gorge.

Je ne regarde pas Viviane. Si je croise son regard, je pourrais perdre le peu de contrôle qu’il me reste.

Je me tourne seulement vers Marc.

— Il faut que je te parle en privé… allons dans le bureau, j’ai quelque chose d’important à te dire.

Je passe devant lui. Je l’entends soupirer. Je le vois, à travers le grand miroir du salon, faire un geste des yeux à Viviane.

Un échange silencieux.

Un code.

Le bureau se trouve au rez-de-chaussée, au fond de la villa. La pièce la plus froide de la maison. Celle où il signe ses contrats et prend ses décisions.

Une fois la porte fermée, je prends une inspiration douloureuse.

L’air me brûle.

— Marc, j’ai contacté mon avocat. Je demande le divorce.

Le mot tombe entre nous comme une bombe à retardement.

Il reste figé quelques secondes. Son regard se durcit.

— Juste parce que j’ai demandé à Vivi de s’installer avec nous ? Mais elle est seule et enceinte. Sa grossesse est difficile, elle est toute seule… Eddy aurait fait pareil pour toi si c’est moi qui étais mort et toi enceinte. Ils sont comme la famille.

La famille.

Je sens une brûlure longue et diffuse me traverser l’estomac.

— Je suis fatiguée, Marc. Je ne veux plus me disputer. Que vous soyez amoureux ou non, je m’en fiche.

Il me fixe.

— Tu t’en fiches ? Alors qu’est-ce que tu veux ? Tu veux divorcer pour ça ? Pour une connerie ? Une jalousie qui n’a pas lieu d’être ? Tu as vu la taille de son ventre ? On aurait du mal à pratiquer, tu ne penses pas ?

Je ferme les yeux une seconde.

Ce mépris.

Cette façon de tourner tout en dérision.

Je ne le regarde déjà plus. Je poursuis, froide.

— Je veux ce qui me revient. Lors du divorce, je veux une part assez grande pour vivre tranquillement le reste de ma vie.

Il éclate d’un rire sec. Sans joie.

— Donc voilà la vérité. Tout ça pour de l’argent ? Je ne t’imaginais pas aussi avide. Ou alors tu as quelqu’un dehors, et tu veux utiliser mon argent pour un autre homme ?

J’adore sa façon de retourner les situations.

Lui, il héberge celle que je sais être sa maîtresse, j’en suis persuadée… Leur histoire a-t-elle cessé un jour ? Et cet enfant, peut-être est-il de lui, qui sait ?

Mais moi, je serais l’avidité incarnée.

Je n’argumente plus. Je n’en ai plus la force. Chaque mot me coûte.

— Pense ce que tu veux. Les conditions peuvent se négocier, mais le divorce, lui, aura lieu.

Son regard devient glacé.

— Négocier ? Laisse-moi te dire une chose : je ne divorcerai pas. Jamais. Et si tu oses me traîner au tribunal, j’ai mille façons de faire en sorte que tu repartes les mains vides. Et d’ailleurs…

Une douleur atroce me traverse l’estomac. Mes lèvres blanchissent. Je m’accroche au bureau.

Il ne voit rien.

Ou il ne veut rien voir.

Il continue, d’une voix plus basse, plus dangereuse.

— Je garde Morgan, si tu ne laisses pas tomber. Je la garde et tu ne la reverras jamais. Tu sais très bien qu’elle me choisira devant le juge. Je ne la forcerai jamais à venir te voir. Donc si tu restes sur tes positions, tu perds tout, Alice. Tu me perds moi, mon argent et notre fille.

Notre fille.

Je relève la tête.

Pour la première fois, la peur me quitte.

— Je ne te laisserai pas me voler ma fille.

Il s’approche. Trop près.

— Voler ? C’est toi qui veux détruire cette famille. C’est toi qui veux partir. Tu crois que le juge donnera raison à une femme instable ? Qui disparaît à l’aube ? Qui fait des scènes pour rien ? Réfléchis.

Instable.

Le mot me frappe.

Je pourrais lui dire.

Je pourrais lui hurler que je sors de l’hôpital. Que j’ai un cancer. Que je ne me bats pas pour de l’argent mais pour survivre.

Je pourrais le faire taire avec une seule phrase.

Mais je ne le fais pas.

Parce que s’il ne m’a pas appelée hier.

Parce qu’il ne m’a pas cherchée ce matin.

Parce qu’il ne voit même pas que je tremble.

Alors il ne mérite pas la vérité.

— Ce n’est pas toi qui décideras de ce que je mérite, Marc.

Il serre la mâchoire.

— Tu te crois forte ?

Je le regarde droit dans les yeux.

— Plus que tu ne l’imagines.

Une nouvelle vague de douleur me plie presque en deux. Je me redresse. Je refuse de tomber devant lui.

Il soupire, agacé.

— Tu fais une erreur monumentale.

Peut-être.

Mais pour la première fois depuis longtemps, c’est moi qui choisis.

Je pose la main sur la poignée.

— Prépare-toi, Marc.

— À quoi ?

Je me retourne une dernière fois.

— À me perdre.

Je sors du bureau.

Dans le salon, Viviane lève les yeux vers moi, faussement inquiète.

Morgane ne me regarde même pas.

Je monte les escaliers lentement.

Chaque marche me coûte.

Je ne sais pas combien de temps il me reste.

Mais je sais une chose.

Je ne partirai pas en silence.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Trop tard pour les regrets, Monsieur le Billionaire   CHAPITRE 8

    AliceL’endroit est désert à cette heure-là, à part la voiture de Thomas déjà garée dans un coin. Ce petit parking partagé avec un kiné et un généraliste semble être le seul havre de paix dans mon monde en ruine.Je coupe le contact. Le silence qui envahit l’habitacle est presque douloureux. Je reste là, les mains crispées sur le volant, à regarder la plaque en laiton qui brille faiblement sous un lampadaire : « Docteur Thomas Lefevbre ONCOLOGUE ».Chaque secousse du trajet résonne encore dans mon bassin, comme si mon corps me punissait d’avoir osé partir. Je baisse le pare-soleil pour voir ma tête. Je suis livide. Je sors la photo de ma poche, celle que j’ai volée dans l’entrée. Mon doigt caresse le visage de Morgane.« On va y arriver », je murmure, sans trop savoir si je parle de ma survie ou de la vérité que je m’apprête à déballer.Je vois le rideau du cabinet bouger. Une silhouette se dessine derrière la vitre. Il m’attendait. Thomas ne m’a jamais fait attendre.Je sors de la v

  • Trop tard pour les regrets, Monsieur le Billionaire    CHAPITRE 7

    AliceLe silence de la maison à 5 heures du matin est assourdissant. C’est l’heure où les rêves sont les plus profonds, où Marc et Morgane dorment encore, inconscients que le décor de leur vie est en train de s’effondrer autour d’eux. Moi, je suis réveillée depuis des heures. Je n’ai pas fermé l’œil. Mon corps refuse le repos depuis que j’ai pris ma décision hier soir.Je n’ai pas pris grand-chose. Juste le strict nécessaire. Quelques vêtements pliés à la hâte dans une petite valise noire – rien de trop visible, rien qui crie « je pars pour toujours ». Ma trousse de toilette, mes médicaments cachés au fond d’une poche zippée pour qu’ils ne fassent pas de bruit, et surtout ce dossier médical qui est devenu ma seule véritable identité. Les résultats d’examens, les ordonnances, les lettres du spécialiste… tout ce qui prouve que je ne mens pas, que je ne dramatise pas. Je laisse derrière moi les photos de mariage encadrées, les bibelots achetés en vacances à Venise ou à Santorin, et cette

  • Trop tard pour les regrets, Monsieur le Billionaire   CHAPITRE 6

    ALICEJ’ai pensé, un moment, à dire la vérité à Marc.Je me suis dit que l’homme qui m’avait autrefois tant aimée ferait l’impossible pour me sauver. Que s’il savait. Que s’il apprenait pour la maladie, pour le diagnostic, pour l’urgence, il quitterait tout et débarquerait.Mais je n’y crois plus.Les hommes ne sauvent que ce qu’ils possèdent encore.Peut-être même que ma mort arrangerait tout. Peut-être que ma disparition rendrait enfin leur monde parfaitement harmonieux. Plus de tension. Plus de gêne. Plus de femme “instable”. Juste eux trois, soudés autour d’une table.Après avoir signé les papiers de sortie, le médecin m’a demandé de rentrer chez moi pour réfléchir au traitement que je souhaitais suivre.Réfléchir.Comme si on réfléchissait à ça comme on choisit un canapé.Chimiothérapie agressive. Traitement expérimental. Soins palliatifs.Choisissez votre fin, Madame.Le soir venu, je pousse la porte de la maison, épuisée, malade, à bout de forces.Et je tombe sur une scène chal

  • Trop tard pour les regrets, Monsieur le Billionaire   CHAPITRE 5

    ALICEJe suis à peine arrivée à l’étage que j’ai des nausées violentes. J’ai juste le temps de me précipiter dans les toilettes pour vomir… du sang. Merde. C’est la première fois que ça m’arrive. La maladie avance donc aussi vite que le professeur me l’a dit.Je pleure, seule sur le carrelage froid. Je tente de me redresser, mais la douleur est effroyable ; une brûlure qui se mêle aux spasmes du vomissement. Je puise dans mes dernières forces pour attraper un cachet dans l’armoire à pharmacie, je l’avale avec un verre d’eau et je retourne dans ma chambre. Je m’allonge sur mon lit, immobile, et j’attends que la douleur s’évapore un peu… Et dire que je prenais tout ça pour du stress.J’ouvre ensuite mon ordinateur pour consulter mon compte personnel.Depuis mon mariage avec Marc, je n’ai jamais travaillé. Toutes les dépenses de la maison passaient par la Black Card qu’il me donnait.Au début de notre union, il me donnait généreusement de l’argent de poche, mais il avait vite arrêté aprè

  • Trop tard pour les regrets, Monsieur le Billionaire   CHAPITRE 4

    MARCLe soleil traverse les rideaux de la chambre d’amis, mais ce n’est pas ce qui m’a réveillé. C’est l’odeur du café et des pancakes. Une odeur de fête, de matin tranquille. Une odeur de maison vivante.Ça change des réveils sous tension avec Alice, où chaque bruit de cuillère dans le bol semble être une agression pour ses nerfs fragiles. Avec elle, même respirer trop fort devient un problème.Je m’étire longuement. J’ai bien dormi. Étonnamment bien. Malgré le fait qu’hier soir, ma femme ait gâché notre anniversaire de mariage.Dix ans.Dix ans et elle trouve encore le moyen de transformer une soirée en champ de bataille silencieux.Alice devient instable. C’est le mot. Instable et capricieuse. Elle a toujours eu ce don pour tout gâcher. Oui, j’avais invité Vivi, et alors ? À notre mariage nous étions 150 et elle n’est pas allée se coucher pour autant. Elle savait sourire à l’époque. Elle savait faire semblant au moins.Aujourd’hui, elle ne fait même plus l’effort.Je descends en ba

  • Trop tard pour les regrets, Monsieur le Billionaire   CHAPITRE 3

    AliceLa nuit a été un long tunnel de douleur et de larmes étouffées dans l’oreiller. Une nuit sans fin, sans repère, sans pause. Marc ne m’a même pas rejointe. Il a dormi dans la chambre d’amis — ou peut-être avec son “amie”. Je ne suis même plus sûre de vouloir savoir la vérité.Le stress ou la maladie se déclare enfin au grand jour, mais j’ai l’impression d’avoir de plus en plus de crampes à l’estomac.Des brûlures intenables, des pointes de feu qui se mêlent au reste pour m’empêcher de fermer l’œil.Chaque battement de mon cœur semble résonner dans mon ventre comme un coup de glas.Comme si mon propre corps sonnait l’annonce de ma fin.Je me suis tournée et retournée dans le lit, les draps collés à ma peau moite. J’ai serré les dents pour ne pas crier. Je ne voulais pas leur donner ce spectacle. Je ne voulais pas qu’on pense que je dramatise. Toute ma vie j’ai serré les dents. Je peux encore le faire.Au petit matin, je n’ai pas attendu que la maison s’éveille. Je n’ai pas voulu c

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status