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Sérieusement, elle ne peut pas s’en empêcher. Il a fallu qu’elle franchisse le pas de la porte avec sa tête de six pieds de long pour gâcher l’ambiance en deux secondes chrono. Je l’appelle plus maman dans ma tête, j’ai décidé que ce serait “Calimero”. C’est exactement ça : le petit poussin noir qui se plaint tout le temps que le monde est trop injuste alors qu’elle a tout pour elle.
Plus le temps passe, et moins je la supporte. C’est physique. Ses soupirs, sa façon de marcher comme si elle portait toute la misère du monde sur ses épaules... ça m’irrite les nerfs.
Et ce soir, miracle ! Elle ne m’a pas encore emmerdée avec mes devoirs ou le rangement de ma chambre. Mais c’était pour faire pire.
Oh, la tronche qu’elle a tirée en voyant Tata Vivi dans la cuisine ! Si elle avait vu le diable en personne sortir du four, elle n’aurait pas eu un regard aussi noir. Pourtant, Tata Vivi est la douceur même. Parfois, je ferme les yeux et je m’imagine que c’est elle qui m’a mise au monde. Ce serait tellement plus simple.
Je suis assise à la table, calée contre Vivi, et on est en train de passer un moment génial. Elle est trop cool. Elle ne me prend pas de haut, elle. Elle me parle comme à une copine, une vraie. On a passé l’heure précédente à choisir les couleurs de la chambre du bébé sur P*******t. Elle me demande mon avis sur tout : le berceau, les rideaux, la déco.
Avec elle, tout est léger, tout est rire.
On est loin des éternels sermons de Calimero sur mon “avenir”, ses satanés “légumes bio” qui puent dans toute la maison, ou le fait que je passe “trop de temps sur mon écran”.
Et pourtant, si quelqu’un a le droit de faire la gueule, c’est bien Vivi.
Elle vient de vivre un drame horrible, la pauvre. Son mari est mort il y a quelques mois... Une chute d’une balustrade dans leur immense maison. Un accident atroce. Tu m’étonnes qu’elle préfère être ici plutôt que de rester seule dans ce château vide à déprimer. En plus, elle est enceinte de sept mois. C’est pour bientôt, le petit bout d’homme.
J’ai tellement hâte de voir la bouille de ce bébé, de le tenir dans mes bras. Vivi me dit tout le temps que je serai comme sa grande sœur, ou même une seconde maman. Elle compte sur moi. Ça, c’est une responsabilité que j’ai envie de prendre, contrairement aux corvées que maman essaie de m’imposer.
— Regarde, Morgane, je pense que ce berceau en rotin serait parfait, non ? Ça ferait très “boho-chic”, me murmure Vivi en faisant glisser les photos sur son téléphone.
— Trop stylé ! je réponds en m’appuyant contre son épaule. Ça ira trop bien avec la peinture sable.
C’est à ce moment-là que la porte d’entrée a claqué. Le signal de la fin de la récréation. J’ai senti le corps de Vivi se tendre un peu contre le mien, un réflexe de défense, mais elle a tout de suite repris son sourire mielleux, celui de la femme parfaite qui veut juste la paix. Papa s’est levé d’un bond, presque comme s’il s’excusait d’être heureux et de passer du bon temps sans elle. Il lui a tendu un bouquet de fleurs. Un geste gentil, non ? Bah, maman les a prises comme si c’était un fardeau, ou un truc dégoûtant qu’il fallait poser au plus vite.
Franchement, elle me fatigue à un point... C’est leur anniversaire de mariage, dix ans de “bonheur” soi-disant, mais est-ce qu’elle est obligée de faire cette tête de sainte martyre ? Elle est grise, éteinte, elle ressemble à un vieux film en noir et blanc alors que Vivi est en Technicolor. Et quand elle m’a demandé, avec son petit ton supérieur, si je ne devais pas sortir avec une amie ce soir... j’ai failli exploser.
Elle veut toujours me dégager.
Dès qu’elle n’est pas le centre de l’attention, dès que Papa me regarde ou rit avec moi, il faut qu’elle essaie de m’éclipser.
“Fallait pas faire d’enfant, Madame, si tu ne supportes pas leur présence !”
C’est ce que j’ai eu envie de lui hurler au visage.
Mais je me suis tue. La dernière fois que je lui ai fait cette remarque lors d’une dispute, elle a osé lever la main sur moi. Une gifle.
Je l’avais peut-être un peu insultée, d’accord, mais elle m’avait poussée à bout.
Depuis ce jour-là, quelque chose s’est cassé.
— Tu vois, Vivi, je t’avais dit qu’elle voulait se débarrasser de moi, c’est toujours pareil avec maman... ai-je balancé à voix haute, sans même lui accorder un regard.
J’ai vu maman se figer au milieu du salon.
Elle est restée là, immobile, comme un bug informatique. Elle fait toujours son cinéma : elle joue la victime pour qu’on se sente coupables d’exister.
Mais avec moi, le chantage affectif, c’est terminé.
Calimero peut garder sa coquille sur la tête, je m’en fiche.
Elle devrait être heureuse, pourtant. Sa vie est super cool : elle ne travaille pas, elle passe ses journées à dépenser l’argent que Papa gagne à la sueur de son front.
D’après ce que Vivi m’a glissé l’autre jour, c’est la seule chose qu’elle sache vraiment bien faire : vider le compte en banque de papa.
Puis, le clou du spectacle : elle a décidé qu’elle ne mangerait pas. La grève de la faim, maintenant ! Un pur caprice d’enfant gâtée parce que Papa a eu la “terrible” idée d’inviter son amie qui souffre.
C’est tellement pathétique.
— Je vais me coucher. Je ne me sens pas bien, a-t-elle lâché d’un ton glacial avant de s’enfuir.
La fameuse migraine diplomatique. Le fameux “je ne me sens pas bien” qui arrive dès que les événements ne tournent pas autour de sa petite personne. Elle a tourné les talons et elle est montée, nous laissant en bas comme si on était des monstres, des parias.
— Elle devient vraiment instable, a lâché mon père dans un soupir d’épuisement.
— Laisse, Marc... il faudrait peut-être que je rentre chez moi, a dit Tata Vivi en posant sa main sur son bras.
Elle avait l’air tellement désolée, ses yeux brillaient.
— Je ne veux pas faire d’histoires entre toi et ta femme, je m’en voudrais trop...
Elle est trop gentille, franchement. Elle s’efface encore devant l’autre aigrie.
— Non, tu restes, ma Vivi, a tranché Papa. De toute façon, si ce n’est pas toi le problème, ce sera Morgane, ou ce sera moi... On ne se comprend plus du tout.
Papa avait l’air tellement triste, tellement seul dans cette maison de fous. Alors Tata Vivi l’a pris dans ses bras pour le consoler. C’était beau à voir, cette tendresse.
Dans ces moments-là, je regrette tellement que ce ne soit pas elle, ma vraie mère. Quelqu’un qui sait consoler, qui sait sourire, qui sait vivre, tout simplement.
J’ai écouté ses pas dans l’escalier, et quand j’ai entendu la porte de sa chambre se fermer, j’ai eu envie de hurler de joie.
Enfin de l’air ! On peut enfin respirer sans son regard de juge qui scrute nos assiettes et nos vies.
— Trop bien ! ai-je crié assez fort pour être sûre que le son traverse le plancher et arrive jusqu’à ses oreilles. On va voir le gâteau dans le four, Tata Vivi ?
Vivi a lâché Papa et m’a fait un clin d’œil complice. On a ri toutes les deux, et Papa a fini par sourire aussi.
Sans Calimero dans les pattes, on dirait qu’on est enfin une vraie famille. Une famille normale, qui ne passe pas son temps à faire la gueule pour un sac de sushis.
Qu’elle reste dans son noir, à ruminer sa jalousie. Nous, on a un poulet à la portugaise qui embaume toute la maison et une soirée géniale qui commence. Puisque maman est “souffrante”, on va pouvoir s’installer tous les trois sur le canapé, regarder notre série préférée avec Tata et s’enfiler des saladiers de popcorn. C’est ça, la vraie vie.
AliceL’endroit est désert à cette heure-là, à part la voiture de Thomas déjà garée dans un coin. Ce petit parking partagé avec un kiné et un généraliste semble être le seul havre de paix dans mon monde en ruine.Je coupe le contact. Le silence qui envahit l’habitacle est presque douloureux. Je reste là, les mains crispées sur le volant, à regarder la plaque en laiton qui brille faiblement sous un lampadaire : « Docteur Thomas Lefevbre ONCOLOGUE ».Chaque secousse du trajet résonne encore dans mon bassin, comme si mon corps me punissait d’avoir osé partir. Je baisse le pare-soleil pour voir ma tête. Je suis livide. Je sors la photo de ma poche, celle que j’ai volée dans l’entrée. Mon doigt caresse le visage de Morgane.« On va y arriver », je murmure, sans trop savoir si je parle de ma survie ou de la vérité que je m’apprête à déballer.Je vois le rideau du cabinet bouger. Une silhouette se dessine derrière la vitre. Il m’attendait. Thomas ne m’a jamais fait attendre.Je sors de la v
AliceLe silence de la maison à 5 heures du matin est assourdissant. C’est l’heure où les rêves sont les plus profonds, où Marc et Morgane dorment encore, inconscients que le décor de leur vie est en train de s’effondrer autour d’eux. Moi, je suis réveillée depuis des heures. Je n’ai pas fermé l’œil. Mon corps refuse le repos depuis que j’ai pris ma décision hier soir.Je n’ai pas pris grand-chose. Juste le strict nécessaire. Quelques vêtements pliés à la hâte dans une petite valise noire – rien de trop visible, rien qui crie « je pars pour toujours ». Ma trousse de toilette, mes médicaments cachés au fond d’une poche zippée pour qu’ils ne fassent pas de bruit, et surtout ce dossier médical qui est devenu ma seule véritable identité. Les résultats d’examens, les ordonnances, les lettres du spécialiste… tout ce qui prouve que je ne mens pas, que je ne dramatise pas. Je laisse derrière moi les photos de mariage encadrées, les bibelots achetés en vacances à Venise ou à Santorin, et cette
ALICEJ’ai pensé, un moment, à dire la vérité à Marc.Je me suis dit que l’homme qui m’avait autrefois tant aimée ferait l’impossible pour me sauver. Que s’il savait. Que s’il apprenait pour la maladie, pour le diagnostic, pour l’urgence, il quitterait tout et débarquerait.Mais je n’y crois plus.Les hommes ne sauvent que ce qu’ils possèdent encore.Peut-être même que ma mort arrangerait tout. Peut-être que ma disparition rendrait enfin leur monde parfaitement harmonieux. Plus de tension. Plus de gêne. Plus de femme “instable”. Juste eux trois, soudés autour d’une table.Après avoir signé les papiers de sortie, le médecin m’a demandé de rentrer chez moi pour réfléchir au traitement que je souhaitais suivre.Réfléchir.Comme si on réfléchissait à ça comme on choisit un canapé.Chimiothérapie agressive. Traitement expérimental. Soins palliatifs.Choisissez votre fin, Madame.Le soir venu, je pousse la porte de la maison, épuisée, malade, à bout de forces.Et je tombe sur une scène chal
ALICEJe suis à peine arrivée à l’étage que j’ai des nausées violentes. J’ai juste le temps de me précipiter dans les toilettes pour vomir… du sang. Merde. C’est la première fois que ça m’arrive. La maladie avance donc aussi vite que le professeur me l’a dit.Je pleure, seule sur le carrelage froid. Je tente de me redresser, mais la douleur est effroyable ; une brûlure qui se mêle aux spasmes du vomissement. Je puise dans mes dernières forces pour attraper un cachet dans l’armoire à pharmacie, je l’avale avec un verre d’eau et je retourne dans ma chambre. Je m’allonge sur mon lit, immobile, et j’attends que la douleur s’évapore un peu… Et dire que je prenais tout ça pour du stress.J’ouvre ensuite mon ordinateur pour consulter mon compte personnel.Depuis mon mariage avec Marc, je n’ai jamais travaillé. Toutes les dépenses de la maison passaient par la Black Card qu’il me donnait.Au début de notre union, il me donnait généreusement de l’argent de poche, mais il avait vite arrêté aprè
MARCLe soleil traverse les rideaux de la chambre d’amis, mais ce n’est pas ce qui m’a réveillé. C’est l’odeur du café et des pancakes. Une odeur de fête, de matin tranquille. Une odeur de maison vivante.Ça change des réveils sous tension avec Alice, où chaque bruit de cuillère dans le bol semble être une agression pour ses nerfs fragiles. Avec elle, même respirer trop fort devient un problème.Je m’étire longuement. J’ai bien dormi. Étonnamment bien. Malgré le fait qu’hier soir, ma femme ait gâché notre anniversaire de mariage.Dix ans.Dix ans et elle trouve encore le moyen de transformer une soirée en champ de bataille silencieux.Alice devient instable. C’est le mot. Instable et capricieuse. Elle a toujours eu ce don pour tout gâcher. Oui, j’avais invité Vivi, et alors ? À notre mariage nous étions 150 et elle n’est pas allée se coucher pour autant. Elle savait sourire à l’époque. Elle savait faire semblant au moins.Aujourd’hui, elle ne fait même plus l’effort.Je descends en ba
AliceLa nuit a été un long tunnel de douleur et de larmes étouffées dans l’oreiller. Une nuit sans fin, sans repère, sans pause. Marc ne m’a même pas rejointe. Il a dormi dans la chambre d’amis — ou peut-être avec son “amie”. Je ne suis même plus sûre de vouloir savoir la vérité.Le stress ou la maladie se déclare enfin au grand jour, mais j’ai l’impression d’avoir de plus en plus de crampes à l’estomac.Des brûlures intenables, des pointes de feu qui se mêlent au reste pour m’empêcher de fermer l’œil.Chaque battement de mon cœur semble résonner dans mon ventre comme un coup de glas.Comme si mon propre corps sonnait l’annonce de ma fin.Je me suis tournée et retournée dans le lit, les draps collés à ma peau moite. J’ai serré les dents pour ne pas crier. Je ne voulais pas leur donner ce spectacle. Je ne voulais pas qu’on pense que je dramatise. Toute ma vie j’ai serré les dents. Je peux encore le faire.Au petit matin, je n’ai pas attendu que la maison s’éveille. Je n’ai pas voulu c







