로그인Je sors.
Dehors, dans la ruelle sombre, l'air est frais. Je remonte le col de mon manteau , un vieux manteau de laine noire que Davide m'a acheté au marché la semaine dernière parce que je n'avais rien à moi, littéralement, aucun vêtement d'hiver personnel, tout appartenait à Alessia Conti et Alessia Conti n'existait plus. Le manteau sent le vieux tissu, le marché, la lavande sèche qu'un ancien propriéta
Je regarde à nouveau la photo à côté de l'article. Elle est petite, en noir et blanc, en médaillon. Une femme d'une trentaine d'années devant trois fenêtres. Cheveux tirés en arrière.Je pâlis.Je pâlis en plein milieu du petit-déjeuner, devant Olivia qui, toujours plongée dans Vogue, ne me voit pas.C'est elle.C'est elle.C'est Alessia.Je reconnais le grain de peau. Je reconnais la ligne du cou. Je reconnais la façon très particulière qu'elle avait de tenir la tête légèrement inclinée à gauche.C'est Alessia.Ma femme.Mon ex-femme.Elena Ferraro. Chercheuse. Doctorat. Nature. Centaines de millions d'euros de brevets à venir.Ma femme est un des cerveaux les plus recherchés d'Europe.Ma femme — celle que j'ai traitée
Un silence.Je le regarde. J'essaie de voir s'il ment. Les hommes de son milieu mentent bien — c'est même une partie de leur travail, mentir sans en avoir l'air, promettre en surface et retirer en profondeur.Il ne semble pas mentir.Ce n'est pas une garantie. Mais ce n'est pas rien.— Matteo.— Oui.— Est-ce que vous accepteriez qu'on se recontacte, plus tard, éventuellement ?Il sourit franchement pour la première fois.— J'accepterais volontiers.— Sans engagement.— Sans aucun engagement.— Ce n'est pas une promesse.— Ce n'est pas une promesse, je l'entends.Je sors, de la poche intérieure de ma veste, une petite carte que Roberto m'a fait imprimer avant Rome, au cas où. Une carte très simple, sur un papier crème épais, avec juste un nom et un mail :Dr Elena F
Je réfléchis.Je regarde à nouveau vers la colonne. L'homme est toujours là. Il n'a pas bougé. Il ne me fixe pas — il regarde son téléphone, il boit un café, il fait semblant d'attendre quelqu'un qui n'existe peut-être pas. Mais il est disponible. Il est disponible dans la posture, dans l'attention diffuse. Il a manifestement l'intention de me laisser choisir.Ce détail me touche.C'est presque le premier détail qui me touche chez lui.Je respire.— On va déjeuner, docteur. Je verrai plus tard.Il hoche la tête.Nous sortons.Nous mangeons dans une petite trattoria à cinq minutes à pied du centre de conférence. Nous parlons de la conférence, des trois questions les plus intéressantes qui ont été posées, de la chercheuse japonaise qui a l'air très promet
Je dîne avec le Dr Ferri. Nous parlons peu. Il me raconte une anecdote sur un colloque de 1987 où il avait dû improviser une conférence entière en anglais parce que sa collègue prévue avait raté son avion. Il me fait rire. C'est peut-être son intention. Je crois qu'il a passé la soirée à essayer de me faire rire trois fois, et il a réussi.Je rentre à l'hôtel. Je dors mal, mais je dors.Le mardi, je vais aux premières conférences du colloque. Je m'assieds au fond, discrètement. Personne ne me reconnaît. Personne ne fait attention. J'écoute. Je prends des notes. Je me familiarise avec la salle. C'est une grande salle en amphithéâtre, oui, mais elle est plus modeste que dans mes cauchemars — trois cents places, pas plus, avec une acoustique correcte et une tribune à hauteur d'homme. Ce n'est pas un stade. C'est une classe un peu élargie.Je me sens mieux.Le mardi soir, je dîne à nouveau avec le Dr Ferri, seule. Nous ne parlons pas de la confé
Elle sourit à moitié.— Vous voulez que je passe par le siège de De Luca pour demander un rendez-vous à un professeur retraité de biochimie ? Il va se demander pourquoi. Et il va probablement dire non.— Alors passez à titre personnel. De ma part. Une lettre courte. « Je suis Matteo De Luca. J'ai lu l'article de la Dr Ferraro dans Nature. Je souhaiterais échanger avec vous sur ses travaux et, éventuellement, sur la possibilité d'entrer en contact avec elle. J'attends votre réponse à votre convenance. » Simple. Poli. Sans pression.Elle note.— Une lettre. Papier ?— Papier. Pas de mail. Ce sera plus discret et ça montrera que je respecte son âge et sa manière.— Bien. Je la prépare pour ce soir. Vous la signez ?— Je la signe.Elle sort.Je reste seul.
MatteoJe m'appelle Matteo De Luca et je vais avoir quarante ans dans deux mois.Je suis, sur le papier, l'un des hommes les plus enviés d'Italie. Je suis l'héritier unique du groupe pharmaceutique De Luca, fondé par mon grand-père en 1948 à Bergame et devenu, en trois générations, l'un des cinq groupes du pays. Mon père est mort il y a huit ans d'un cancer du pancréas qu'aucun de nos laboratoires n'a été capable de guérir — c'est une ironie que je n'ai jamais réussi à digérer et qui me fait me lever, chaque matin, avec l'idée qu'il faut travailler encore, essayer encore, chercher encore. Ma mère est morte l'année suivante. Un chagrin, disent les médecins. Un manque d'envie, dis-je. Ce sont deux mots pour la même chose.Depuis, il n'y a plus que moi. Je vis dans un appartement trop grand à Milan, da
AlessiaLe réveil sonne à six heures. Je l'éteins avant qu'il ne dérange Leonardo. Il dort encore. Il dort toujours plus tard que moi. Ses cheveux bruns sont éparpillés sur l'oreiller blanc comme des racines mortes. Ses lèvres sont entrouvertes, laissant échapper une respiration lente, régulière, p
Personne ne l'entend. Il n'y a personne pour l'entendre.Le salon est vide. Les grandes baies vitrées laissent entrer le soleil. La lumière danse sur les meubles. Sur les tableaux accrochés aux murs. Sur les vases en cristal posés sur les consoles. Sur le piano à queue que personne ne joue. Tout es
AlessiaJe traverse la chambre. Mes pieds nus sur le parquet froid. Le parquet en chêne massif, ciré, luisant, que les domestiques astiquent chaque semaine pour qu'il reflète la lumière. Il reflète tout. Il reflète le vide. Il reflète mon ombre. Il reflète cette femme que je ne reconnais pas.La ch
Je touche mes joues. Elles sont creuses. Les pommettes saillantes, les tempes caves, les yeux enfoncés dans leurs orbites. Je ne mange pas. Je n'ai pas faim. Je n'ai plus faim depuis longtemps. La nourriture n'a pas de goût. Rien n'a de goût. Rien n'a de couleur. Rien n'a de sens. Ma bouche ne goût







