تسجيل الدخولAlessia
Trois semaines plus tard, mon corps me lâche.
Ce n'est pas prévu. Ce n'est pas dans le plan de Roberto. Ce n'est pas dans le plan du Dr Ferri. Ce n'est même pas dans mon plan à moi. J'ai écrit vingt-huit jours d'affilée, du lever au coucher, avec deux repas rapides que Davide me glissait sur la table et que je grignotais entre deux paragraphes. J'ai avancé. J'ai avancé vite, mieux, plus loin que je ne pe
Ce constat me trouble.J'en parle à ma psychiatre, à mon rendez-vous mensuel de Florence.Elle m'écoute. Elle me demande de préciser.— Vous attendez ses mails.— Oui.— Vous êtes déçue quand ils tardent.— Un peu. Pas beaucoup. Juste un peu.— Vous avez envie de lui écrire vous-même, en dehors d'une réponse ?— Non. Ou plutôt : j'y pense de temps en temps, mais je ne le fais pas.— Pourquoi ?Je réfléchis.— Parce que si je lui écris la première, sans raison, ça change la nature de la chose. Aujourd'hui, il m'écrit, je réponds. C'est une danse simple. Si je lui écris la première, la danse change. Je ne suis pas sûre de vouloir qu'elle change.Elle hoche la tête.— Elena.&
Je regarde les jardins gelés.Je vais commencer par apprendre. Tout apprendre. Où elle vit. Avec qui elle traîne. Qui est son avocat. Qui est son entourage. J'ai les moyens. Je vais engager les meilleurs. Discrètement.Puis je vais choisir un moment.Un colloque, une soirée, un événement où elle pourrait être. Un endroit neutre. Une rencontre qui aura l'air d'un hasard.Je vais l'aborder. Je serai charmant. Je serai transformé. Je serai l'homme qui a compris ses fautes. Je vais pleurer, s'il le faut. Je vais dire les mots qu'elle a attendus pendant sept ans et qu'elle n'a jamais entendus. Je serai patient. J'ai le temps. Il faudra peut-être un an. Peut-être deux. Peu importe.Le jour où elle me laissera revenir dans sa vie — et je crois qu'elle le fera, parce qu'une partie d'elle a été construite pour ne pas savoir refuser &agrav
Je regarde à nouveau la photo à côté de l'article. Elle est petite, en noir et blanc, en médaillon. Une femme d'une trentaine d'années devant trois fenêtres. Cheveux tirés en arrière.Je pâlis.Je pâlis en plein milieu du petit-déjeuner, devant Olivia qui, toujours plongée dans Vogue, ne me voit pas.C'est elle.C'est elle.C'est Alessia.Je reconnais le grain de peau. Je reconnais la ligne du cou. Je reconnais la façon très particulière qu'elle avait de tenir la tête légèrement inclinée à gauche.C'est Alessia.Ma femme.Mon ex-femme.Elena Ferraro. Chercheuse. Doctorat. Nature. Centaines de millions d'euros de brevets à venir.Ma femme est un des cerveaux les plus recherchés d'Europe.Ma femme — celle que j'ai traitée
Un silence.Je le regarde. J'essaie de voir s'il ment. Les hommes de son milieu mentent bien — c'est même une partie de leur travail, mentir sans en avoir l'air, promettre en surface et retirer en profondeur.Il ne semble pas mentir.Ce n'est pas une garantie. Mais ce n'est pas rien.— Matteo.— Oui.— Est-ce que vous accepteriez qu'on se recontacte, plus tard, éventuellement ?Il sourit franchement pour la première fois.— J'accepterais volontiers.— Sans engagement.— Sans aucun engagement.— Ce n'est pas une promesse.— Ce n'est pas une promesse, je l'entends.Je sors, de la poche intérieure de ma veste, une petite carte que Roberto m'a fait imprimer avant Rome, au cas où. Une carte très simple, sur un papier crème épais, avec juste un nom et un mail :Dr Elena F
Je réfléchis.Je regarde à nouveau vers la colonne. L'homme est toujours là. Il n'a pas bougé. Il ne me fixe pas — il regarde son téléphone, il boit un café, il fait semblant d'attendre quelqu'un qui n'existe peut-être pas. Mais il est disponible. Il est disponible dans la posture, dans l'attention diffuse. Il a manifestement l'intention de me laisser choisir.Ce détail me touche.C'est presque le premier détail qui me touche chez lui.Je respire.— On va déjeuner, docteur. Je verrai plus tard.Il hoche la tête.Nous sortons.Nous mangeons dans une petite trattoria à cinq minutes à pied du centre de conférence. Nous parlons de la conférence, des trois questions les plus intéressantes qui ont été posées, de la chercheuse japonaise qui a l'air très promet
Je dîne avec le Dr Ferri. Nous parlons peu. Il me raconte une anecdote sur un colloque de 1987 où il avait dû improviser une conférence entière en anglais parce que sa collègue prévue avait raté son avion. Il me fait rire. C'est peut-être son intention. Je crois qu'il a passé la soirée à essayer de me faire rire trois fois, et il a réussi.Je rentre à l'hôtel. Je dors mal, mais je dors.Le mardi, je vais aux premières conférences du colloque. Je m'assieds au fond, discrètement. Personne ne me reconnaît. Personne ne fait attention. J'écoute. Je prends des notes. Je me familiarise avec la salle. C'est une grande salle en amphithéâtre, oui, mais elle est plus modeste que dans mes cauchemars — trois cents places, pas plus, avec une acoustique correcte et une tribune à hauteur d'homme. Ce n'est pas un stade. C'est une classe un peu élargie.Je me sens mieux.Le mardi soir, je dîne à nouveau avec le Dr Ferri, seule. Nous ne parlons pas de la confé
Personne ne l'entend. Il n'y a personne pour l'entendre.Le salon est vide. Les grandes baies vitrées laissent entrer le soleil. La lumière danse sur les meubles. Sur les tableaux accrochés aux murs. Sur les vases en cristal posés sur les consoles. Sur le piano à queue que personne ne joue. Tout es
AlessiaJe traverse la chambre. Mes pieds nus sur le parquet froid. Le parquet en chêne massif, ciré, luisant, que les domestiques astiquent chaque semaine pour qu'il reflète la lumière. Il reflète tout. Il reflète le vide. Il reflète mon ombre. Il reflète cette femme que je ne reconnais pas.La ch
Alessia Sa voix est plate. Sans émotion. Sans chaleur. Sans rien. La voix d'un homme qui parle à un meuble. La voix d'un homme qui a oublié que je suis une femme, que j'ai un cœur, que j'ai besoin qu'on me regarde.Je pose le plateau sur la table de chevet en acajou. Je le pose à côté de son télép
AlessiaLe réveil sonne à six heures. Je l'éteins avant qu'il ne dérange Leonardo. Il dort encore. Il dort toujours plus tard que moi. Ses cheveux bruns sont éparpillés sur l'oreiller blanc comme des racines mortes. Ses lèvres sont entrouvertes, laissant échapper une respiration lente, régulière, p







