LOGINPOV : Alima
Le compte à rebours commence dès le lendemain matin. Une femme que je n'ai jamais vue, tailleur strict et sourire professionnel, sonne à la porte avec un mètre ruban et un carnet d'échantillons de tissus. Elle me prend les mesures dans le salon, sous le regard émerveillé de mon père, sans même me demander mon avis sur la couleur ou la coupe. Tout semble déjà décidé quelque part, dans un bureau que je ne verrai jamais, par des gens dont je ne connaîtrai jamais le nom.
Les jours suivants filent à une vitesse qui me donne le vertige. Des essayages, encore et encore, une robe qui prend forme sur mon corps sans que j'aie eu mon mot à dire sur le moindre détail. Des photographes envoyés par on ne sait quel service de communication, qui immortalisent des poses que je n'ai pas choisies non plus, dans un jardin qui n'est pas le mien, pour une annonce qui paraîtra dans des journaux que ma famille n'a jamais eu les moyens de lire jusqu'ici.
Mon père, lui, semble transfiguré. Je le surprends au téléphone avec un cousin éloigné qu'on n'a pas vu depuis des années, la voix pleine d'un enthousiasme que je ne lui connaissais pas.
— Oui, oui, un mariage de prestige, dit-il, presque en riant. Tu sais, notre nom n'a jamais vraiment perdu sa valeur, il fallait simplement la bonne occasion pour le rappeler à tout le monde.
Je l'écoute depuis le couloir, sans qu'il me voie, et quelque chose se serre dans ma poitrine. Il ne parle jamais de moi dans ces conversations. Seulement du nom. Comme si j'étais devenue, du jour au lendemain, l'instrument qui permettait enfin à ce nom de retrouver sa juste place, plutôt qu'une personne qui vient de perdre le contrôle total de sa propre vie.
Ma mère, elle, reste silencieuse la plupart du temps. Je la croise dans la cuisine, tôt le matin, son chapelet entre les mains, les lèvres remuant à peine. Elle prie plus souvent qu'avant, ou peut-être que je remarque seulement maintenant à quel point elle a toujours prié autant, sans que j'y prête vraiment attention jusqu'ici.
Un soir, alors que je range mes affaires dans ma chambre, encore hébétée par cette semaine qui ressemble à un rêve étrange, une pensée me traverse d'un coup, presque violente dans sa simplicité.
Sonia. Dmitri.
Je n'ai encore rien dit à personne à la fac. Comment leur expliquer, en quelques phrases, ce qui m'arrive. Comment nommer, sans mentir complètement, ce mariage qui n'a rien d'un mariage d'amour, sans pour autant révéler la vérité entière, celle que je ne comprends moi-même qu'à moitié.
Je m'assois sur mon lit, mon téléphone entre les mains, et j'écris un message à Sonia en premier, celle que je connais depuis le lycée, celle qui a toujours su lire entre mes silences bien mieux que quiconque.
J'ai quelque chose d'important à te dire. Je me marie dans deux semaines.
Mon pouce reste suspendu au-dessus du bouton d'envoi pendant de longues secondes. Ça semble tellement absurde, écrit comme ça, noir sur blanc, sans aucun contexte pour expliquer l'ampleur réelle de ce qui se cache derrière ces quelques mots.
J'appuie quand même sur envoyer, avant de perdre le peu de courage qu'il me reste.
La réponse arrive presque immédiatement.
QUOI ?? Alima tu te fous de moi là ?? Avec QUI ??
Je souris malgré moi, malgré tout, devant cette réaction typique de Sonia, incapable de faire semblant de rester calme face à quoi que ce soit.
Je t'expliquerai à la fac. C'est compliqué.
Compliqué comment ? Tu vas bien au moins ??
Je fixe cette dernière question un long moment, sans savoir vraiment quoi répondre. Est-ce que je vais bien. La question semble tellement simple, et pourtant je n'ai aucune réponse honnête à lui donner qui ne l'inquiéterait pas immédiatement, ou qui ne m'obligerait pas à mentir plus que je ne le voudrais.
Oui, je vais bien. On en parle demain, promis.
J'écris ensuite à Dmitri, un message plus court, plus factuel, en gardant pour Sonia le monopole des vraies questions.
Je me marie dans deux semaines. Sonia est déjà au courant, si tu veux plus de détails demande-lui, je n'ai pas trop le courage de tout réexpliquer deux fois ce soir.
Sa réponse arrive quelques minutes plus tard, plus posée que celle de Sonia, mais tout aussi surprise.
Sérieux ? On se voit demain alors. Prends soin de toi ce soir.
Le lendemain arrive plus vite que je ne l'aurais voulu. Entre deux gardes, nos emplois du temps ne laissent jamais beaucoup de place, et ce jour-là ne fait pas exception. Je croise Sonia et Dmitri dans le couloir du service, coincée entre la fin d'une consultation et le début d'une autre, mon badge encore autour du cou, la blouse à moitié boutonnée, un café tiède à la main que je n'ai pas eu le temps de finir depuis une heure.
Sonia m'attrape par le bras dès qu'elle me voit, m'entraîne dans le renfoncement près du local à pharmacie, le seul coin à peu près tranquille à cette heure-ci du service.
— Alors, dit-elle, sans préambule, les bras déjà croisés. Tu m'expliques, là, maintenant, j'ai onze minutes avant ma prochaine patiente.
Dmitri nous rejoint presque aussitôt, un dossier sous le bras, l'air moins direct que Sonia mais tout aussi attentif, ses yeux allant de mon visage à mes mains, comme s'il cherchait un indice que je ne lui donnerais pas volontairement.
Je prends une inspiration, cherchant les mots les plus simples, les moins mensongers possible sans pour autant m'approcher de la vérité entière.
— C'est un homme que ma famille connaît, dis-je enfin, la voix aussi neutre que je peux la rendre. Il... il tient à moi. Et ça arrange beaucoup de choses pour mes parents, en ce moment. C'est un peu pour ça aussi que j'ai accepté.
Sonia fronce les sourcils, pas dupe une seconde de la platitude calculée de cette phrase.
— "Il tient à toi ." Alima, ça sonne comme une réponse qu'on donne à un jury, pas à ta meilleure amie.
— Sonia, souffle Dmitri, une main posée brièvement sur son bras, comme pour tempérer.
— Non, mais c'est vrai, insiste-t-elle, sans hausser le ton pour autant, son regard restant fixé sur moi, cherchant quelque chose derrière mes yeux que je m'efforce de garder aussi fermés que possible.
Je détourne le regard vers le bout du couloir, où une infirmière pousse un chariot de matériel en direction des chambres, et je m'accroche à ce détail insignifiant pour ne pas craquer devant eux.
— Je ne peux pas tout expliquer maintenant, dis-je enfin, plus doucement. Fais-moi confiance. Ce n'est pas un mariage d'amour, je le sais très bien, mais ce n'est pas non plus... le pire qui pouvait m'arriver. C'est surtout pour ma famille. Pour arranger des choses que je ne peux pas te détailler, dans un couloir entre deux patients.
Sonia me regarde longuement, et je vois, dans son silence, qu'elle comprend qu'insister davantage ne servira à rien pour l'instant, que je ne céderai pas plus de terrain aujourd'hui. Elle finit par soupirer, et sa main vient se poser sur la mienne, un geste bref mais sincère.
— D'accord. Mais je veux une vraie conversation, un jour, pas dans un couloir d'hôpital avec un café froid entre nous. Promis ?
— Promis, dis-je, la gorge un peu trop serrée pour ajouter autre chose.
Dmitri, resté silencieux la majeure partie de l'échange, finit par intervenir, plus doucement que Sonia, presque hésitant.
— Tu es sûre que tu vas bien, avec tout ça ? Vraiment sûre ?
Sa question, plus simple que celle de Sonia, me touche pourtant davantage, peut-être parce qu'elle ne cherche pas à percer un mensonge, seulement à vérifier que je tiens debout.
— Je gère, dis-je, ce qui n'est ni tout à fait un mensonge ni tout à fait vrai.
Un bip retentit au poste juste à côté de nous, appelant Sonia pour sa patiente suivante. Elle m'étreint rapidement, un geste bref volé entre deux urgences, avant de repartir déjà au pas de course dans le couloir, sa blouse voletant derrière elle. Dmitri reste un instant de plus, m'observe encore, comme s'il cherchait la bonne phrase à ajouter, avant de renoncer et de me presser doucement l'épaule.
— Appelle-moi si besoin. N'importe quand.
Puis il s'éloigne à son tour, son dossier toujours sous le bras, et je reste seule un instant dans ce couloir d'hôpital, mon café définitivement froid entre les mains, ce sont, je m'en rends compte, les deux seuls visages que je connaîtrai vraiment dans cette assemblée d'inconnus prestigieux qui viendra assister à mon mariage. Les deux seules personnes qui me verront pour ce que je suis vraiment, et pas pour ce que représente le nom que je porte.
Je repense à mon père au téléphone, à sa voix pleine de fierté pour ce nom qu'il n'a jamais su faire fructifier autrement qu'en dettes accumulées.
Je repense à ma mère, silencieuse, son chapelet entre les doigts.
Je repense enfin à cet homme, dont je ne connais toujours pas vraiment le prénom, qui a décidé en quelques minutes à peine de toute la suite de mon existence, sans jamais me demander mon avis sur quoi que ce soit.
Dans quelque jours, je porterai une robe que je n'ai pas choisie, devant des invités que je ne connais pas, pour épouser un homme dont je ne sais presque rien, sinon qu'il fait trembler des pièces entières rien qu'en s'y asseyant.
Je referme les yeux, épuisée, et me force à avancer. Mon propre bipeur résonne, chambre 403. Je m’avance et jette mon café dans une poubelle . Ma journée n’est pas encore finie.
POV : AlimaSonia m'attend dans notre café habituel près de la faculté, deux tasses déjà commandées, un carnet noirci de notes ouvert devant elle sur la table. Elle relève la tête en me voyant approcher, et je vois immédiatement, à l'excitation contenue dans son regard, qu'elle a découvert quelque chose d'important. Le café, tapissé de vieilles affiches de concerts et bondé d'étudiants révisant à voix basse, m'offre une bulle familière et rassurante, un décor que je connais par cœur depuis mes premières années de faculté, bien avant que ma vie ne bascule entièrement.— Tu as une mine affreuse, dit-elle en guise de salutation, avant d'adoucir aussitôt son ton. Ça va.
POV : NikolaiLe message d'Alima, reçu en pleine réunion avec Grigori, m'arrache un sourire que je m'empresse de dissimuler avant que mes hommes ne le remarquent. Elle a sauvé une patiente ce matin, diagnostiqué à temps une appendicite que d'autres auraient laissée s'aggraver, et cette simple phrase, envoyée sans autre prétention que de partager sa fierté, réussit à percer, l'espace d'un instant, l'épaisse tension qui règne dans cette pièce depuis le début de la matinée. Je réponds brièvement, quelques mots seulement, avant de reposer le téléphone et de reporter toute mon attention sur les documents que Grigori a étalés devant moi, résultat de deux jours de recherches acharnées sur les avoirs dispersés de Bariatinski.
POV : AlimaJe n'ai pas dormi plus de deux heures cette nuit, l'esprit tournant en boucle autour de cette photographie, de ce sourire inconnu sur le visage de mon père, de toutes les questions que je n'ai pas encore osé lui poser directement. Nikolai a essayé, avant que je ne quitte la maison ce matin, de me retenir un instant, mais j'ai préféré fuir vers ce qui reste, dans ma vie actuelle, l'un des rares endroits où je sais encore exactement qui je suis censée être. Mais l'hôpital, contrairement à ma propre vie, n'accorde aucun répit aux esprits fatigués, et je retrouve, en franchissant les portes du service ce matin, cette même discipline salvatrice qui m'a toujours permis de me concentrer sur autre chose que mes propres tourments.Vassilievitch m'intercepte presque immédiatement,
POV : NikolaiJe referme lentement la main sur le bord du bureau, cherchant dans ce contact rigide un semblant de contrôle que je sens m'échapper depuis la seconde où Alima a saisi cette photographie. Vingt ans de discipline apprise auprès de Sergueï, et pourtant, face à elle, ce soir, je ne trouve aucune manière élégante de retarder ce que je vais devoir lui dire. La carte de Moscou, toujours étalée entre nous sur le bureau, semble soudain dérisoire face à ce que cette simple photographie vient de rouvrir, un passé que je pensais avoir suffisamment maîtrisé pour ne jamais avoir à le lui révéler dans ces conditions précises.— Assieds-toi, dis-je enfin.— Je préfère rester debou
POV : AlimaJe trouve Nikolai dans son bureau ce soir-là, penché sur des documents qu'il referme précipitamment en m'entendant entrer, un réflexe si ancré chez lui que je doute qu'il en ait même conscience. La pièce sent le cuir et le papier ancien, cette odeur particulière que je commence à associer désormais à tout un pan de sa vie qui, jusqu'ici, m'était resté rigoureusement fermé, malgré les mois passés sous ce même toit.— Tu peux me laisser voir, dis-je simplement, m'avançant malgré tout dans la pièce plutôt que de reculer comme je l'aurais fait il y a quelques mois.— Alima.— Tu m'as promis de me consulter, pas de continuer &
POV : NikolaiLe chantier de Kotelniki, vu depuis la voiture qui m'y conduit tôt ce matin, ressemble à n'importe quel autre projet immobilier en construction dans cette partie sud-est de Moscou : grues immobiles dans le froid matinal, ouvriers emmitouflés circulant entre les blocs de béton, panneaux publicitaires annonçant de futurs appartements de standing avec vue sur la Moskova. Personne, en passant devant, ne devinerait que ce complexe résidentiel sert, depuis maintenant six ans, à faire transiter une part significative de revenus que je ne pourrais jamais justifier autrement auprès du fisc russe. La neige, tombée pendant la nuit, recouvre encore les échafaudages d'une fine couche blanche que les premiers ouvriers commencent tout juste à déblayer, leurs pelles raclant le métal dans un bruit métallique et régulier qui acco







