Beranda / Mafia / À l'ombre de nos désirs / CHAPITRE 2 : Concentration

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CHAPITRE 2 : Concentration

Penulis: Darkness
last update Tanggal publikasi: 2025-11-08 19:33:08

Éliane

La pluie a commencé. De grosses gouttes lourdes qui s’écrasent contre les hautes fenêtres à meneaux de la bibliothèque, comme des larmes rageuses sur du verre froid. Le feu que Kaelan a fait allumer dans l’immense cheminée crépite, projetant des ombres dansantes sur les murs couverts de livres. Ces ombres ont des formes de griffes et de dents.

Je n’arrive plus à me concentrer sur les parchemins du XVIIIe siècle. L’encre pâlie, les mots élégants et désuets… tout cela semble soudain dérisoire. Un jeu d’enfant à côté de la réalité de ma situation.

Comment en suis-je arrivée là ?

La question tourne en boucle dans ma tête, une mélodie sinistre sur l’air du crépitement du feu et du grondement de l’orage.

C’était il y a six semaines. Je vivais dans un petit appartement en bordure de la ville, avec le bruit constant de la circulation et l’odeur du fast-food d’en bas. Je fuyais. Toujours en train de fuir. Un passé fait de silences pesants et de regards déçus. Une famille qui m’avait rejetée, un nom que je voulais oublier. Je m’étais construire une vie minuscule et précaire, faite de petits boulots et de grands espoirs étouffés. Je travaillais comme serveuse dans un café bruyant, les pieds douloureux, l’âme engourdie.

Et puis, il y a eu l’annonce.

Archiviste privé recherché. Compétences en paléographie et histoire requises. Logement sur place fourni. Rémunération exceptionnelle.

Une planche de salut. Trop belle pour être vraie. Je m’étais dit que c’était une chance, la première depuis si longtemps. Une porte qui s’ouvrait sur un avenir différent, loin de l’odeur de graisse et du mépris des clients.

L’entretien n’avait pas eu lieu dans un bureau, mais dans l’antichambre de ce même manoir. Je me souviens d’avoir serré mes mains moites sur mon vieux chemisier, éblouie et intimidée par la richesse silencieuse qui m’entourait. Et puis il était entré.

Kaelan.

Dès ce premier regard, j’avais su qu’il était dangereux. Ce n’était pas une peur instinctive, c’était une connaissance viscérale, ancestrale. Comme si une partie de moi reconnaissait en lui son prédateur naturel.

Il ne m’avait pas posé beaucoup de questions sur mon CV. Il avait fixé mon âme, je le sentais. Il avait vu les fissures, les failles, la soif.

— Le travail est solitaire, avait-il dit, sa voix un velours rugueux qui me caressait la nuque. Le manoir est isolé. Il n’y a pas de voisins. Pas de fuite possible.

J’avais pris cela pour un avertissement professionnel. Une naïveté monumentale.

— J’ai besoin de calme, avais-je répondu, la voix un peu tremblante.

— Le calme, — il avait eu un petit rire sans humour —, je peux vous le promettre. Mais pas la paix. Jamais la paix.

Il m’avait tendu le contrat. Une liasse de pages denses, au papier épais et luxueux. Je n’en avais lu que les grandes lignes : les tâches, le salle mirobolant, la clause de confidentialité absolue. J’avais signé, le stylo glissant dans mes doigts humides. J’avais vendu mon âme pour un chiffre avec beaucoup de zéros et l’illusion d’un refuge.

Je n’avais pas vu les clauses enfouies, celles qui parlaient de « disponibilité exclusive », de « soumission aux règles de la maison », de « propriétaire unique des fruits de votre travail, intellectuel et physique ».

Je n’avais rien vu du tout.

Le bruit d’un verre qu’on pose sur le bois me fait sursauter. Je lève la tête, le cœur battant la chamade. Kaelan est là, debout près de mon bureau. Je ne l’ai même pas entendu entrer. Il tient un deuxième verre, rempli d’un liquide ambré.

— Vous semblez perdue dans vos pensées, Éliane.

Il pose le verre devant moi.

— Un sherry. Cela vous réchauffera.

— Je… Je ne bois pas quand je travaille.

— Vous ne travaillez plus, dit-il simplement. Il est vingt heures. La journée est terminée. Buvez.

Ce n’est pas une suggestion. C’est un ordre déguisé en courtoisie. Je prends le verre. Mes doigts se réchauffent contre le cristal taillé. Je porte le verre à mes lèvres. L’alcool est doux et chaud, il descend dans ma gorge comme un mensonge réconfortant.

— Vous pensez à ce qui vous a conduite ici, n’est-ce pas ? demande-t-il, lisant en moi comme dans un livre ouvert.

Je baisse les yeux, incapable de soutenir son regard.

— C’était une opportunité.

— C’était un piège, rectifie-t-il avec une froide douceur. Et vous y êtes entrée de votre plein gré. C’est ce qui rend tout cela si… délicieux.

Il s’appuie contre le bureau, si près que je peux sentir la chaleur qui émane de lui.

— Vous fuyiez quelque chose. Ou quelqu’un. Je l’ai vu tout de suite. Les fuyards ont toujours cette lueur dans le regard, une combinaison de peur et d’espoir. Ils sont prêts à tout pour un semblant de sécurité. Même à se jeter dans la gueule du loup.

— Je ne suis pas dans votre gueule.

— Non ? Où êtes-vous, alors ? Dans mon antre. Sous mon toit. Soumise à mes règles. Je vous nourris, je vous loge, je vous paie. Je possède l’air que vous respirez ici. À quel moment pensez-vous que vous avez cessé d’être ma proie ?

Ses mots sont des aiguilles qui transpercent les derniers lambeaux de mes illusions. Je serre le verre plus fort, la colère montant enfin, brûlante et salvatrice.

— Vous me payez pour un travail. Rien de plus.

Il se penche soudain, si vite que je retiens mon souffle. Une de ses mains se referme sur mon poignet, pas assez fort pour faire mal, mais assez pour que je sente sa force incroyable, son immuable détermination. Sa peau contre la mienne est un choc électrique.

— Tout est une transaction, Éliane. Vous avez échangé votre liberté contre de l’argent et un toit. Maintenant, nous en sommes à la phase suivante de la négociation.

— Laquelle ? ma voix n’est qu’un souffle.

— Celle où vous allez m’offrir ce que je désire vraiment. Pas votre compétence. Votre volonté. Votre peur. Votre soumission. Et vous allez le faire, pas parce que le contrat l’exige, mais parce que votre corps, votre âme brisée, le réclameront.

Son regard tombe sur mes lèvres. Mon sang bat à mes tempes, un tambour sauvage et affolé. La peur et cette chose noire, excitante, se mélangent en un cocktail enivrant et toxique.

— Vous êtes fou.

— Probablement, admet-il sans ciller. Mais je suis votre folie, désormais. Et vous êtes mon obsession.

Il relâche mon poignet. La marque de ses doigts reste sur ma peau, une empreinte brûlante. Il se redresse, me laissant tremblante, vidée, bouleversée.

— Terminez votre verre. Et dormez bien, Éliane. Demain, les vrais jeux commencent.

Il quitte la pièce, me laissant seule avec le bruit de la pluie, du feu, et le silence assourdissant de ma propre capitulation imminente.

Je porte le verre à mes lèvres et je bois une grande gorgée, fermant les yeux. L’alcool ne me réchauffe plus. Il brûle.

Comme la honte. Comme la peur.

Comme le désir naissant d’en savoir plus sur les enfers que Kaelan Valois promet.

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